L'ombre et la trace
L’ombre est indissolublement liée au corps tangible de la personne. Que se soit une ombre propre, ou une ombre portée, elle rend compte de la consistance matérielle de l’individu. Un homme qui n’a pas d’ombre n’existe pas, ou bien n’existe qu’à moitié. Dans le troisième chant du Purgatoire, Dante se rend tout d’un coup compte que son guide vénéré, Virgile, ne fais pas d’ombre sur le sentier de la montagne :
Le soleil, qui brillait ardent comme la braise,
était interrompu devant moi par mon corps,
dont son rayon venait dessiner les contours :
mais je me retournai soudain, saisi de crainte,
croyant que j’étais seul, puisque j’apercevais
ma seule ombre noircir le sol devant mes pas.
Il s’effraie, se croyant tout seul, sans la protection de Virgile, mais celui-ci lui explique la situation, lui enlevant toute crainte :
Que crains-tu cette fois ? Se mit alors à dire
celui qui me console, en se tournant vers moi ;
ne suis-je pas toujours ici, pour te guider ?
L’étoile du berger luit déjà sur la tombe
du corps avec lequel, jadis, j’ai fait de l’ombre
et que de Brindisi l’on fit porter à Naples.
Si rien ne se projette à présent devant moi,
n’en sois pas plus surpris que d’observer les cieux,
dont l’un n’arrête pas la lumière des autres[1].
Virgile n’a plus de corps, donc il ne peut plus projeter de l’ombre ; il est désormais de la matière qui compose les cieux transparents, qui n’arrêtent pas la lumière. Un peu plus tard, les repentants qui purgent leurs peines dans le Purgatoire observent l’ombre de Dante et s’effraient à leur tour, en voyant un vivant explorer leur contrée :
Mais lorsque les premiers virent que la lumière
restait interceptée à ma droite et au sol
par l’ombre qui poussait sous moi vers la falaise,
ils s’arrêtèrent tous en reculant d’un pas ;
tous les autres alors, qui les suivaient de près,
firent pareillement, sans comprendre pourquoi.
« Je vous confesserai sans qu’on me le demande
que ce que vous voyez est bien le corps d’un homme ;
et c’est pourquoi s’y rompt la clarté du soleil. »
L’ombre est donc le signe de la vie sous le soleil du monde tangible. Elle est un indice, pareil à un nom, une carte d’identité ou un passeport. En Corse, nous raconte Vannina Lari, persiste une ancienne coutume : ne jamais laisser un inconnu franchir un seuil pour la première fois à midi, heure sans ombre où les portes entre les mondes s’entrouvrent. En effet, c’est l’ombre qui détermine si l’être appartient au monde des vivants ou au monde des morts, un mort ne peut pas avoir de double puisqu’il est le double[2]. A midi, le soleil au zénith ne permet pas aux corps tangibles de projeter l’ombre qui les détermine justement comme tangibles ; tous les êtres ont alors les mêmes propriétés visibles, en apparence du moins. Les morts comme les esprits malins peuvent donc se mélanger aux vivants sans que l’on puisse les considérer comme tels.
L’ombre possède une double connotation : celle de l’enracinement au monde des vivants et celle, plus autobiographique, d’un enracinement à un territoire. L’absence de l’ombre témoigne du refus de la terre de la porter.

L’ombre de l’émigré
On peut dire, de manière métaphorique, qu’un émigré perd son « ombre ». Adelbert von Chamisso, de son vrai nom Louis Charles Adélaïde de Chamissot, a dû quitter la France en 1792, lorsqu’il avait à peine onze ans, amené par ses parents en Prusse pour échapper à la Terreur. Il a gardé la mémoire de son cher château de Boncourt, qu’il ne reverra pas, lorsqu’il a pu revenir en France, car il avait été démoli pendant la révolution. Les vers où il évoque ce château ont été appris par des générations d’élèves allemands :
C’est ainsi, château de mes pères,
Que tu vis toujours en mon cœur
Alors que rien de toi ne reste
Qu’une terre où va la charrue.
