Cœur animal


Tiré d’un sommeil profond par une sonnerie de réveil, Pierre tente de se frayer un chemin parmi les vaches jusqu’à sa cuisine. Il progresse péniblement entre les énormes bêtes aux robes noires et blanches. Ce cauchemar, en ouverture de Petit paysan[1], dévoile un axe important du film, thématique et formel : le franchissement de la frontière (rigoureusement étanche chez les exploitants agricoles) entre l’espace privé et celui de la ferme ; et le glissement du naturalisme vers le surnaturel. A moins que ce soit l’inverse. Glissement en tous cas haletant, palpitant, comme le cœur de ce rude paysan qu’il nous est donné d’apprivoiser.

Petit paysan est l’histoire d’un jeune exploitant (extraordinaire Swann Arlaud) qui dérape le jour où une épidémie venue du nord commence à toucher son troupeau. Le jeune homme commence par dissimuler un cas de fièvre hémorragique pour éviter l’abattage préventif de son troupeau bovin. Petit à petit, il se trouve pris dans l’engrenage de ses mensonges et dissimulations. Bien sûr, le film s’inspire des épisodes de panique liés à l’épidémie de la vache folle ou à celle de la fièvre aphteuse, avec cette formidable idée de rendre visuelle ce qui aurait pu n’être qu’une maladie abstraite. Un jour, Pierre passe sa main sur le dos de sa vache et retrouve sa main couverte de sang. Cette maladie et la perspective de perdre son troupeau vont faire sombrer lentement le jeune homme dans la folie.

Hubert Charuel, fils et petit-fils d’éleveurs, qui connaît parfaitement ce milieu et ses souffrances, fait se rencontrer le portrait d’un homme aux abois avec la réalité sociologique méconnue des campagnes : la difficulté croissante du métier d’exploitant agricole qui requiert des investissements de plus en plus importants pour des revenus de plus en plus maigres, dans des conditions de travail si rudes qu’elle relèvent du sacerdoce. Le jeune cinéaste filme aussi comme des duels poignants les moments de corps-à-corps du paysan avec ses vaches malades. Dans ces moments, la mise en scène réussit la gageure de nourrir avec ses cadrages au cordeau une tension de thriller dans le cadre naturaliste d’une petite ferme française. Hubert Charuel trouve pour son premier long métrage un ton unique dans le cinéma français. Il tend un miroir vrai, tendre et impitoyable à la fois, à un milieu qu’on voit peu au cinéma : celui des campagnes, des petites exploitations frappées de plein fouet par la baisse des subventions et la crise de l’agriculture raisonnée. Une vérité de ce milieu transparaît de ce portrait d’un homme pris dans la spirale de ses peurs, d’un homme en train de tomber (comme dirait Jacques Audiard), qui résiste de toutes ses forces.

Le film, présenté au festival de Cannes à la Semaine de la critique, est porté par le jeu étonnant de Swann Arlaud. Il est rare d’assister à une telle incarnation. La révélation est digne de celle d’Olivier Gourmet et de Jérémie Rénier dans La Promesse de Jean-Pierre et Luc Dardenne. Chacune de ses moues, chacun de ses gestes disent la dureté de son caractère, ajustée à celle de son travail à la ferme, les angoisses qu’il doit dominer pour continuer à exploiter seul l’ancienne ferme de ses parents, avec la perspective d’une solitude prolongée, car ce métier ne tente guère les jeunes filles. Sa mère ne s’y trompe pas, qui tente de le caser avec la boulangère (truculente India Hair). Le jeune homme est entouré d’une clique d’amis paysans qui partagent mauvais coups et bières, tout en se mangeant l’herbe sur le dos si nécessaire. Et entouré aussi d’une famille chaleureuse, mais bien lourde : des parents retraités, scotchés à leur ferme, et une sœur vétérinaire qui le soutiendra comme elle le pourra. Sara Giraudeau, l’héroïne du Bureau des légendes, lui donne ce qu’il faut de calme, de rationalité et de proximité affectueuse pour en faire une vraie chambre d’écho aux angoisses de son frère en même temps que son garde-fou. Ce décor subtilement planté encadre le destin du jeune homme, filmé plein cadre. Swann Arlaud prête au personnage ses traits tirés, son visage triangulaire et ses yeux bridés. Hubert Charuel a l’intelligence de laisser son visage parler dans des gros plans qui montrent la fatigue et l’angoisse creusant ses traits. L’enjeu, pour lui, est rien moins que la survie de son exploitation, et celle de ce bétail qu’il aime. C’est le paradoxe fascinant des paysans qui vivent de l’exploitation d’un troupeau qu’ils chérissent. Hanté par la mort, par le sang de ses vaches, le jeune homme devient progressivement fou en même temps qu’il se met à souffrir dans sa chair du mal qu’il devine chez ses bêtes. Le jeune cinéaste a l’audace de séquences à la Cronenberg sur la communication des chaires meurtries.

Ce thriller à la ferme prend à rebours les préjugés sur la campagne au cinéma, nourris sans doute par le modèle écrasant des Profils paysans de Raymond Depardon. Le monde paysan n’a pas été aussi bien filmé, en fiction française, depuis Cœur animal de Séverine Cornamusaz (2009). « En traitant ce drame rural comme un thriller mental, il rompt à tout le moins avec une certaine doxa selon laquelle le monde paysan ne pourrait appeler autre chose qu’une approche documentaire, ou naturaliste[2]. » Petit paysan rappelle au contraire que la campagne peut-être un formidable réservoir de fictions criminelles. En effet, l’éleveur est cet être particulier dont le métier consiste à traiter quotidiennement avec des monstres vivants dont il faut gérer le vêlage, la traie, la nourriture, etc., c’est-à-dire la vie et la mort. Du face-à-face avec ces nobles bêtes (sacrées dans de nombreuses cultures), on ne ressort pas indemne. Pierre a été façonné depuis son plus jeune âge par le lien avec les vaches et nous le rencontrons au moment où il dérape, où le veau qu’il a fait naître investit son canapé, où les bovins envahissent ses nuits et le poussent au crime le jour. On n’oubliera pas de sitôt le visage renfrogné de Swann Arlaud et l’émotion suscitée chez les plus citadins d’entre nous au spectacle de son amour têtu pour son troupeau.

Elise Domenach



[1] Petit paysan, de Hubert Charuel, avec Swann Arlaud, Sara Giraudeau, Bouli Lanners, Isabelle Candelier, Jean-Paul Charuel. Sorti le 30 août.

[2] Isabelle Regnier dans Le Monde du 29 août 2017.