L'installation du Front National dans la politique française: comment réagir? Comment agir?
Enquête: Michaël Foessel
Les récentes élections municipales et européennes marquent un tournant de la vie politique française. Le parti d’extrême droite n’est plus une force qui conteste les partis de gouvernement depuis la marge, il a changé de statut et apparaît, aux yeux d’un nombre croissant d’électeurs, comme un acteur politique légitime et parfois même le seul véritablement apte à porter l’expression de leur mécontentement, voire de leurs valeurs.
Le Front national s’implante désormais auprès de nouvelles professions, y compris la fonction publique, dans le monde associatif, auprès des adhérents syndicaux, dans la vie culturelle… On ne peut faire mine d’ignorer l’ébranlement que constitue ce nouvel état de fait dans la vie politique française. Pire : la progression annoncée du Front national semble se faire dans l’indifférence ou le fatalisme, comme si tout avait déjà été fait ou dit, en vain, pour éviter la « vague bleue marine ». Il nous apparaît donc nécessaire de faire le point sur ce nouvel état de fait dont, malgré d’abondants commentaires politiques ou médiatiques, les leçons à en tirer ne sont pas évidentes (pour une présentation biographique des auteurs, cliquez sur leur nom; pour voir les autres contributions à l'enquête, cliquez ici et ici).
Comment en est-on arrivés là ? Parmi les nombreuses analyses électorales ou politiques développées depuis des années (vote périurbain, vote ouvrier, vote protestataire, vote identitaire, vote populiste…) pour rendre compte du vote Le Pen, laquelle privilégiez-vous ?
Michaël Foessel: L’émergence électorale du Front national remonte à 1983. Depuis cette date, les causes qui expliquent sa percée se sont multipliées, ont évolué, à la manière dont a évolué la sociologie de son électorat. Le point le plus remarquable est que les raisons de son succès se sont accumulées au fil du temps, loin de se neutraliser comme cela a été le cas pour d’autres partis. La révolte poujadiste, antifiscale et autoritaire qui a expliqué sa percée des années 1980 s’est progressivement associée à la dénonciation du mondialisme libéral ; les références aux racines chrétiennes de la France se sont articulées sans trop de mal à l’idéalisation plus récente de la laïcité républicaine. Dans tous les cas, le FN exploite à merveille les confusions idéologiques du présent qui voient, par exemple, d’anciens républicains de tendance gaulliste ou chevenementiste cohabiter avec des catholiques identitaires. D’où le sentiment que ce mouvement gagne sur tous les terrains, c’est-à-dire essentiellement sur des terrains abandonnés par les autres partis politiques, ou alors maniés par eux au fil des opportunités offertes par l’actualité.
Paradoxalement, le FN est depuis trente ans le principal point de stabilité électorale en France. A l’exception de la courte période qui suit la scission mégrétiste et de l’offensive droitière de Nicolas Sarkozy de 2007, il s’est toujours maintenu à un niveau supérieur à 15%. Il faut remonter au PCF des années 1960/1970 pour retrouver une telle stabilité, surtout dans un paysage politique beaucoup plus mouvant qu’il ne l’était à cette époque. Il faut donc cesser d’opposer protestation et adhésion tout simplement parce que, dans une période de doute idéologique, la protestation constitue un principe d’adhésion subjectif beaucoup plus efficace que la proposition positive.
Il est vrai que la stabilité relative du FN pendant quatre décennies s’est transformée depuis quelques années en ascension que certains jugent irrésistible. Mais il faut d’abord rappeler que c’est le maintien de son électorat qui explique cette montée en puissance, puisqu’elle a lieu alors que celui des autres partis politiques (surtout de gauche) s’effondre. Depuis 2008, le FN conserve ses électeurs plus qu’il n’en gagne et c’est cette capacité de mobilisation qu’il faut interroger. Il me semble qu’elle s’éclaire d’abord par ce qui constitue le fonds propre de ce parti, à savoir le rejet de l’immigration auquel il est tellement identifié que ses dirigeants n’ont plus besoin d’en faire part publiquement.