Le poème, ainsi que tous les autres écrits de Chamisso, a été rédigé en allemand. Chamisso était l’émigré exemplaire. Pareil à Cioran qui a choisi la France, sa langue et sa culture, rompant les ponts avec son passé roumain, Chamisso a choisi la Prusse et l’allemand. Au lieu de vivre « entre deux mondes », nourrissant de vains espoirs de retour et la nostalgie des origines, il s’est mis à construire sa nouvelle identité. C’est pourquoi le roi Frédéric-Guillaume IV lui écrivait : Où avez-vous donc pris l’allemand goethéen que vous écrivez ? Il y a plus d’un Français sans doute dont le cœur s’est ouvert à l’Allemagne et aux Allemands ; mais nul n’a jamais égalé, même surpassé les meilleurs dans leur langue.
Et pourtant, Chamisso ressent le sort de l’émigré, et il en fait une magnifique nouvelle : L’extraordinaire histoire de Peter Schlemihl, l’homme qui a perdu son ombre (1814). Le héros arrive en Angleterre, dans une ville portuaire, sorte d’un lieu de passage. Muni d’une lettre de recommandation, il se rend à la résidence d’un riche personnage, précisément à midi, quand l’ombre n’est pas au rendez-vous. Là, il rencontre un personnage bizarre, qui sort de sa poche tout ce que les autres désirent, aussi volumineux que cela soit, sans que ceux-là se rendent compte de sa prouesse paradoxale. Ce personnage lui fait une proposition inouïe : lui vendre son ombre en échange de la bourse inépuisable. Chose faite, le héros est d’abord émerveillé de sa richesse, puis se rend compte que les autres le regardent avec méfiance, voire avec dégoût. L’ombre, cet indice apparemment inutile, lui paraît désormais un signe des plus précieux. Il veut la ressaisir, elle se dérobe ; il veut la récupérer, c’est impossible. Lorsqu’il propose à son malin partenaire d’échanger la bourse contre l’ombre, celui-ci refuse, mais lui demande son âme. Peter Schlemihl se rebiffe, jette la bourse dans le fond d’une cave et essaie de se réinventer. Par chance, il acquière les bottes merveilleuses qui lui font parcourir le monde en quelques pas. La fable parle de la destinée de l’auteur. De te fabula narratur. Au demeurant, dit-il, « le monde m’est de toutes parts fermé comme avec des planches clouées, et je ne sais ni d’où partir ni où aller ». C’est exactement le destin de l’auteur, qui a ressenti vivement l’altération, voire la perte de son identité[3].
La culture littéraire qu’il a dûment assimilée n’a su assouvir l’angoisse qu’il éprouvait. Ses confessions en donnent la preuve :
Ma patrie : je suis français en Allemagne et allemand en France, catholique chez les protestants, protestant chez les catholiques, philosophe chez les gens religieux et cagot chez les gens sans préjugés ; homme du monde chez les savants, et pédant dans le monde, jacobin chez les aristocrates, et chez les démocrates un noble, un homme de l’Ancien Régime.
L’ombre maléfique
Tout en restant un signe de l’identité, contigüe au corps de l’individu, l’ombre peut signifier la personnalité cachée de celui-ci, une figure qu’il renie et qu’il a bel et bien envie de gommer. Le drame de l’ombre perdue se joue à l’inverse, c’est l’ombre qui revient qui est épouvantable.
Cezar Petrescu était un écrivain prolifique, à grand succès de librairie, à l’époque de l’entre-deux-guerres en Roumanie. Ses nouvelles fantastiques, apparemment marginales dans son œuvre de romancier, sont encore lues avec admiration. L’une d’elles s’appelle L’Homme qui a retrouvé son ombre, donc le contraire de Peter Schlemihl. Le personnage principal, un homme couronné de succès, riche, président d’un parti politique, rencontre un ivrogne qui lui crie son admiration, en lui disant qu’il n’oserait même pas « marcher sur son ombre ». Cela déclenche un processus complexe de décomposition. L’homme prend conscience de son ombre dont il ne peut plus s’en dessaisir. Pour aiguiser son raisonnement, il a l’habitude, en vrai cartésien, de poursuivre des recherches en mathématiques, son champ d’élection, avant de prendre les chemins de la politique. Mais l’ombre est toujours présente, elle le hante et l’empêche de se concentrer. Les modifications de l’éclairage ne suffisent pas. L’ombre lui fait revivre ses pires moments, ses compromissions, ses malversations, enfin son « petit misérable tas de secrets ». Dans son cas, l’ombre met en scène le retour du refoulé. Bien entendu, sa carrière va s’écrouler, ainsi que sa vie intime. On ne peut pas lutter contre son ombre.
