Mai 2017 : un changement d’époque ?


Les partis au pouvoir depuis 50 ans laminés, trois formations n’ayant jamais exercé de responsabilités – dont deux créées pour la circonstance – leur damant le pion, la victoire d’un homme parti seul à la conquête de l’Élysée un an plus tôt : l’élection présidentielle de mai 2017 a constitué un séisme politique majeur. Peut-on l’expliquer, au-delà de l’anecdotique et du contingent ?

Transformations sociales

Depuis une génération, le monde est bouleversé par plusieurs lames de fond. La troisième mondialisation donne une nouvelle dimension au libre-échange et aboutit à la dé/relocalisation de nombre d’activités. L’immédiateté planétaire due aux possibilités d’internet transforme la diffusion de l’information (et des « fake news ») et fait naître une économie participative (ou ubérisée). Les gains de productivité dépassent la capacité d’écoulement de la production et des mouvements migratoires considérables sont liés aux profondes inégalités Nord/Sud et à des conflits dramatiques. Ces phénomènes sont intimement imbriqués, chacun décuplant les effets des autres. Ils sont à la fois la cause et la conséquence du triomphe du libéralisme, voire de l’ultralibéralisme. Ils ont bouleversé les sociétés mondiales et leurs composantes, entre lesquelles ils font surgir et parfois exploser de nouvelles tensions.

En France comme ailleurs, la structure des classes sociales s’est trouvée bousculée : une classe ouvrière en constant déclin et dont la conscience s’est délitée, une vaste classe moyenne inférieure, des cadres supérieurs et intellectuels largement « boboïsés », une bourgeoisie diverse et agressive laissent sur le bas-côté une nouvelle plèbe, sans perspectives pour ses enfants, sans qualification, souvent sans emploi, toujours sans reconnaissance.

Ces regroupements sont beaucoup moins homogènes que ceux du XXe siècle. Outre que la hiérarchie des revenus ne décalque pas celle des classes, toutes sont traversées par plusieurs lignes de fracture : l’irruption de l’économie numérique détache un secteur conquérant des secteurs traditionnels ; urbains, périurbains, ruraux et néoruraux ne vivent pas de la même façon leur position sociale ; on n’est pas intellectuel ou marginalisé à l’identique selon qu’on est d’origine européenne ou immigrée, ni selon qu’on maîtrise les outils de la langue, de l’informatique, de la culture ou pas…

Sous les coups des convulsions du magma de l’économie, une véritable tectonique des classes rend instable le sol sur lequel nous marchons. Ce qui frappe aujourd’hui, c’est leur décomposition, la perte tragique du lien social. Où est le bon vieux temps de Mai 68, où la manifestation géante de la France de l’ordre répondait à la dynamique des intellectuels révolutionnaires et d’une puissante classe ouvrière ?

Mutations politiques

Peut-on établir une relation entre ces transformations sociales et le séisme de mai ? La droite et la gauche traditionnelles, alternativement au pouvoir depuis 1974, se sont clairement ankylosées et n’ont pas compris qu’elles ne représentaient plus des classes sociales en plein bouleversement ; la société est mouvante et les structures ont une propension naturelle à la rigidité.

Les gagnants du scrutin ont en commun une meilleure adéquation à ce que sont les nouvelles classes sociales. Le Front national a opéré un grand nettoyage pour s’approprier la fonction tribunitienne hier dévolue au PCF. Parti anti-immigré maintenant autoproclamé défenseur des exclus, il est devenu l’équivalent des Démocrates sudistes américains : le défenseur du « petit Blanc » face à « l’Arabe » et au « Nègre ». Mais il se déchire entre cette ligne ouvriériste et le rêve de reconstruire l’unité avec la France traditionaliste, celle que le mariage pour tous a réveillée. Faire la synthèse de ces deux orientations relève de l’impossible. Reste l’ADN du Front, insensible à ses changements de pied : le rejet de l’étranger. L’alliance introuvable qu’il tente est celle des « Blancs » contre les immigrés : la caricature de l’islamiste barbu a remplacé celle du Juif apatride.

