Du temps acheté
La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique
Rappelons la remarque de l’économiste André Orléan, selon laquelle il faut inverser la formule que Marx appliquait à Hegel : non pas cesser d’interpréter le monde pour le transformer, mais s’efforcer d’interpréter une dynamique capitaliste qui est un processus globalisé et opaque sur lequel on a l’impression de ne plus avoir prise. Soulignant dans ce livre (reprise des Conférences Adorno de 2012) les trois séquences successives du capitalisme européen en voie de globalisation depuis la guerre, le sociologue Wolfgang Streeck les rapporte à trois stratégies étatiques distinctes : celle de l’État fiscal et redistributeur de l’après-guerre, celle de l’État débiteur (celui qui abuse des emprunts publics et des crédits privés) et celle de l’« État de consolidation » qui fait payer au citoyen la dette afin de reporter les échéances (d’où le titre anglais Buying Time, acheter du temps, mais aussi en gagner). Tel est le substrat d’une analyse historique diachronique qui rejoint d’autres interprétations et met l’accent sur le report perpétuel d’une implosion annoncée. Depuis 2008, on n’a cessé de dire dans ces colonnes, face à l’aveuglement des gouvernements, que la crise est devant nous. Mais faut-il, en s’inscrivant dans le sillage de la pensée révolutionnaire, penser que nous allons vers une implosion ? Si l’auteur montre bien que le capitalisme contemporain n’est en rien un facteur de démocratisation, il ouvre cependant des pistes et réplique à des critiques de Jürgen Habermas, qui n’a pas renoncé pour sa part à valoriser les liens de l’Europe et de la démocratie, en dépit de la globalisation. Comme quoi ce livre a une dimension politique qu’il faut saluer !
O. M.