Hongrie: des élections en trompe-l'oeil
A l’approche des élections législatives hongroises, force est de constater que tout est joué d’avance. Analystes, observateurs et électeurs croient tous connaître les futurs résultats. En reconduisant le Premier ministre Viktor Orbán et son parti, le Fidesz, les électeurs, sans s’en rendre forcément compte, vont renforcer un pouvoir qui a œuvré avec succès pour l’annihilation de l’Etat de droit et des institutions démocratiques. Ce pouvoir a complètement remodelé le pays selon sa propre volonté, sans aucun obstacle ou contrepoids, dans le but de conserver et d’étendre son emprise par une gouvernance très autoritaire et une propagande extrémiste, et de s’enrichir à une échelle astronomique par la construction d’un Etat mafieux, en se modelant sur la Russie (nouvelle alliée stratégique de la Hongrie) et d’autres républiques ex-soviétiques.
La Hongrie « fait mieux »
Le pays est dans un piètre état, sur tous les plans, que ce soit économique, social, culturel ou intellectuel(1), mais selon le slogan qui sert de devise au gouvernement et apparaît sur toutes les affiches et documents officiels, « La Hongrie fait mieux » (Magyarország jobban teljesít) : mieux que les autres dans la région (il n’en est rien, bien au contraire), mais surtout mieux qu’avant, sous les gouvernements de gauche. L’élément principal de l’identité de ce gouvernement est en effet d’être à l’opposé de Ferenc Gyurcsány, l’ancien Premier ministre (2004-2009) dénigré et stigmatisé par la droite. Quoi qu’il fasse, l’actuel gouvernement fera toujours mieux que Gyurcsány : tel est l’argument ultime.
La Hongrie de la droite fait tellement mieux, en effet, que 17% de la population vit en-dessous du seuil de la pauvreté et les 20% au-dessus sont toujours pauvres – leur nombre n’a pas cessé d’augmenter ces quatre dernières années, ainsi que le nombre de gens quittant le pays, désormais des centaines de milliers – un phénomène tout à fait nouveau. Tout cela n’est pas si étonnant car le système d’imposition et les allocations sociales ont été transformés pour avantager les classes supérieure et moyenne supérieure, et qu’en même temps, les allocations de chômage ont quasiment été supprimées. Elles ne sont versées que pendant une durée de trois mois, alors que le travail « d’intérêt général » obligatoire pour tout demandeur d’emploi (et sans considération de niveau d’éducation) a été introduit. Le droit de grève et de manière générale le code du travail comme tel n’existent plus, ou à peine.
La destruction accomplie par le pouvoir est manifeste partout, tandis que des milliards de forints sont dépensés pour des nouveaux stades de football, une des priorités principales des investissements de l’Etat, bien avant l’éducation ou la santé. Ce sport est en effet le hobby d’Orbán ; il est allé jusqu’à faire construire un stade dans son village natal de deux mille habitants, Felcsút. Le stade est financé par des « donations » d’entreprises privées, sans que l’Etat doive y contribuer, déclare fièrement Orbán ; on peut avoir quelques doutes concernant la nature « volontaire » de ces financements privés. Curieusement, l’équipe du village joue désormais en première division, et le fils du Premier ministre en fait partie. Non moins curieusement, le maire du même petit village fait désormais partie des cent Hongrois les plus riches du pays…
Le gouvernement n’est pas populaire ; certains sondages montrent même que la majorité de la population souhaite son départ. Pourtant, pas de changement à l’horizon. Selon toute probabilité, le Fidesz a bien accompli sa mission principale, qui était de se maintenir au pouvoir. Comment y est-il parvenu ? Les éléments les plus importants sont les suivants : la fragmentation d’une société civile déjà faible, la politique fascisante de stigmatisation et de peur, le contrôle des médias et la propagande accrue, la diabolisation de l’opposition et le discrédit de la politique de manière générale.
