Capitalisme mondial: de nouvelles responsabilitéspour les entreprises?
Entretien avec Nicole Notat
Cet entretien est paru initialement dans un supplément à la revue Esprit d'octobre 2006.
Nicole Notat, ex-secrétaire générale de la Cfdt, présidente de l’Agence européenne de notation sociale Vigéo.
Nicole Notat, ex-secrétaire générale de la Cfdt, présidente de l’Agence européenne de notation sociale Vigéo.
Esprit – Vous avez créé et vous dirigez Vigéo, une société de notation des entreprises sur des critères qui relèvent des bonnes pratiques de l’entreprise responsable. Cette initiative fait-elle écho à un engouement récent pour cette notion ou bien répond-elle à de nouvelles contraintes que rencontre l’entreprise depuis quelques années?
Nicole Notat – Je n’aurais sans doute pas créé cette société si je n’avais pas été auparavant témoin des débats et controverses sur le capitalisme, l’économie de marché et ses modes de régulation. En deçà de la question de savoir où mettre le curseur entre l’État et le marché, les termes du débat sur le rôle et la responsabilité des acteurs du marché, c’est-à-dire des entreprises, m’ont semblé paradoxalement se poser d’une nouvelle manière avec la mondialisation. En France, des visions différentes se sont affrontées, portées par des dirigeants, autour par exemple du concept d’« entreprise citoyenne » ou de « performance globale ». Chacune réfère au débat récurrent de la finalité de l’entreprise, selon qu’on plaide une conception « actionnariale » ou « partenariale » de cette dernière.
Je constate que lentement mais sûrement des parties prenantes exercent sur l’entreprise des pressions que celle-ci néglige de moins en moins. L’évolution des attentes et des modes de consommation et de vie des consommateurs et clients est suivie à la loupe. Le professionnalisme et la qualité des services attendus des sous-traitants modifient la relation contractuelle et commerciale avec eux. L’action des contre-pouvoirs mondialisés, comme les défis planétaires économiques, démocratiques ou écologiques conduisent les dirigeants à se préoccuper du respect des droits de l’homme partout dans le monde ou à maîtriser les impacts de leurs activités sur l’environnement.
Cette évolution dans la nécessaire prise en compte par l’entreprise de questions nouvelles et relatives aux intérêts d’autres parties que les actionnaires, éclaire sous un autre angle la relation entreprise-actionnaires.
La mondialisation, malgré toutes les critiques qu’elle mérite, a eu cet effet paradoxal de permettre la prise de conscience des enjeux liés au développement durable et aux intérêts des générations futures. Elle a favorisé l’émergence de contre-pouvoirs agissant au niveau mondial et plaçant les multinationales sous surveillance permanente.
Des « parties prenantes » qui s’invitent au débat
De quelles manières les entreprises sont-elles atteintes par ces contre-pouvoirs?
Elles sont atteintes par des campagnes d’image, par des procès, par des appels au boycott qui ont des retombées préjudiciables sur la firme. Une réputation mise à mal coûte très cher quand on mesure l’importance des investissements souvent engagés pour promouvoir une marque. Un seul événement peut très sérieusement entamer son image et son attractivité. Total, mis en cause dans le naufrage de l’Erika ou l’accusation de travail forcé en Birmanie, n’a pas cru devoir rester indifférent aux pressions de l’opinion publique et des institutions internationales. Autre exemple: plus un seul distributeur de produits textiles ou de jouets ne peut se permettre d’ignorer, après l’affaire de Nike et du travail des enfants chez un de ses fournisseurs, le risque « droits de l’homme ». C’est ce qu’a illustré, en France, la campagne « Éthique sur l’étiquette », qui appelle les distributeurs à garantir une fabrication des produits mis en vente excluant le recours au travail d’enfants. Il faut en outre évidemment signaler les dégâts dévastateurs sur une marque ou une enseigne de tel ou tel scandale financier impliquant des dirigeants.
Les médias, les associations de consommateurs, devenus aujourd’hui les arbitres, jouent-ils un rôle de régulation?
