Écouter l’exil
Un matin de février 1943, ma famille a fui au-delà des remparts d’Avignon pour partir sur la route de l’exil et se réfugier auprès des Justes de Chambon-sur-Lignon. Un matin de février 2014, je suis allée à pied au campement de fortune installé à la sortie du périphérique intérieur, à deux pas de l’hôpital Bichat, Porte de Saint-Ouen, à Paris.
On les appelle les migrants.
Ils s’appellent Ahmed, Fatya, Zeyneb, Idriss, Amira, Selam, Mohamed, Abdallah ou Nour ; ils viennent d’Afghanistan, de Syrie, d’Irak, d’Érythrée, du Soudan et d’ailleurs. On les appelle les migrants. On les croise porte de Saint-Ouen, au croisement des rues Pajol et Philippe de Girard, au métro La Chapelle, au lycée Jean Quarré, à la mairie du 18e arrondissement, sur le quai d’Austerlitz, dans les jardins d’ Éole, avenue de Flandres, à Jaurès ou à Stalingrad, mais aussi à Calais, à Grande-Synthe, à Vintimille et ailleurs. Certains sont partis, d’autres sont encore là ; certains sont revenus, d’autres ont disparu. Les migrants, ce sont cet homme professeur d’université, cette femme directrice de crèche, ce grand chef cuisinier, ce musicien, cette enseignante, ce médecin, cette mère au foyer… Ils cherchent un refuge, attendent, dorment dehors, souvent, dans des centres d’hébergement ou des hôtels, parfois. Ils attendent une hypothétique procédure de demande d’asile. Ils apprennent le français, parlent anglais, arabe, dari, pachto. Ils sourient, espèrent. Avec eux, il y a celles et ceux que l’on appelle désormais les « soutiens », militants d’un accueil digne, plein, vrai.
Groupes de soutiens sur Facebook :
Vendredi 14 février, 7h. « Contrôles en cours à Porte de la Chapelle. Soutiens nécessaires. »
Jeudi 22 février, 14h. « Des présents rue Pajol ? Forte présence policière. »
Mardi 5 mars, 6h30. « Rafle en cours à Porte de la Chapelle. Besoin de soutiens ».
Lundi 16 mars, 18h30. « Distribution d’OQTF (obligations à quitter le territoire français). Qui est sur place ? »
Mardi 3 avril, 9h. « Évacuation en cours. Stalingrad. Besoin de soutiens. »
Jeudi 12 avril, 16h « Urgent convocation pour placement en CRA (centre de rétention administrative) Que faire ?
Vendredi 21 avril. « Alerte déportation. Besoin de monde CDG3, vol de 9h49 à destination d’Oslo. »
« Repas solidaire dimanche 2 mars, Place de la République, venez nombreux ! Apportez de quoi cuisiner. »
« 450 petits-déjeuners servis ce matin Porte de la Chapelle. Nouveaux bénévoles et sourires. »
« Maraude rue Pajol ce soir, 150 repas chaud servis, beaucoup de monde. »
« Cherche interprète pachto pour préparation entretiens OFPRA, des idées ? »
« Des informations sur les permanences médicales de MSF cette semaine ? »
« Cherche chaussures de sport taille 43 pour un jeune mineur en hôtel, MP »
« Qui pour héberger une famille tout juste arrivée à Paris pour rendez-vous préfecture ? »
« Cherche personne pour accompagner monsieur afghan ce mardi, venir le chercher à la gare et l’accompagner pour son rdv médical. »
« Cherche ostéo bénévole. Est-ce que quelqu’un connaît un réseau d’ostéos/kinés solidaires ? »
De la révolte à l’espoir
S’engager dans l’accompagnement des personnes exilées aujourd’hui, c’est passer de la révolte à l’espoir. C’est faire face chaque jour à la violence d’une société qui rejette, persécute, déshumanise. C’est admirer chaque heure l’engagement des militants. S’engager, c’est lire quotidiennement des centaines de messages sur les différents groupes de soutiens solidaires qui ont émergé ces dernières années sur le réseau social Facebook. Un mode d’organisation étrange mais nécessaire pour pallier les manques d’un État défaillant.
S’engager, c’est tout d’abord se familiariser avec de nouveaux sigles aussi hostiles qu’étranges : OFPRA, OFII, CRA, CADA, CAO, ADA, CDNA, mais aussi « dublinés[1] », ce mot qui évoque désormais la déportation forcée vers d’autres pays européens ne respectant ni le droit d’asile ni les droits humains. Les « dublinés » racontent la nécessité de se « cacher », d’« attendre » de longs mois sans ressources, sans logement, sans savoir. Mais qui sont les visages derrière la directive d’une Europe qui n’est pas plus accueillante en son cœur qu’à ses frontières ? Tous ont fui des pays en guerre, des dictatures, sont issus de minorités menacées, sont opposants politiques, risquent la mort. On ne n’exile jamais par choix. La plupart sont arrivés par le sud ou l’est de l’Europe. Là, on les a souvent forcés à laisser leurs empreintes, enfermés dans des camps, laissés sans nourriture et sans ressources dans la neige, la mer, le froid, la pluie. S’engager, c’est entendre des récits de peur et de violences. S’engager, c’est comprendre que derrière ces mots se jouent des vies humaines. S’engager, c’est rendre son humanité à l’exil.
Alors on s’organise. On s’appelle, on s’entraide. Tous les matins, ils sont près de cinq cent à venir faire la queue pour une boisson chaude, une tartine, une couverture et un peu de chaleur humaine devant la table des collectifs bénévoles qui s’activent Porte de la Chapelle. Tous les soirs, ils sont des centaines assis sur les marches des cours de français dispensés en plein air, place de la bataille de Stalingrad, par d’autres bénévoles devenus professeurs de français langue étrangère, véritables chefs d’orchestre d’une symphonie pour combattre les préjugés et l’ignorance.