Diviser pour mieux régner
L’une des stratégies principales du gouvernement pour empêcher l’expression des mécontentements est de créer le conflit entre des groupes sociaux par la stigmatisation de ceux qui « ne veulent pas travailler » ou « ne travaillent pas assez » : les sans-abri, désormais bannis de la plupart des rues de la capitale sous peine d’amende ; les populations complètement démunies (Roms et non Roms) dans l’Est et dans certaines régions du Sud du pays, qui doivent maintenant accomplir des travaux « d’intérêt général » pour toucher leur allocation de misère (cette contrainte les empêche d’ailleurs de faire des travaux saisonniers au noir pour survivre) ; les handicapés physiques, dont un certain nombre ont vu leurs pensions supprimées et ont été « redirigés » vers le marché du travail, mais, faute de dispositifs appropriés, bien entendu, sans trop de succès ; les enseignants, qui doivent travailler plus d’heures à l’école (car les heures supplémentaires sont maintenant inclues dans les heures obligatoires, avec une légère augmentation de salaire), ont été regroupés par la force dans un corps étatique pour mieux les contrôler, et dont l’employeur est désormais l’Etat central qui peut les licencier à n’importe quel moment ; les policiers, pompiers et d’autres métiers pénibles et à risque qui ne peuvent plus partir à la retraite plus tôt que les autres ; les étudiants qui, selon la propagande gouvernementale de l’époque du mouvement des étudiants, sont des fainéants et des buveurs (surtout ceux en lettres et en sciences sociales) qui parasitent la société en profitant de la gratuité de l’éducation (des frais de scolarité ont été introduits, alors que le budget des universités a baissé de plus de 30% en quatre ans), etc. Le gouvernement, par son discours, divise la société en groupes minoritaires qu’il peut dénoncer, en les opposant à la « majorité » fictive dont il affirme représenter les intérêts.
La stratégie de la stigmatisation fonctionne très bien dans cette société atomisée, où il n’existe pas de forte tradition de protestation et où les médias publics sont entièrement et ouvertement contrôlés. On trouve les journaux et tracts de propagande du gouvernement partout, y compris dans sa boîte aux lettres. Plusieurs milliers de journalistes travaillent à la solde du gouvernement. L’information libre, mis à part quelques journaux, ne circule que sur internet. Ainsi, les gens qui vivent en dehors de la capitale, et/ou qui sont faiblement éduqués, sont très peu informés de ce qui se passe véritablement dans le pays, et surtout, ils ne prennent pas la mesure du mécontentement des autres. Ils ne savent pas par exemple que la compagnie de l’ami d’enfance d’ Orbán et les entreprises qui lui sont associées obtiennent littéralement tous les fonds du développement arrivant de l’Union européenne – qui sait si l’on soupçonne quelque chose à Bruxelles ? La corruption et le détournement des fonds se passent maintenant dans un cadre légal, car c’est le parrain-premier ministre qui fait la loi(2). En revanche, de temps en temps, de nouvelles affaires de corruption éclatent, liées à des politiciens de l’opposition…
Le niveau du discours politique n’a jamais été aussi bas, aucune discussion sur les vrais sujets économiques ou de société n’étant présente dans les médias contrôlés. Dans la perspective des élections, le Fidesz n’accentue qu’un élément de son « programme » : la réduction des factures d’énergie des ménages, voire la « guerre » contre les factures ! Car le gouvernement a contraint les fournisseurs à baisser leurs prix, puisqu’ils ne sont pas censés « faire du profit » au détriment des « gens ». Cette politique s’intègre probablement dans une stratégie plus vaste, qui consiste à contraindre les fournisseurs privés à revendre leur compagnie à l’Etat, qui, à son tour, les donnerait à ses fidèles, des « compagnies hongroises ». Le gouvernement attaque ainsi des sociétés multinationales et des banques étrangères par le recours à des « impôts extraordinaires », en vue de redistribuer des marchés et d’étendre la puissance économique de son oligarchie (et afin d’éviter toute politique d’austérité explicite). Mais le bénéfice économique se convertit en bénéfice politique par la propagande : Orbán déclare qu’il lutte contre les multinationales, les étrangers, qui exploitent les Hongrois et qui s’enrichissent sur leur dos. Tout cela est associé à une rhétorique anti-européenne, où capitaux étrangers « prédateurs » et politiques démocratiques jugées « permissives », voire « décadentes » de l’Union européenne sont mis dans le même panier.
Des élections jouées d’avance
Mais il faut se rendre à l’évidence : les élections législatives qui se tiendront le 6 avril sont truquées(3). Truquées, mais parfaitement légales, car la tricherie est inclue dans la loi électorale même. Quelques chiffres : selon le calcul de quelques instituts d’analyse indépendants, en conséquence de la refonte des circonscriptions électorales, l’opposition devrait l’emporter de plus de six points dans le vote populaire pour gagner effectivement les élections. En cas d’égalité, c’est le Fidesz qui est reconduit, sans devoir atteindre les 50% des suffrages et sans même devoir former un gouvernement de coalition. La suppression du deuxième tour a forcé les partis d’opposition à s’associer sur une liste commune et surtout à nommer un seul candidat dans des circonscriptions individuelles (dont le poids a été renforcé) face au bloc de droite (on constate néanmoins un renforcement du parti néo-nazi Jobbik, qui pourrait séduire de nombreux électeurs).