Le FN parle de tout, et surtout du social, mais parce que son discours s’énonce depuis un non dit productif : les crises que nous traversons sont causées par une immigration qui favorise l’islam et dont des politiciens corrompus ou incompétents sont les responsables. La grande jonction entre crise sociale (due à l’immigration mondialisée) et crise identitaire (l’islam comme agression de la France) constitue le moteur redoutablement efficace des succès du FN. Les autres partis sont condamnés à privilégier un seul aspect : crise identitaire pour l’UMP parce que ce parti demeure néolibéral sur un plan économique et … silence radio au PS, puisque la majorité actuelle hésite encore (pas toujours) à enfourcher le discours identitaire et pratique une politique orthodoxe de l’offre.
On le disait déjà dans les années 1990, et c’est plus vrai que jamais, le FN n’a rien à faire et pratiquement rien à dire pour réunir sur son nom les voix de la colère. Sa principale victoire est d’être parvenu à être identifié par l’électorat au mouvement « anti-système ». Or, c’est une évidence, pour être anti-système, il faut croire au système : cette croyance est liée au sentiment de voir le personnel politico-médiatique évoluer en vase clos. On a l’impression d’une imperméabilité de plus en plus grande des discours publics aux événements, ce qui est le meilleur moyen de les subir.
Au-delà du malaise économique et social (chômage, inégalités croissantes, peur du déclassement…), les succès du FN sont-ils liés à l’état de nos institutions politiques ? La Ve République est-elle en cause ? Les rigidités de notre système représentatif ? Les partis tels qu’ils fonctionnent actuellement ?
Après avoir défendu une VIe République (présidentialiste), le FN est devenu le principal partisan de la Ve. Tout simplement parce que, comme tous les mouvements d’extrême-droite dans l’histoire, il profite des institutions démocratiques à partir du moment où elles se désagrègent. Marine Le Pen veut cohabiter avec François Hollande alors que l’UMP fait savoir (ce qui est stupéfiant) qu’elle présentera des candidats en cas d’élections législatives anticipées, mais ne gouvernera pas en cas de victoire… Marine Le Pen renonce à demander la proportionnelle tout simplement parce que le scrutin majoritaire lui est devenu favorable depuis que la droite dite modérée ne pratique plus le front républicain, etc. Bref, les partis traditionnels soutiennent des institutions tout en essayant de se soustraire à leur logique. Ce serait déjà une raison pour les changer.
En réalité, on a déjà changé les institutions avec l’introduction catastrophique du quinquennat. Le système présidentiel n’avait qu’un seul avantage : celui de la stabilité. Il est inutile d’insister sur le fait que la fonction présidentielle est sortie en lambeaux du quinquennat, qui oblige le Président à s’exposer à toutes les conjonctures médiatiques. Or, c’est le point principal, les Français en viendront inévitablement à se dire que si la fonction présidentielle est désacralisée, il n’y a plus de risque à la confier à Marine Le Pen pour quelques années. Comme une « resacralisation » de la fonction présidentielle n’est pas à prévoir à l’heure des chaines d’information et d’une temporalité politique en voie d’hystérisation, il ne reste qu’une solution pour politiser les enjeux : rouvrir le chantier institutionnel.
La progression du Front national marque l'échec des stratégies de lutte (politiques, médiatiques, intellectuelles…) contre l'extrême droite. Pourquoi cet échec ? Quelles leçons en tirer ? Marine Le Pen s'emploie à « dédiaboliser » le FN et élargit sa base électorale : en quoi cela modifie-t-il la critique de ses idées ? Faut-il considérer le FN comme un parti comme les autres ?