Si la mondialisation rend plus visible une marque, elle l’expose aussi et, d’une certaine façon, la fragilise. Ce nouveau champ d’action, source d’opportunités évidentes pour l’affirmation et le développement des firmes, est aussi source de risques. Beaucoup l’ont perçu, portent attention au phénomène et s’attachent à prévenir et maîtriser tout ce qui peut lui porter atteinte… L’image et la réputation n’ont jamais été autant soignées, les manifestations d’engagements en faveur de valeurs et de pratiques « éthiques » se multiplient, des multinationales engagent le dialogue avec des Ong porteuses de causes humanitaires, écologiques ou de promotion des droits de l’homme.
Médias et opinion publique, Ong et autres contre-pouvoirs ne sont pas des arbitres: si l’entreprise garde son pouvoir d’appréciation et de décision, ils poussent néanmoins les dirigeants à procéder à des arbitrages prenant en compte des intérêts pluriels.
Certaines entreprises amenées, dans le cadre de la restructuration de leurs activités ou de leur production, à fermer un site ou à supprimer des emplois, s’engagent au reclassement des salariés concernés et parfois à la réintroduction d’activités et d’emplois sur le territoire touché.
Cela a évidemment un coût qui pourrait être jugé contraire à l’intérêt à court terme des actionnaires. Mais l’entreprise qui s’engage dans cette voie sait que ce type d’engagements sera profitable à son image, sa réputation, son attractivité sur les marchés.
Des comportements et principes d’action responsables sont recommandés aux entreprises par de nombreuses conventions et normes internationales que les États sont invités à ratifier et à traduire dans leur arsenal juridique et réglementaire.
Ce qui est nouveau, c’est que l’entreprise agissant dans le monde, placée sous surveillance et consciente des risques qu’elle court, veille à respecter ces normes y compris dans les pays qui ne les auraient pas faites siennes.
Au moment même où la « dictature de l’actionnaire » et des performances à court terme s’impose aux dirigeants et ne cesse d’alimenter les critiques sur les dérives du capitalisme, l’irruption et la reconnaissance par les entreprises d’autres parties les amènent à entrer avec elles dans une démarche partenariale.
Paradoxe? Combat du pot de terre contre le pot de fer? Les plus déterminés à ne négliger aucune voie en faveur d’une régulation dynamique entre les intérêts économiques, sociaux et écologiques ne négligeront pas celle-là, en sachant qu’elle ne se substitue pas à celle, nécessaire, des puissances publiques.
C’est la raison pour laquelle j’ai créé Vigéo dont le métier s’attache à rendre compte de la tangibilité des engagements de responsabilité sociale des entreprises.
Les contre-pouvoirs dont vous parliez sont-ils tentés par ce type d’activités ou leur légitimité leur suffit-elle pour interpeller une entreprise?
Ce serait faire une énorme confusion que de mettre sur le même plan le pouvoir et la responsabilité d’une entreprise et ceux des syndicats, Ong, et autres contre-pouvoirs caractérisant les sociétés démocratiques. Ce préalable énoncé, il ne dispense pas tout contre-pouvoir de faire la preuve de son fonctionnement démocratique, de sa représentativité et d’être transparent sur les sources et règles de financement qui le font vivre. Je dirai même que c’est là une exigence minimum qui conditionne la crédibilité d’une organisation et la confiance qu’elle recherche. En ce sens le recours à des audits externes peut les intéresser.
A-t-on des outils, dans le droit français, capables d’infléchir les rapports de force dans l’entreprise en faveur des bonnes pratiques: indices, visibilité, transparence, etc.?
Les grandes recommandations internationales de responsabilité sociale énoncées à l’intention des entreprises sont relativement bien encadrées en France. Notre pays les a très largement transposées et déclinées dans son droit positif, que ce soit en matière de travail, des droits de l’homme, de relations professionnelles ou même de sécurité financière, etc. L’objectif international du respect de la liberté syndicale est très élaboré dans le code français du travail comme l’est la promotion des négociations collectives, devenue une obligation pour l’entreprise. La lutte contre les discriminations, la promotion de l’égalité des chances ont une base juridique très complète. Tout cela n’est pas rien. Mais, au-delà des outils que procure le droit, il ne faut pas oublier que le passage du droit à la réalité en appelle à la culture, aux comportements et aux pratiques. C’est évidemment là que se jouent la tangibilité et la crédibilité des engagements affichés. Je veux aussi relever le puissant levier qu’a joué l’obligation de publier un rapport de développement durable dans l’élévation du niveau et de la qualité de l’information publiée par les sociétés.
