Narcisse et ses avatars


Depuis l’Art à l’état gazeux, où Yves Michaud anticipait le triomphe de l’esthétique, ce lecteur de Locke, de Hume et de Wittgenstein poursuit son enquête au long cours sur les mœurs contemporaines dont son récent article sur le nihilisme soft et gris est une étape (Esprit, mars-avril 2014). Mais Narcisse et ses avatars marque une avancée en raison même du choix d’épouser la forme de l’abécédaire. Et cela pour plusieurs raisons : d’une part, elle « permet d’éviter le traitement théorique – étymologiquement une théorie est une procession – et l’impression illusoire d’une vue systématique », ce que renforcent « les limitations de l’ordre lexical qui permettent d’éviter le décousu de l’aphorisme et de garder une cohérence » ; d’autre part, Michaud, toujours iconoclaste, propose un glissement des mots, un nouveau mot remplaçant automatiquement un précédent dans l’abécédaire (par exemple : Avatar remplace Identité, Black remplace Argent, Com remplace Espace public, Design remplace Art, Quantifier remplace Réflexion, Xénophobe remplace Communauté, Youtube remplace Culture, etc.). Reste que le travail descriptif de Michaud, qui ne veut pas céder à ce qu’il appelle la « dégoulinade éthique », ne veut en aucun cas se risquer à une interprétation de l’époque que tous ces glissements éclairent fort bien. Pourtant, le livre polémique qu’il a publié en son temps contre Chirac (Chirac dans le texte, 2004) ne laissait-il pas entendre que l’affaiblissement de la vie politique n’était pas sans consonances avec l’esprit de l’époque ? Alors même que l’abstention a atteint des scores inégalés aux dernières élections municipales, comment ne pas faire le lien entre les mœurs et le retrait du politique dans l’opinion ? Bref, pourquoi Michaud ne met-il pas en rapport sa réflexion au long cours sur la violence et ses descriptions d’une planète en voie de gazéification ? Il ne fait aucun doute qu’il a son mot à dire…

 

O. M.

Grasset, Vingt Six, 2014
210 p. 17 €