1962-2012 : anniversaire de l'indépendance algérienne
Guide de lecture
La commémoration de la fin de la guerre et de l'accès à l'indépendance de l'Algérie ravive des questions historiques et politiques aussi bien en Algérie qu'en France. En France, la guerre et l'armistice, malgré un travail historique très riche, reste un enjeu de mémoire dont l'instrumentalisation politique est évidente. L'Algérie, pour sa part, paraît aujourd'hui trop préoccupée par le malaise social pour revenir sur l'histoire de la décolonisation que la majorité, très jeune, de la population connaît mal (voir l'article de José Garçon, "Un régime immobile au milieu des révolutions", décembre 2011).
Pour nous, elle est l'occasion de revenir sur un travail au long cours auquel ce site peut redonner de la visibilité. En effet, on pourra ici retrouver à la fois les articles les plus marquants publiés à l'époque dans la revue pour interpeller l'opinion sur "les événements" mais aussi une sélection parmi de nombreux articles parus depuis, tant sur l'évolution de la situation algérienne que sur les résonnances de cette guerre dans la mémoire hexagonale.
Parmi les très nombreux textes publiés dans la revue sur la guerre d'Algérie (qui ont été rassemblés en volume par Joël Roman sous le titre Ecrire contre la guerre d'Algérie, 1947-1962, Paris, collection "Pluriel", Hachette, 2002), on peut tout d'abord distinguer les articles de jeunes intellectuels algériens qui témoignent de la situation coloniale : c'est par exemple dans la revue que paraît un premier extrait du roman de Kateb Yacine, Nedjma (sur la portée historique de ce texte, voir Jean-Pierre Peyroulou, "Relire Kateb Yacine : l'"anhistorique" de Nedjma", décembre 2003). Les "Lettres de Kabylie" de Mouloud Ferraounméritent une relecture, pour leur lucidité tranchante (décembre 1962). Mouloud Feraoun avait pris des responsabilités au sein du service des Centres Sociaux, initiés sous l'initiative de Germaine Tillion, une grande figure qui ne sépara jamais l'analyse anthropologique (sur la conditon des femmes dans l'espace méditerranéen, notamment) et l'engagement politique (Pierre Vidal-Naquet a présenté en février 2000 son rôle pendant les années de la guerre d'Algérie). Alors que l'exacerbation du conflit organisait progressivement les identifications strictes à des camps irréconciliables (opposant en fin de conflit le FLN à l'OAS, après bien des déchirements internes et des revirements des deux côtés), la revue, tout en ayant annoncé que l'indépendance serait inéluctable, met en avant des figures intermédiaires qui se refusent à la logique du pire comme Jean Amrouche ("Jean Amrouche, mon frère, le chef de la tribu", octobre 1963) ou le poète Jean Sénac ("Lettre à un jeune français d'Algérie", mars 1956).
Mais, à côté des textes d'écrivain et des témoignages, la revue éclaire aussi la situation avec des analyses historiques et culturelles plus larges, comme en témoignent notamment les textes de l’historien Mostefa Lacheraf ("Colonialisme et féodalités indigènes en Algérie", avril 1954) ou de l'orientaliste Louis Massignon ("La "Renaissance arabe" et notre avenir Nord-Africain", juillet 1954). Ces textes d'approfondissement sont accompagnés, tout au long des années de guerre, de très nombreux commentaires politiques de Jean-Marie Domenach, directeur de la revue à cette époque et de son rédacteur en chef, Paul Thibaud, responsable aussi, avec Pierre Vidal-Naquet, de la parution de la brochure Vérité-Liberté, qui se donnait pour mission de publier les informations contrôlées par la censure française. Leurs analyses sont complétées par les interventions de personnalités plus directement engagées, comme André Mandouze attentif très tôt au développement du sentiment national algérien (voir par exemple "Impossibilités algériennes ou Le mythe des trois départements", juillet 1947) et Francis Jeanson dont l'évolution en faveur du FLN éloignera progressivement d'Esprit (voir par exemple "Cette Algérie, conquise et pacifiée", avril 1950).
Enfin, un dernier ensemble de texte connaît un fort retentissement à l'époque : celui qui porte sur l'action de l'armée française sur le terrain. Le texte le plus marquant est celui de l’appelé Robert Bonnaud, "La paix des Nementchas" (avril 1957), témoignage de soldat qui montre le malaise des appelés devant le coût moral des opérations de pacification (voir aussi le témoignage de Pierre Leulliette, "Aventures d'un parachutiste", avril 1959). La question de l'insoumission des réfractaires (Paul Ricoeur, octobre 1960), des pouvoirs spéciaux et de la torture (le juriste Serge Fuster sous son nom de plume Casamayor s'inquiète de l'état d'exception en avril 1958) suscitent la réflexion de nombreux intellectuels qui ressentent douloureusement la fin du moment refondateur de la Résistance et de la Libération.
Après la signature des accords d'Evian et l'indépendance de l'Algérie, le pays ne disparaît pas des centres d'intérêt de la revue (comme en témoigne le dossier de mai 1990, "France-Algérie : les blessures de l'histoire") mais se développe dans deux directions. La première concerne les débats franco-français autour de la mémoire et des effets politiques de la blessure de la décolonisation (par exemple sur la question des Harkis). Deux discussions reviennent à plus de vingt ans d'écart sur le combat anticolonial et ses héritages : en octobre 1972, une table ronde réunit Jean-Marie Domenach, Stéphane Khémis, Pierre Vidal-Naquet, Jacques Julliard, Paul Thibaud, Madeleine Reberioux et Robert Bonnaud puis en janvier 1995 dans un dialogue Paul Thibaud et Pierre Vidal-Naquet s'interrogent sur les fausses coïncidences du combat pour l'indépendance algérienne. De nombreuses contributions retracent le débat éditorial entretenu autour de la recherche historique et des retours de mémoire qui partagent l'opinion (voir par exemple Joël Roman, "La guerre d'Algérie en livres", novembre 2002, Victor Scardigli, "Mémoires croisées de la guerre d'Algérie" juin 2003 ; Jean-Charles Jauffret et Gilbert Meynier, "La guerre d'Algérie, histoire officielle, histoire idéologique, histoire des historiens" août-septembre 2004).
L'autre grand ensemble de contributions concerne l'évolution interne de l'Algérie indépendante, la dégradation de sa situation politique et l'exacerbation des tensions dans les années 1990. Comme le formule un article de Gilbert Grandguillaume, il s'agit de comprendre "Comment a-t-on pu en arriver là ?", janvier 1995. Dans un numéro spécial, "Avec l'Algérie", différents aspects de la société algérienne sont ainsi abordés autour de l'absence et de la surabondance de mémoire (Benjamin Stora), autour des combats sur l'usage du Français et l'arabisation (Mohammed Benrabah), de l'économie de rente, de l'armée et des islamistes…
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