God save la France

La religion et la nation


La séparation de l’Église et de ­l’État et, il faut bien le dire, la perception globalement très négative du poids de la première dans le destin du second ont effacé de nos mémoires la connaissance de ce que furent les rapports réels, concrets, quotidiens entre l’Église et la nation France. Il n’en reste plus que des traces aujourd’hui. Où est passée par exemple, la formule Pro Deo et Patria, si fréquente encore sur les monuments édifiés après la Grande Guerre ? Vincent Petit a choisi un angle d’attaque particulier, mais très intéressant, pour traiter ce sujet : les prières pour le souverain, de l’Ancien Régime à nos jours. L’essentiel se passe ici dans la cathédrale et à l’église, donc dans la liturgie, celle du temps ordinaire ou à des moments exceptionnels. La faible pratique d’aujourd’hui ne doit pas faire oublier la quantité et l’intensité de celle qui avait cours en d’autres temps, et donc son rôle politique, officiel et invisible, de cohésion, de formation et de socialisation de la conscience politique des catholiques, sa fonction de culture et de « civilisation » au sens de Norbert Elias. Le livre retrace avec précision, textes à l’appui, les aléas et les virages de cette histoire des « prières pour ceux qui nous gouvernent », qui vont du roi nommément cité de l’Ancien Régime, dont on faisait mémoire à l’égal du pape et de l’évêque au cœur de la messe (on est là dans « l’union mystique du trône et de l’autel », dit l’auteur) à l’empereur du xixe siècle, cité lui aussi (les deux Napoléon), jusqu’aux entités collectives séculières – Nation, État, République. On retiendra entre autres que les « prières pour… » soulignent certes le respect du pouvoir et l’obéissance à ceux qui le détiennent (qui leur vient toujours de Dieu en fin de compte), mais aussi, implicitement, leurs limites et leurs faiblesses humaines, leur « non-sacralisation » : on prie pour eux, mais on ne les adore pas. Que la mécréance d’un pouvoir pose certes question, mais n’empêche pas de prier pour lui. Que le concile Vatican II et la sécularisation (comme baisse de la pratique liturgique) ont porté un coup fatal au caractère « impéré » (obligatoire) de ces prières, à tel ou tel moment de l’action liturgique. Reste l’exception quelque peu incontrôlée : les Te Deum de la République laïque à Notre-Dame en 1918 et 1914, la messe pour des présidents de la République défunts… Clin d’œil ironique ? L’auteur laisse entendre à la fin que tout compte fait, l’Église catholique mondialisée se porte peut-être mieux que les démocraties européennes laïcisées. Mais elles ne veulent plus de ses prières, alors qu’elles en auraient bien besoin.

J.-L. S.

Le Cerf, 2015
226 p. 19 €