Sommes-nous naturellement moraux?


L’ouvrage de Vanessa Nurock se présente comme une défense de l’alliance entre psychologie cognitive et philosophie morale, dans une perspective largement travaillée ces dernières années en France. Le livre aborde de très nombreuses questions : la morale est-elle universelle ? Faut-il naturaliser la morale ? Quelle est la place de l’empathie dans la morale ? Quels changements les nouvelles technologies peuvent-elles apporter à la morale humaine ? Il est composé de deux parties, très largement indépendantes ; la première met en avant l’importance de la psychologie pour la philosophie morale, et défend une position modérée de naturalisation de la morale.

 

La deuxième partie nous semble être plus importante; elle peut d’ailleurs se lire indépendamment de la première et constituer ainsi une introduction utile aux recherches récentes en philosophie et psychologie morales. Vanessa Nurock y mobilise la tradition britannique du sens moral pour analyser la place de l’empathie au sein de notre univers moral, et ce à partir d’études récentes en psychologie. Dans quelle mesure l’empathie est-elle au fondement de notre moralité ?

 

Pour répondre à cette question, V. Nurock met en évidence, en s’inspirant notamment de la philosophie de David Hume et d’Adam Smith, trois types d’empathie : l’empathie agentive (le fait de comprendre que les actions d’autrui sont intentionnelles), émotionnelle (reconnaître les émotions d’autrui et y réagir émotionnellement) et situationnelle (comprendre les motivations et les croyances d’autrui). L’auteur montre par là qu’il n’est pas nécessaire de comprendre les motivations d’autrui pour agir moralement : si les enfants de trois ans, ou les autistes, ne sont pas capables de se mettre dans la tête d’une autre personne, ils arrivent pourtant à agir moralement et à montrer de la compassion vis-à-vis d’autrui. Ils possèdent en effet un noyau de moralité, caractérisé par exemple par l’aversion à la souffrance de l’autre, qui n’est pas dépendant de l’empathie situationnelle, mais repose sur l’attention aux actions et aux émotions d’autrui.

 

À partir de ce noyau de moralité, qui est pour V. Nurock universel, peut se construire le sens moral d’un individu, qui constitue l’ensemble des jugements moraux qui guident les choix d’action ; il repose en partie sur la capacité à comprendre les motivations d’autrui, pour construire une théorie générale de la justice et de la bonté. Ce sens moral, variable suivant les individus et les cultures, n’est pas véritablement accessible aux enfants et aux autistes, puisqu’il nécessite pour se construire de prendre en compte les discussions avec les autres êtres humains et la compréhension de leurs objectifs.

 

Ces recherches soulignent le caractère divisé et fragmentaire de la morale : celle-ci ne constitue pas un seul bloc, soumis à une même logique. Il n’est pas nécessaire d’avoir un raisonnement éthique unifié pour pouvoir être un individu moral, pas plus qu’il n’est besoin de comprendre parfaitement les autres individus pour agir moralement vis-à-vis d’eux. C’est là l’originalité du livre : à partir de cette fragmentation de l’univers moral, V. Nurock peut mettre en valeur ce qui nous rapproche et nous éloigne d’autres personnes qui ne possèdent pas exactement la même morale que nous. Il n’y a plus d’opposition frontale entre un être humain « normal » qui posséderait la raison d’un côté, et ceux qui ne la possèdent pas de l’autre. Des intersections se dessinent, qui permettent de mieux comprendre nos rapports aux autres. Au-delà, une telle perspective permet de mieux saisir les questions de responsabilité individuelle ou d’éducation morale, à partir de la compréhension de ce que l’empathie apporte aux choix personnels.

 

Cependant, un certain nombre de questions restent en suspens dans la démonstration. Tout d’abord, l’opposition entre noyau moral et sens moral semble trop tranchée. Même si l’on est privé d’une capacité d’abstraction et de compréhension précise des motivations d’autrui, comme cela semble être le cas des autistes ou des jeunes enfants, peut-on pour autant dire qu’il n’y a pas dans ces cas d’extension des jugements au- delà d’un noyau moral universel ? Par ailleurs, même si l’on est prêt à accorder à l’empathie une place cruciale dans notre morale quotidienne, on peut se demander s’il ne faudrait pas également mobiliser d’autres principes pour effectivement comprendre nos jugements moraux. La notion d’équité n’est par exemple presque pas prise en compte dans l’ouvrage. De fait, tel n’était pas son objectif, et il ouvre de toute façon suffisamment de perspectives intéressantes pour être lu comme un bon exemple de ce que la tradition philosophique peut offrir pour mieux comprendre notre moralité quotidienne.

 

Aurélien Allard

 

PUF, 2011
304 p. 26,50 €