Les contraintes de l’internationalisation
Que pensez-vous de la leçon que Pascal Lamy tirait du gel du Cycle de Doha: « La mondialisation va plus vite que les moyens de la gérer »?
À regarder un pays comme la France, l’exacerbation des antagonismes entre les intérêts particuliers et la recherche de règles communes en faveur de l’intérêt général dans quelque domaine que ce soit n’a jamais été un long fleuve tranquille. Le poids de certains intérêts prédomine sur d’autres qui n’ont pas les mêmes moyens d’agir et de faire valoir leur point de vue. Transposez cette situation à l’échelle internationale et ce n’est pas loin de ressembler à la loi de la jungle. Introduire de la règle commune n’y est pas aisé et chaque pas dans la bonne direction relève d’un exploit. Il n’est pas étonnant que le chemin soit long… pourtant le temps presse. L’exemple du coton est révélateur: les alliances d’un moment dans un rapport de force ne reflètent pas forcément une convergence réelle d’intérêts.
Un état de fait s’est installé que certains pensent avoir intérêt à faire durer le plus longtemps possible. Ce n’est pas vraiment propice à la construction de compromis qui visent précisément à modifier la donne.
Dans la description que vous faites de l’élaboration des règles du jeu avec les grands groupes mondialisés, on voit mal quel rôle pourrait jouer l’État…
C’est le grand absent. Les institutions internationales fonctionnent de manière segmentée et n’ont pas le poids que pourrait avoir un pouvoir politique ou une puissance publique telle qu’on la connaît à travers l’État-nation, ou même avec l’Europe. Aujourd’hui, il y a un manque de pouvoir au niveau mondial, un déséquilibre entre le pouvoir et la puissance économique et financière et la puissance politique.
On peut trouver et créer au sein de ce grand marché mondial des opportunités de régulation intramarché à exploiter, et il faut le faire. Elles ne sauraient évidemment suffire pour relever les énormes défis en présence et avancer vers ce qui est nécessaire, à savoir des règles du jeu pour des modes d’échanges et de consommation durables, respectueux des besoins et des rythmes de développement des différentes régions du monde.
Les entreprises semblent être obligées d’avoir un discours qui va au-delà de leur bonne gestion, un discours sur les valeurs qu’elles portent. Celui-ci reflète-t-il la valeur sociale de leur activité, de l’entreprenariat, du travail, autant de valeurs que le capitalisme peut mettre en avant? ou un discours préformaté sur ce que le consommateur veut entendre?
La schizophrénie pourrait gagner les dirigeants les plus éclairés. Les marchés financiers attendent d’eux des stratégies et des résultats qui ne sont pas toujours compatibles avec toutes les exigences et les rythmes propres à la vie et au contexte de l’entreprise. Les critères qui déterminent leur rémunération sont d’ailleurs articulés aux intérêts souvent de court terme des actionnaires. Parallèlement, le dirigeant sait que l’efficience, le développement et la performance durables de l’entreprise passent par la prise en compte du temps long, la mobilisation des collaborateurs, la conquête de marchés qui ont leurs spécificités et leurs contraintes, la prise en compte d’attentes en évolution des consommateurs et des clients, la promotion des valeurs et d’une culture d’entreprise, des responsabilités à assumer à l’égard de l’environnement naturel et territorial. Autant de nécessités et d’intérêts qui ne convergent pas magiquement sur une position garantissant l’équilibre parfait dans leur prise en compte. Ils appellent arbitrage, mais un arbitrage construit et assumé.
Je vois dans ce mouvement qui s’amorce en faveur de la reconnaissance de responsabilités élargies de l’entreprise une brèche ouverte pour s’attaquer aux dérives d’un capitalisme trop financier. Une opportunité, aussi, donnée aux dirigeants pour reconquérir la confiance de l’opinion au regard d’une image de l’entreprise bien mise à mal.
Le rôle de l’entreprise ne change pas. Il consiste à produire des biens ou des services et de le faire en gagnant de l’argent. C’est la notion de « maximisation de valeur au bénéfice de l’actionnaire », sous entendu à son bénéfice exclusif, qu’il est utile de mettre en cause et de réviser…