Il faut bien s’entendre sur la dédiabolisation. Le FN ne veut nullement apparaître comme un parti comme les autres, encore une fois son succès repose sur le non-dit qui le fonde : celui d’incarner l’ordre identitaire et xénophobe dans le champ politique. Cela étant, la dédiabolisation a réussi sur un point : l’abandon généralisé de la critique morale de l’extrême droite. A force de répéter que le rejet de principe (au nom des principes) du FN ne fonctionnait pas auprès des classes populaires, on a vidé la critique de l’extrême droite de sa substance. Que reste-t-il à objecter au patriotisme économique de Marine Le Pen, à sa dénonciation de la technocratie et du néolibéralisme lorsque l’on s’est privé de la référence à l’égalité, aux droits de l’homme et plus généralement à l’histoire ? La critique morale avait peut-être ses limites, mais elle a maintenu le FN sous la barre des 15% qu’il a allègrement dépassée depuis que l’on tente (en vain) de le réduire au statut de parti irresponsable seulement sur le plan économique et social. Compte tenu du succès pour le moins relatif des partis classiques dans la gestion de la crise, il n’y a rien à attendre des arguments anti-FN fondés exclusivement sur l’orthodoxie européenne ou (c’est la même chose) budgétaire.
Il n’y a pourtant aucune raison de considérer le Front national comme un parti comme les autres. Non pas parce qu’il demande la sortie de l’euro, mais parce qu’il a été fondé en 1972 par un collectif d’anciens de l’OAS, de miliciens nostalgiques et d’antisémites négationnistes comme François Duprat. On répliquera que ces rappels ne jouent plus aucun rôle dans une société française oublieuse de son histoire. C’est peut-être vrai, mais dans ce cas il n’y a plus qu’à attendre la prise du pouvoir : les thèmes nationaux et sociaux du FN ont de fait acquis un potentiel majoritaire dans l’opinion. La seule solution serait que, lorsque les citoyens entendent une proposition « séduisante » émanant de ce parti, ils acquièrent à nouveau le réflexe de se demander d’où elle émane, de quel contexte idéologique et de quelle arrière-fond historique.
Comme on l'a vu au moment des élections européennes, la situation française n’est pas isolée. Pour autant, que nous apporte la comparaison avec nos pays voisins ? S’agit-il de mouvements comparables, transversaux ?
Il faudrait évidemment comparer avec chaque mouvement politique. La situation du FN est ambiguë : il regarde clairement vers les partis populistes les plus « modérés » comme l’UKIP, mais ces derniers ont plus de mémoire historique que les politiques et les média français et ils rejettent pour l’instant tout accord avec lui. Quant aux mouvements franchement fascistes comme Jobbik en Hongrie ou Aube dorée en Grèce, ils ne comprennent pas pourquoi le FN refuse l’alliance. Eux aussi ont de la mémoire…
Mais, en dépit de toutes les différences nationales, et quoi que le FN soit ancré depuis longtemps dans le champ politique français, il est clair qu’il profite des réactions identitaires continentales consécutives à la crise. Là aussi les rappels historiques seraient utiles : les années 1930 ont été celles d’une politique déflationniste en période de crise systémique, on en connaît les conséquences politiques. La principale différence tient, selon moi, à la suprématie actuelle du syntagme « démocratie » qui interdit aux mouvements d’extrême droite européens d’aujourd’hui de reprendre terme à terme le discours de leurs ancêtres.
Pour le reste, je crois que, comme l’écrivait le philosophe Gérard Granel, « les années 1930 sont devant nous ». Non pas du tout au sens d’un hypothétique éternel retour (le contexte social et idéologique a beaucoup varié), mais au sens beaucoup plus profond où les causes qui ont mené aux années 1930 relèvent d’un certain devenir de la modernité dont nous sommes toujours les acteurs. Pour le dire rapidement, l’indétermination démocratique demeure l’objet de refus et produit des réactions dont on ferait bien d’interroger les ressorts. Ce qui se produit dans toute l’Europe amène à se poser une question certes troublante : le triomphe de la démocratie dans les cœurs est-il simplement lié à son triomphe historique passager (lié à la victoire des alliés en 1945 et à la relative prospérité économique des décennies suivantes) ?