Cinquante ans après Vatican II


Il y a cinquante ans, le 11 octobre 1962, s'ouvrait la première session du concile Vatican II. S'il est vrai, comme le suggère Jean-Claude Eslin ("Vatican II n'a-t-il été qu'une illusion?", Esprit, août-septembre 1985), que "la mise en œuvre d'un concile est peut-être plus importante que le concile lui-même", cet anniversaire n'est pas insignifiant: commémorer l'événement, c'est aussi évaluer ses conséquences. Or, cette évaluation ne va pas de soi, à l'heure où certaines positions de l'Eglise issues de Vatican II sont mises en question : le refus de l'obstination traditionnaliste (nuancé aujourd'hui par les efforts pour renouer le dialogue avec les lefebvristes), mais aussi le dialogue avec le monde (en question avec le débat sur le mariage homosexuel, notamment).

 

Dès 1961, Esprit a eu le souci d'accompagner l'effort de mutation de l'Eglise: en amont du concile, en donnant un espace d'expression aux attentes de chrétiens de toutes confessions ("Vœux pour le concile, enquête parmi les chrétiens", Esprit, décembre 1961); en aval, en revenant régulièrement sur les décisions de Vatican II et leur mise en œuvre. Avec le retour d'une même question: l'événement conciliaire signifie-t-il une rupture profonde dans l'histoire de l'Eglise, ou bien le triomphe, en définitive, de la continuité?

 

En 1961, tous appellent de leurs vœux un concile salué comme une prise de distance avec la doctrine de l'infaillibilité papale, et comme la chance, pour l'Eglise, de transformer son rapport au monde, en quittant les oripeaux d'une "chrétienté" enfermée sur soi. Mais cet espoir n'a rien d'un optimisme béat. La nouvelle Rome ne se fera pas en un jour, rappelle ainsi Yves Congar (Réponse à "l'Enquête parmi les chrétiens", Esprit, décembre 1961), pour qui le concile ne pourra que décevoir. Evénèment historique, Vatican II l'est en effet aussi au sens où il ne pourra rompre radicalement avec l'inertie du système ecclésiastique traditionnel. Même invitation à la modération chez le P. Chenu (Réponse à "l'Enquête parmi les chrétiens", id.) : le dominicain invite à dépasser l'enthousiasme produit par l'événement pour prendre en compte la "dimension sociologique" du concile, c'est-à-dire "l'humain et les tensions" au cœur des délibérations. La réforme de l'Eglise n'est pas l'objet d'un élan unanime.

 

Les enjeux du concile n'en apparaissent pas moins de taille: rénovation de l'idée de Dieu elle-même, ouverture de l'Eglise au monde contemporain et aux autres chrétiens. Catholiques, protestants et orthodoxes appellent l'Eglise catholique à reconnaître les autres communautés chrétiennes autrement que comme ses « parents pauvres ». Mais Nikita Struve note déjà avec amertume la modification du but affiché du concile, passé de « l’union » des chrétiens à « l’invitation indirecte (…) aux frères désunis à revenir au bercail universel » (Réponse à "l'Enquête parmi les chrétiens", id). Les problèmes de l'autorité et de la liberté de conscience, du statut du prêtre, et du laïcat, sont, enfin, présents à tous les esprits. Nombreux sont les auteurs qui plaident pour une Eglise "itinérante", qui vise moins la permanence et le développement de l’institution qu'à répondre aux besoins du monde contemporain (André Dumas, Réponse à "l'Enquête parmi les chrétiens", id).

 

A ces attentes, le concile semble avoir répondu en grande partie, en mettant l'accent sur le pastoral (Jean Cardonnel, "Le concile de la pauvreté", Esprit, juin 1963), et en prenant en compte les diversités culturelles et confessionnelles (Jean Frisque, "Premier bilan de Vatican II", Esprit, novembre 1966). Pourtant, il faut reconnaître que les termes de cette réponse sont plutôt abstraits, du moins programmatiques: ils restent à définir, à préciser, et à concrétiser. "Tout reste à faire", insiste ainsi Georges Mollard un an après la clôture de l'assemblée romaine ("Après le concile", Esprit, octobre 1967), déplorant le maintien de certains travers traditionnels (conception rigide de l'autorité, particularisme occidental, appareils fastueux aux antipodes de la pauvreté chrétienne).

 

Définir, préciser, fonder: une faiblesse de Vatican II aura peut-être été le trop peu de cas fait de la réflexion doctrinale, comme si la réforme éthique engagée pouvait se passer d'une refondation métaphysique, d'une révision des termes et des concepts. Manuel de Dieguez s'interroge ainsi sur le "silence de la raison" face au concile ("A propos du concile: La raison, l'orthodoxie et le sacre", Esprit, octobre 1965) Selon lui, ce silence exprime un véritable malaise vis-à-vis de "l'orthodoxie" qui se maintient après Vatican II: comment l'idée d'une vérité déjà connue - décidée par l'institution ecclésiale - serait-elle conciliable avec la liberté de conscience? Le "droit à l'erreur" dont se réjouit le P. Cardonnel, ne masquerait-il pas la condescendance de l'Eglise vis-à-vis de ses interlocuteurs? Dénonçant les vestiges d'un dogme "anachronique" dans les décrets conciliaires, De Dieguez invoque la nécessité d'une "purification" de ces énoncés par la raison critique.

 

Or, c'est précisément cet effort d'élaboration rationnelle qui, pour Michel Fourcade, a fait défaut au concile ("Il n'en restera pierre sur pierre… Les origines antiromaines de la déconstruction", Esprit, février 2010). Vatican II entendait rompre avec une philosophie – thomiste- de l'Être au profit de l'affirmation de l'historicité – et de la peccabilité- de l'Eglise (voir sur ce point Louis Simon, "Au crible de l'espérance", Esprit, juin 1963). Mais, faute de laisser place à la philosophie en son sein, il aurait échoué à inaugurer le langage "prophétique" adapté à cette réforme, et serait retombé dans l'ornière de l’ontologie thomiste. Fourcade montre alors le lien entre le concile, son élan et ses impasses, et le parcours des philosophes catholiques de la déconstruction comme Granel et Nancy. Pour ces penseurs, consommer la rupture avec la philosophie de l'Être impliquait de refuser l'absolutisation du discours pastoral de Vatican II. Aucun langage, même humaniste, ne saurait "tout dire".

 

Ce déficit de réflexion critique reconduit en définitive au problème de l'autorité, qui se pose toujours après Vatican II. Que ce soit dans l'organisation des débats ou dans la mise en œuvre des décisions prises, l'Eglise s'est appuyée sur sa hiérarchie, plutôt que de solliciter la participation des fidèles: les médiations restent donc à approfondir (Jean-Marie Domenach, "Voeux pour le concile", Esprit, décembre 1961 et "Ouverture du concile", Journal à plusieurs voix, Esprit, novembre 1962; et Jean-Claude Eslin, "Vatican II n'a-t-il été qu'illusion?", Esprit, août-septembre 1985).

On pourra consulter ici les articles sur le sujet.