Le gouvernement ne confie rien au hasard : il a adopté des règles qui facilitent l’apparition de partis fantoches, dont certains ont réussi à constituer une liste électorale – sans doute grâce à l’aide de militants de la droite. Curieuse coïncidence, certains de ces partis portent un nom qu’on peut facilement confondre avec ceux des partis d’opposition… L’électeur se trouvera donc en face d’une liste de dix-huit partis ou alliances de partis dont la majorité lui est totalement inconnue, et dont seulement quatre ont une chance véritable d’accéder au parlement (ceux qui y sont déjà). Cela peut semer la confusion dans un pays où l’alliance des partis démocratiques sur une liste unique est récente et où l’électeur possède très peu d’informations sur l’opposition. Beaucoup de restrictions touchent également les publicités politiques des partis, tandis que le gouvernement et les associations « civiles » (souvent liées au Fidesz et financées par lui) sont autorisés à mettre des affiches partout. L’instance qui vérifie la légalité des élections est uniquement constituée de personnes nommées par le Fidesz. En somme, tout est fait pour réduire l’égalité des chances.
Qui plus est, même si l’opposition remportait les élections, elle ne serait pas victorieuse pour autant et se retrouverait dans l’impossibilité de gouverner. Elle en serait empêchée par toutes les personnes nommées pour neuf ans par la droite pour diriger les institutions les plus importantes. Ces personnes constituent en fait la garantie que le Fidesz ne se retrouvera jamais dans l’opposition ; de toute manière, sur le plan idéologique, cela ne peut se produire, Orbán ayant déclaré en 2002 que « la patrie ne saurait être dans l’opposition », son parti étant ainsi assimilé à la patrie et la gauche aux « étrangers », aux « traîtres » et tacitement aux Juifs, donc symboliquement exclue de la nation. Des institutions comme la Banque Nationale, la Cour Constitutionnelle, la Cour des Comptes, l’Autorité de l’Audiovisuel, l’Office National de la Justice, le Conseil du Budget, sont toutes dirigées par des personnes qui sont soit très proches du Fidesz, soit dépendent directement de Viktor Orbán – qui a décidé leur nomination à l’aide de sa majorité des deux tiers au parlement.
Cette majorité, véritable machine à voter (qui non seulement ne connaît quasiment aucune dissension depuis quatre ans, alors qu’elle compte tout de même 263 députés, mais aucun vrai débat non plus…) ne sert plus qu’à entériner de manière mécanique les décisions du chef. L’exemple parfait du serviteur fidèle (peut-être malgré lui) est le Président de la République, János Áder, ancien eurodéputé, qui a été sommé par Orbán de rentrer de Bruxelles et de prendre la présidence après la démission de son prédécesseur, Pál Schmitt, pour cause de plagiat. Ce sont ces personnes qui sont censées assurer la continuité de l’Etat du Fidesz en cas d’absence, hautement improbable, du Premier ministre Orbán, si jamais il devait perdre les élections. Et bien entendu, la nouvelle Constitution unilatéralement adoptée reste leur meilleure arme pour freiner les éventuelles réformes de l’Etat autoritaire.
Si l’opposition l’emportait, on peut être sûr que dès le lendemain il y aurait des manifestations violentes, car les groupes « civils » bien organisés et liés au Fidesz descendraient dans la rue - en accusant la gauche de tricherie, de traîtrise, de manipulation, etc. Il suffit de penser aux événements de 2006, lorsqu’éclatèrent les émeutes « spontanées » contre le gouvernement de gauche après le « mensonge » du Premier ministre de l’époque (selon les documents de Wikileaks, Orbán y était pour quelque chose ; pourtant, sa responsabilité n’a toujours pas été examinée). Et l’on sait bien que le parti d’Orbán possède une infrastructure de militants de droite facilement mobilisable et qu’il a souvent recours à l’aide des « fans de foot » d’extrême droite, qui peuvent être utiles s’il s’agit de menacer physiquement l’adversaire – ce fut le cas pendant le mouvement étudiant, ainsi que pendant l’occupation du siège du Fidesz en mars 2013 par des militants anti-gouvernement, lorsque le parti a fait appel à des « vigiles » (et non pas à la police).
La faiblesse de l’opposition
Dans ces conditions, l’opposition ne semble pas vouloir réellement remporter les élections. Il lui manque non seulement la volonté, mais également le talent et l’imagination politiques. Elle est composée, d’une part, d’anciens hommes politiques discrédités, d’autre part, des nouveaux venus, mais sans caractère, dont le discours est creux, et qui, faute de courage, s’alignent en partie sur le discours droitisant et populiste du pouvoir concernant la « nation », le « travail », la « réduction des factures », etc. Nul ne pense réellement que cette opposition, sans leader charismatique et sans programme, serait en mesure de lutter efficacement contre le Fidesz et son Etat. Le seul moyen d’empêcher le Fidesz d’arriver à une victoire facile aurait été la menace du boycott des élections tout de suite après l’adoption de la nouvelle loi électorale, en exigeant certaines modifications de la constitution. Ayant renoncé à la seule action politique adéquate à ce moment décisif, l’opposition ne fera que légitimer ce scrutin plus que douteux.
