Rester juif ?
Les convertis face à l’universel
Née « dans une famille juive de résistants et de survivants, pour qui se convertir après la Shoah est un choix impossible », Yaël Hirsch écrit un ouvrage pédagogique sur les parcours d’intellectuels juifs convertis au christianisme. Les motifs qui conduisent à la conversion sont multiples : assimilation sociale pour certains, tel Franz Werfel, conviction philosophique dans le cas d’Henri Bergson, ou choc d’une révélation mystique pour d’autres, tel Alfred Döblin. Dans leur grande majorité, les convertis demeurent des êtres doubles et fragiles, souffrant d’un sentiment d’étrangeté, comme l’écrit Gertrude Stein, ou sombrant un peu plus dans la folie, à l’instar de Joseph Roth. L’ouvrage est issu d’un questionnement personnel et s’attache à retracer des trajectoires individuelles et singulières, mais la réflexion nous confronte, d’une conversion à l’autre, au paradoxe de la modernité démocratique, à la difficulté de tenir ensemble particularisme et universalisme, identité et communauté. La question de la conversion, qu’elle soit forcée ou choisie, brouille davantage qu’elle ne résout les troubles identitaires qui animent les communautés démocratiques. Si la conversion est difficile, c’est parce que la rupture qu’elle implique n’efface pas l’identité juive. Celle-ci perdure, et son irréductibilité plonge les individus « dans une sorte d’exil du monde ». Refusant d’expliquer le paradoxe de « l’interminable judéité » par un prisme essentialiste, Yaël Hirsch souligne cependant que la question juive dépasse le simple problème de la stigmatisation. Elle s’appréhende comme le combat d’une avant-garde intellectuelle pour ouvrir des mondes communs, former des identités plurielles et dévoiler une tradition cachée à même de repenser l’universalité. Cette « traversée des différences », menée en commun avec les différentes religions, est à poursuivre aujourd’hui.
M. F.