La trace de nos pas
En roumain, quand un veut abaisser quelqu’un, on lui dit : « tu portes vainement ton ombre sur la terre ». Nous tous avons une ombre, qui est un indice de notre identité, mais cette ombre est passagère et éphémère, elle nous signale, mais ne nous met pas en scène. Les gens qui peuvent se passer de l’identité indicielle sont ceux qui ont su laisser des traces. L’œuvre, gribouillée sur les arbres, à la manière de Orlando de Comme il vous plaira, éparpillée en feuilles volantes, comme dans le cas de Vélimir Khlebnikov, insérée dans des lettres perdues ou brûlées (Rimbaud), publiée en fragments dans des revues et, subséquemment, dans des livres, ainsi que l’ont fait Balzac et Dumas : c’est bien l’œuvre qui reste la trace. Par le truchement de la création, on fait le grand saut de l’identité à la personnalité. Comme dit Goethe, dans West-Östlicher Diwan :
Volk und Knecht und Überwinder,
Sie gestehn, zu jeder Zeit:
Höchstes Glück der Erdenkinder
Sei nur die Persönlichkeit.
Jedes Leben sei zu führen,
Wenn man sich nicht selbst vermißt ;
Alles könne man verlieren,
Wenn man bliebe, was man ist.
Les traces qu’on laisse font que notre identité devient un symbole. En suivant le parcours de sa vie, on laisse des traces, parfois à son insu, parfois consciemment. Le sage Salomon (30 : 18-9) l’avait depuis longtemps dit dans ses versets :
Il y a trois choses qui sont au-dessus de ma portée, même quatre que je ne puis comprendre : la trace de l'aigle dans les cieux, la trace du serpent sur le rocher, la trace du navire au milieu de la mer, et la trace de l'homme chez la jeune femme.
Quand on est à son aise dans un milieu, on n’y laisse point de trace. Dans le monde physique où nous vivons, nous imprimons nos traces parce que notre corps frôle celui des autres, se heurte à des obstacles, rencontre l’opposition, souffre de ne pas pouvoir s’épanouir. Les pas sur la neige ou bien sur le sable, les gribouillages sur du papier, les graffiti sur les murs sont autant de traces du passage d’un corps. Une phrase bien réfléchie ou un discours dûment rédigé sont des assemblages de signes construits sciemment, sinon savamment. Au contraire, les traces trouvées sur un endroit ne font que signaler un passage. Pour retrouver son chemin, le Petit Poucet parsemait de cailloux sur son chemin. Il était seul à pouvoir les lire. Rimbaud croit que ses vers ne sont que des traces :
Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes.
Heureusement pour lui, les rimes ne se sont pas perdues, mais se sont mués dans les signes dont nous jouissons.
Les traces sur le papier
Dans La Mouette (1896), Tchékhov met en scène un écrivain qui inscrit tout ce qui l’impressionne dans un petit carnet. « On ne sait jamais quand j’en aurais besoin », dit-il. Par ailleurs, il avoue que l’habitude de noter, acquise par discipline, lui gâche presque toujours le plaisir de l’expérience directe. Les traces abondantes dont des écrivains tels que Balzac remplissaient les marges des épreuves de leurs futurs livres, montrent que le papier imprimé leur rend douloureusement conscients des difficultés du passage du brouillon tracé au texte signé. Proust ne s’en faisait pas tant, car il ne travaillait sur les épreuves que pour y ajouter. Les éditions dûment soignées (la Pléiade) redoublent le nombre de pages en insérant les variantes restées en tant que traces à côté du texte. Il y a des auteurs qui exigent que toutes leurs traces soient effacées. Albert Cohen a fait détruire tous ses manuscrits et brouillons, de sorte que Belle du Seigneur nous apparaît seulement dans ses habits de gala. Il n’y a pas de traces ineffaçables, « une trace ineffaçable n’est pas trace », disait Jacques Derrida.