L’opposition au sens large a également perdu la bataille au niveau discursif. Il faut penser notamment à l’interprétation particulière, extrêmement cynique, que le concept de la « politique » a acquise en Hongrie au cours des dernières années. Selon cette interprétation (qui se voulait « neutre » et « descriptive »), relayée par les politologues, les instituts d’analyse et même les médias indépendants, la « politique » est surtout caractérisée par la lutte pour le pouvoir, où la considération des objectifs poursuivis n’a que peu d’importance. Donc, parler de politique, c’est parler de politique de parti dans un sens très étroit, de politique du pouvoir ; tout le contraire de la représentation de l’intérêt général.
L’opposition elle-même semble se plier à cette interprétation : dans son discours, elle apparaît mue uniquement par ses intérêts égoïstes d’accaparement du pouvoir (imitant le Fidesz) et non pas comme une résistance se fondant sur des principes et des convictions pour la représentation du bien commun (ce qui escamote les différences énormes entre la politique des uns et des autres). Pire, cette interprétation de la politique, habilement promue et instrumentalisée par le Fidesz, est largement responsable non seulement de l’échec des partis d’opposition, mais également de l’échec de différents mouvements sociaux et de protestation. Car ceux-ci ont refusé de se définir comme « politiques », mais également de dire qu’ils étaient dans l’opposition, par peur d’être assimilés aux intérêts « égoïstes » de corps ainsi qu’à ceux de partis politiques discrédités et dénigrés.
Le Fidesz, par des déclarations mensongères, n’a jamais hésité à stigmatiser ces mouvements, par exemple, le mouvement étudiant, comme instruments des partis de l’opposition. En réaction, ces mouvements ont voulu se démarquer des partis et affirmer qu’ils ne font pas de politique, voire qu’ils ne sont pas opposés au régime, tout en étant contre quelques décisions très concrètes… Par ailleurs, les partis d’opposition ont renoncé à soutenir ces mouvements pour les mêmes raisons, pour ne pas les « décrédibiliser ». Cette stratégie du gouvernement a porté ses fruits : elle a réussi à fragmenter toute résistance. Il ne faut pas sous-estimer non plus les effets de la peur sur les mouvements protestataires. Voilà, que vingt-cinq ans après la chute du communisme, les citoyens craignent à nouveau l’Etat, et peuvent être menacés pour avoir exprimé des opinions politiques, voire pour les opinions exprimées par leurs parents ou leurs amis. Prendre la parole publiquement, ou simplement ne pas obéir aux injonctions d’un représentant du pouvoir (que ce soit un maire, un directeur d’école ou autre) peut être très risqué.
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Le constat s’impose : malgré le semblant d’élections libres, la Hongrie n’est plus une démocratie, et il y a très peu d’espoir qu’elle le redevienne dans un avenir proche. Elle est désormais entre les mains d’une oligarchie puissante et cynique, qui sait qu’elle ne peut se permettre de perdre les élections, car elle pourrait se retrouver sur le banc des accusés (même si le procureur général est et restera leur allié stratégique, ayant étouffé toutes les affaires avec succès…). Tout est orchestré pour faire obstacle à la possibilité même d’une alternance politique, qui, avec le temps, deviendra de plus en plus improbable.
Balázs Berkovits
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Notes
(1) Pour ce qui concerne les domaines de l’éducation et de la culture, voir Balázs Berkovits: « L’offensive autoritaire en Hongrie », Esprit, 14 mars 2013
(2) Phénomène tout à fait nouveau, au moins, à l’intérieur de l’UE, qu’il n’est pas possible de saisir dans les termes traditionnels de la corruption ou du trafic d’influence. Récemment, un livre a été publié en hongrois sur les caractéristiques de cet Etat mafieux : Bálint Magyar et Júlia Vásárhelyi (dir), Magyar Polip - a posztkommunista maffiaállam [La pieuvre Hongroise – l’État Mafia post-communiste], Noran Libro, Budapest, 2013. Voir la recension en français : Jean-Paul Herman & Lise Herman, « La Hongrie, un État mafieux ? », La Vie des idées, 5 mars 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-Hongrie-un-Etat-mafieux.html
(3) Une très bonne analyse détaillée sur la question est disponible sur le blog de Paul Krugman dans le New York Times, écrite par Kim Lane Scheppele : http://krugman.blogs.nytimes.com/2014/02/28/hungary-an-election-in-question-part-1/