Ici, on a besoin de thé, là-bas de duvets. Ailleurs, à ciel ouvert ou dans la petite salle d’un local associatif, il y a une permanence juridique et, à côté, une permanence sociale. Ici, on héberge, là-bas, on cuisine. Un peu plus loin, un atelier théâtre et, à quelques rues, un café solidaire. Ici, on s’entraide, là-bas, on se parle. C’est sans cesse qu’il faut se mobiliser, au risque de l’épuisement. Combien serons-nous encore demain à tenter d’empêcher le décollage d’un avion qui emmène un jeune Soudanais demandeur d’asile vers une mort certaine dans le pays qu’il a fui[2] ? Combien serons-nous encore demain à distribuer sans relâche des repas chauds devant une file qui s’allonge de jour en jour, aux marges un centre qui n’a d’« humanitaire » que le nom et dont l’indignité rivalise avec l’insuffisance ? Combien serons-nous encore demain à lutter contre des procédures juridiques absurdes ? Combien de temps allons-nous encore tenir ?
Où sont les Justes ?
Si l’Europe a des frontières bien réelles, d’autres sont symboliques, celles que nous bâtissons entre nous et celles et ceux dont la vie nous effraie. Un jour, peut-être, nous serons aussi des exilés.
Si l’exil est la perte de repères, l’asile devrait être une boussole. Depuis des mois, des années, l’État ne joue pas son rôle dans l’accompagnement des demandeurs d’asile. Cet accompagnement, exigeons-le sans concession (juridique, social, scolaire, médical, culturel, etc.) et sans distinction (quelque soit le statut des personnes exilées). Chaque trou béant dans une politique d’accueil inexistante, associations, collectifs, bénévoles, militants et organisations non gouvernementales viennent le combler. Jusqu’à quand ? Au-delà d’une bataille pour une prise en charge réelle des demandeurs d’asile, se jouent d’autres combats pour défendre le maigre territoire d’accueil que soutiens et activistes ont réussi à maintenir, résistant à toutes les tentatives de découragement, s’engageant dans les marges, faisant vivre les non-lieux.
Il y a eu des tentes arrachées, des couvertures enlevées en plein hiver, des grilles autour du centre de la Porte de la chapelle. Ensuite, il y a eu des pierres pour empêcher quiconque de profiter d’un répit bien sommaire, à peine protégés par un toit en forme de bretelle d’autoroute. Puis, des distributions de repas menacées d’interdiction ici ou là, des citoyens solidaires attaqués et condamnés. Enfin, un jour, il y a eu ce banc. Enlevé un matin de mars de la place Pajol par les services de la mairie de Paris, ce banc était bien plus qu’un banc, c’était un repère. Paradoxal refuge que ce banc ouvert à tous les vents, et pourtant, du matin au soir, on pouvait y voir de petits attroupements, petites bulles d’humanité et de chaleur au milieu de la ville froide et monstrueuse avec ses pierres et ses barrières. Ce banc était le point de ralliement des distributions alimentaires, mais aussi le carrefour des paroles échangées, des conseils et des encouragements. Ce banc, c’était celui de celles et ceux qui, venus d’ailleurs ou vivant ici, espèrent que « l’accueil » n’est pas un vain mot.
Alors, sans relâche, remettant chaque jour au métier leur ouvrage, celles et ceux qui y croient encore ont démonté les barrières au cri de « On préfère ouvert ! », ils ont gravés les pierres à la mémoires des disparus de la Méditerranée et ils y ont inscrit le mot « Fraternité ». Ils sont revenus place Pajol et ils y reviendront.
S’engager nous rappelle chaque jour la nécessité de garder nos yeux ouverts sur des milliers de vies humaines que nous ne les laisserons pas tomber. Que vaut notre temps face au temps de l’exode, de la tempête, de l’attente, de la peur, de l’espoir, de la reconstruction ? À quel moment avons-nous décidé que nous n’avions plus une seule minute de nos vies effrénées pour prendre le temps d’écouter le récit des autres ? À quel moment avons-nous décidé de rendre invisibles celles et ceux qui peuplent le nord-est de Paris et de bien d’autres villes ? À quel moment avons-nous pensé que la situation des demandeurs d’asile n’était pas de notre responsabilité ? À quel moment cette société aura-t-elle eu raison de notre humanité ?
Agathe Dumont
Les principales associations et collectifs de soutiens à Paris :
ADJIE (Accompagnement et défense des jeunes isolés étrangers)
ATMF (Association des travailleurs maghrébins de France)
BAAM (Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants)
GISTI (Groupe d’information et de soutien aux immigré-e-s)
Paris d’Exil – Collectif parisien de soutien aux exilé-e-s
[1]. La circulaire « Dublin » vise à faire respecter les demandes d’asile dans les pays de l’Union européenne où les demandeurs ont laissé leurs empreintes. Lorsqu’un demandeur d’asile ayant laissé ses empreintes dans un autre pays européen arrive en France, ce dernier pays a six mois pour le renvoyer dans le premier pays d’arrivée, qui, dans de nombreux cas, renverra les demandeurs d’asile vers leur pays d’origine. Le principal problème de la circulaire étant que les réfugiés n’arrivent jamais directement par la France et que de nombreux cas de violences ont été dénoncés envers les demandeurs d’asile, obligés de laisser leurs empreintes. Pour plus d’information voir ce rapport d’Amnesty International et cet article du journal Le Monde.
[2]. Voir cet appel du GISTI (Groupe d’information et de soutien des immigré-e-s) avec différentes associations de soutiens aux exilés et demandeurs d’asile.