Guide de lecture sur la justice


La campagne présidentielle actuelle est l'occasion d'un retour sur la question la justice sociale: dans l'urgence, il s'agit de savoir qui paiera la crise, mais, dans une perspective plus large, se pose également la question de l'avenir de l'État-providence. A l'occasion de ces choix politiques cruciaux, Esprit revient sur les nombreux articles publiés par la revue sur ce sujet.

 

 

Justice sociale et État-providence

 

 

En philosophie politique, les théories de la justice sont généralement associées aux philosophes anglo-saxons, du fait de la richesse des réflexions qui se sont développées à la suite de la Théorie de la justice de John Rawls en 1971. Il ne faudrait toutefois pas oublier sur ce sujet la réflexion cruciale de Claude Lefort, qui s'interrogeait sur le lien entre dynamique démocratique et justice sociale (voir son article « les droits de l'homme et l'État-providence  »).

 

En 1988, Esprit accompagne l'introduction de John Rawls en France. Jean-Pierre Dupuy mettait en évidence les nombreux paradoxes de l'œuvre du philosophe américain, qui arrivait à concilier une défense des libertés individuelles et de droits sociaux élargis. Dans une perspective plus critique, Paul Ricœur soulignait que la force de cette théorie résidait non pas dans sa méthode imparable, mais dans sa capacité à saisir nos intuitions quant à la justice des différentes sociétés.

 

L'approche de John Rawls a cependant fait l'objet de nombreuses critiques, notamment par l'économiste indien Amartya Sen. Cette critique s'est faite au nom de sa défense des libertés individuelles et des capabilités des individus, approche que Martha Nussbaum a mobilisé à la même époque en faveur du droit des femmes.

 

Esprit a également participé à l'introduction en France des théories de Michael Walzer, qui a défendu dans son article « la justice dans les institutions » sa théorie des différentes sphères de justice.

 

Enfin, le sociologue François Dubet a étudié dans un article de juillet 2008 le lien entre reconnaissance et principes de justice. Il en concluait que la demande de reconnaissance était seconde par rapport aux trois principes de justice fondamentaux, égalité, mérite et autonomie.

 

 

La place du juge et les transformations de la justice

 

 

Mais la question de la justice sociale ne peut pas être adéquatement traitée sans réfléchir également sur la place du juge et du droit positif, comme le rappelle Paul Ricœur dans un article de septembre 1991. Le juge joue en effet le rôle d'une médiation entre la société civile, où se jouent les débats sur la justice de la société actuelle, et l'État, qui doit trancher dans la défense de différents droits sociaux.

 

Cette position de médiateur n'est pas forcément sans tension, comme le rappelle la réflexion de Simone Weil sur la position ambiguë du juge: si un juge doit avoir un esprit humaniste pour bien juger de chaque situation, un tel esprit idéal n'est pas forcément en phase avec les exigences pratiques du métier.

 

Si le juge a pour fonction ultime de pacifier la vie publique (Paul Ricœur, « l'acte de juger »), il ne faudrait pas imaginer que ce rôle est immuable ou reste à l'écart des évolutions contemporaines. Ainsi, Antoine Garapon est notamment revenu dans deux articles sur les transformations récentes du droit, liées à l'impact du terrorisme sur l'emprisonnement préventif (mars-avril 2008) ou encore à l'influence des techniques de contrôle néolibérales (novembre 2008). Dans le cas du terrorisme comme de la progression de la logique néolibérale, il est évident qu'il ne s'agit plus seulement de politiques nationales: à l'internationalisation du droit positif répondent de nouvelles demandes de justice internationale.

 

 

 

La place de la justice internationale

 

 

L'existence d'un droit d'international implique évidemment des tensions entre la souveraineté des États et institutions internationales. Cependant, des telles tensions ne sont pas forcément insurmontables: Agnès Lejbowicz, à la suite d'Antoine Garapon, considère que l'intervention d'institutions internationales après un crime contre l'humanité peut permettre au contraire de reconstruire la souveraineté de pays meurtris.

 

Une autre tension entre particularisme et universalisme concerne évidemment l'extension de la validité des droits de l'homme. Dans un article surprenant, le philosophe américain Ronald Dworkin raconte son voyage en Chine et les discussions auxquelles il a pris part sur les droits des individus en Asie.

 

La justice internationale ne s'arrête cependant pas à la promotion des droits de l'homme: au-delà de la tentative d'offrir à tous les hommes un socle minimal de ressources et de liberté, il est également possible de défendre une coopération internationale entre les différents États. Dans ce cas, la justice ne se définirait plus par des biens déterminés offerts aux individus, mais par le développement de procédures justes entre de futurs citoyens du monde (voir sur ce point « Aide internationale: vers une justice sociale globale? » de Jean-David Naudet, Jean-Michel Severino et Olivier Charnoz).