Vélimir Khlebnikov errait souvent, monté sur les toits des trains surchargés, en Russie durant la guerre civile ; il passait des nuits dans la steppe, se retrouvait dans des baraquements et des hôpitaux. Il parsemait dans ses demeures provisoires des bouts de papier contenant des esquisses et des fragments qu’il reprenait et révisait sans cesse, au grand désespoir de ses rares admirateurs qui voulaient le publier. Ses écrits sont restés à l’état de traces, malgré les efforts de ses pairs de les transformer en systèmes de signes.
Le poète roumain Mihai Eminescu traînait après soi, durant toute sa courte vie, une malle remplie de manuscrits liés en cahiers. Il y mettait tout et n’importe quoi : des poèmes parfois géniaux, des extraits de ses lectures, des poésies populaires qu’il avait entendues réciter dans la campagne, des notes prises pendant les cours scientifiques, philosophiques et linguistiques qu’il avait suivis dans les grandes universités de Vienne et de Berlin. Le critique qui croyait l’avoir compris (un auteur doit avoir du talent, mais un grand critique doit avoir du génie, disait Eugène Ionesco) a publié un recueil de ses poèmes, le seul de son vivant, en assemblant ceux qui étaient déjà publiés dans des revues avec quelques-uns puisés dans ces cahiers. La sélection relevait du goût fin de siècle, donc elle écartait ce qui paraissait alors en état imparfait et qui était, de fait, vraiment innovateur. Lorsque, quelques années plus tard, on s’est plongé profondément dans ces systématiquement ces cahiers pleins de traces, on a essayé de tout publier. Il restait, quand même, deux difficultés à surmonter. D’une part, l’écriture, quoique soignée, était souvent illisible, ce qui a failli coûter la vue à un des éditeurs. D’autre part, les sensibilités des connaisseurs étaient souvent contrariées par la hardiesse de quelques poèmes, bien en avant de leur époque. « Puisqu’il a décidé à ne pas les publier de son vivant, il serait tout simplement impie de puiser dans ses brouillons », clamaient-ils. Enfin, il restait la difficulté de mettre dans un certain ordre tous le contenu des cahiers dont les feuilles avaient été cousues arbitrairement. La technologie de l’information a apporté une solution qui relève de l’œuf de Colomb : on a publié en ligne le contenu photocopié des cahiers, tel quel, à tout un chacun de faire son choix et d’assumer le décryptage. L’œuvre du plus grand poète roumain ne peut être étudié qu’à l’état de traces.
Les traces dans le cyberespace
L’internaute qui compose ses textes sur le clavier, à l’aide d’un logiciel, efface ses traces à mesure qu’il avance dans son travail. Il inscrit après coup son discours sur la toile, dans une forme finie, policée, dont tous les repentirs ont disparu. Plus d’empreintes corporelles, plus de versions préparatoires, le texte est mis à la portée de tous, définitif, lisse, lisible.
Cela dit, l’activité dans l’espace virtuel laisse souvent des traces, parfois à l’insu de l’internaute. On a beau désinstaller un logiciel, il en restera bien quelque chose, au moins un petit fichier électronique comme une trace sur le disque dur de l’ordinateur. Lors de la navigation sur la toile, les traces qu’on laisse permettent à quelqu’un d’autre d’en reconstituer le trajet et, pour ainsi dire, de le suivre. Les « cookies » qu’on accepte bon gré, mal gré, sont les traces permanentes de nos voyages. Dans la pièce BecauseHeCan (2000) de Arthur Kopit, un éditeur éveille le soupçon des autorités américaines à cause de recherches sur des sites à contenu douteux, voire subversif. Pour visiter gratuitement un site, il est souvent nécessaire de s’inscrire, en fournissant des informations personnelles, et de s’identifier lors de chaque visite ultérieure. Ces données sont des traces qu’on laisse en connaissance de cause, mais dont on ignore l’utilisation qu’on en peut faire. L’espace tangible peut être surveillé de manière efficace grâce à son interaction avec le cyberespace. Des dispositifs à radiofréquence (RFID) qu’on emmène avec soi, tel le passeport électronique, font détecter notre présence et suivre nos déplacements sur la toile. On est en permanence tracé, voire traqué.