La France insoumise représente la modernisation de l’expression politique d’un front du travail : cadres, ouvriers, employés, déclassés ; elle a, non sans succès, rattrapé au vol une partie de l’électorat populaire tenté par le FN. Elle s’adresse « aux gens », conglomérat indéfini mais « populo », avec le même succès pour amener à elle la jeunesse numérique. Quand le Front national désigne d’abord l’étranger comme bouc émissaire, la France insoumise dessine l’ennemi sous les traits du capitalisme international.

La République en marche ! vise à mettre en œuvre une politique dont le premier marqueur est libéral : celle que réclament avec insistance grands et petits patrons. À y regarder de plus près, le fond de son projet est méritocratique et cherche à satisfaire autant la France marginalisée (exemple : les classes de 12 élèves en ZEP) et la classe moyenne (exemple : l’exonération de la taxe d’habitation). Le projet présidentiel semble une tentative de compromis historique entre bourgeoisie, classe moyenne et laissés-pour-compte. C’est le premier sens de l’« en même temps » macronien, c’est ce qui le distingue des partis de gouvernement mis à terre, c’est ce qui explique des ralliements hétéroclites et c’est ce qui l’a fait gagner.

Alors que la droite traditionnelle représentait les classes possédantes et la gauche traditionnelle les classes moyennes, abandonnant les plébéiens à leur sort, aucune des nouvelles forces dominantes ne peut être réduite à l’expression politique d’une classe sociale : toutes recherchent une alliance qui les légitimerait et fournirait la base sociologique de leur électorat. Elles le font avec une part d’authenticité quant à leur socle idéologique, non sans une part de démagogie pour l’élargir. Mais Athènes avait déjà ses démagogues…

Ceux qui ont perdu l’ont fait pour être restés prisonniers de schémas correspondant à une structure de classe fossilisée. La crispation sur des positions dogmatiques à laquelle ont donné lieu les deux primaires en est le résultat. Ceux qui ont gagné l’ont fait pour avoir épousé des réalités sociales en plein bouleversement. Tous trois tentent de mettre en place une alliance de classe qu’ils envisagent d’une façon profondément différente : contre le libéralisme, Front national et France insoumise s’adressent aux classes populaires, françaises de souche pour le premier, toutes origines réunies pour la seconde ; autour de la bourgeoisie, la République en marche ! compte les fédérer sur un pacte de reconquête sociale.

Le séisme de mai

Les classes sociales sont en perpétuelle recomposition, et dans le contexte des soubresauts du monde actuel, celle-ci est violente. Les institutions politiques, comme syndicales, visent à perdurer, et en perdurant, perdent leur lien avec ce mouvement. Elles se rigidifient jusqu’à ce que la tectonique des classes les lézarde et les détruise.

Cela a été le cas en 1848, après la guerre de 1870, lors des deux guerres mondiales, en 1958… Cela se produit aujourd’hui sous nos yeux comme, pour les mêmes raisons, les séismes du Brexit et de l’élection de Donald Trump. Ils restent largement à analyser ; le tout est d’en comprendre la complexité sans leur décalquer la grille de lecture des précédents. La « révolution » macronienne n’est pas une alternance de plus, au centre cette fois, c’est l’affirmation d’un changement d’époque. Pas plus que le sauveur de 1958, l’invité surprise de 2017 n’est arrivé par hasard. L’histoire produit les hommes dont son cours a besoin, bien plus que les hommes ne l’écrivent.

La société française était bloquée : elle devait produire l’homme, les hommes, le mouvement à même de la dégripper. Emmanuel Macron a eu l’intelligence d’en saisir le moment et de l’incarner, comprenant quel pacte social devait se nouer pour franchir ce cap. Réussira-t-il ? Peu importent les a priori de ses partisans et de ses détracteurs : c’est sur les bénéfices réels de la libération des contraintes et la réintégration de la nouvelle plèbe que l’histoire le jugera. 

Dominique Greusard