De plus, si l’internaute régit bien son discours, il n’a aucun moyen de contrôle sur ceux des autres. Son image virtuelle se compose non seulement de ce qu’il pose sur la toile, mais aussi des références à sa personne, dont maints autres discours sont parsemés. Ces références sont autant de traces qui le rendent visible, et pas particulièrement d’une manière souhaitable.
La plupart de ceux qui se sont penchés sur cette question ont déploré l’intrusion dans l’espace informationnel privé, et même le viol de l’intimité, les références à Orwell étant incontournables dans le contexte. Nous pensons, au contraire, que le pire n’est pas toujours sûr. Si les traces aléatoires peuvent nuire, l’acte de tracer, en un mot, le traçage, peut être employé de manière bénéfique. Au lieu de parsemer de manière passive les traces de notre existence virtuelle, il vaut mieux s’employer à tracer activement et consciemment la figure de soi.
Dans le cyberespace, la figure de soi se forme par l’assemblage des traces volontaires (fragments multimédia) : textes, logiciel (lui aussi un texte), site personnel, blog, photos, « mur » de Facebook. À travers des textes, des images, des solutions en forme de logiciel, qui sont les effets du traçage, on s’affirme en tant que personnalité virtuelle, suivant adroitement une stratégie du succès. Le caractère non systématique de la toile rend ces traces volontaires souvent invisibles, noyées qu’elles le sont dans la masse des traces des autres. On publie et on oublie, on a beau se mettre en vedette, on accède difficilement à visibilité.
Puisque la réputation d’un internaute dépend non seulement de ce qu’il met en ligne, mais aussi de ce que d’autres en font, par leurs documents plus u moins malveillants, il est bon de s’employer à la gestion de son image virtuelle. Google offre depuis peu un nouvel instrument utile à ce sujet, le « me on the web ». Cette application fournit toutes les pages où on est mentionné et offre la possibilité de gommer ce qu’on a mis en ligne auparavant et qu’on estime, à présent, inconvenable. Naturellement, on ne peut pas intervenir dans les documents des autres, même si elles déplaisent et pour cause. On peut, quand même, insérer des éclaircissements, voire des réfutations, sur les sites où sa réputation est ternie.
En fin de compte
Les moyens informatiques peuvent être employés dans le cyberespace pour le meilleur et pour le pire. Le pire consiste dans l’abus de surveillance et d’intrusion. Le meilleur parti à prendre est de tracer adroitement une figure virtuelle de soi. On la construit, cette figure, par des signes, mais elle se compose aussi de traces. Quand on entre « dans la carrière », on trouve, inscrits sur la poussière des aînés, « la trace de leur vertu ». La « poussière », c’est le conglomérat du savoir disponible, de la meilleure, ainsi que de la pire qualité, qui couvre la toile. Par sélection et élimination, on peut y inscrire la figure de soi. Pas de poussière, pas de traces (comme on dirait « pas de sous, pas de suisses ») et, dans ce cas-là, pas de possibilité de tracer son image.
Adrian Mihalache, de l'université Polytechnique de Bucarest (Roumanie) et rédacteur en chef de la Lettre internationale (version roumaine).
[1] Le Purgatoire, III, 16-30. Trad. Jaqueline Risset
[2] Vannina Lari, La réutilisation du conte populaire en littérature à travers L’étrange histoire de Peter Schlemihl de A. de Chamisso, thèse de doctorat publiée sur le site Lexias, consultée le 15 octobre 2016.
[3] Voilà pourquoi il a fréquenté des cercles juifs en Prusse, concernés par le choix de l’identité, surtout celui de Rahel Varnhagen. N’oublions pas qu’on était du temps de Moses Mendelssohn, le grand-père du compositeur, qui prônait la nécessité de l’assimilation.