Le cas libanais: leçons sur la notion de communauté internationale

Entretien avec Joseph Maïla

Cet entretien est paru initialement dans un supplément à la revue Esprit d'octobre 2006.

Joseph Maïla, directeur du centre de recherches sur la paix, à l’Institut catholique de Paris. Il a publié notamment, avec Mohammed Arkoun, De Manhattan à Bagdad. Au-delà du Bien et du Mal, Paris, Desclée de Brouwer, 2003.



Esprit – Tout d’abord, peut-on revenir sur les événements de l’été où il semble que deux séquences se soient succédé. Le déclenchement de la guerre et le refus des États-Unis de faire pression sur Israël pour faire cesser les bombardements sur le Liban; puis un réveil inattendu de la communauté internationale avec l’adoption par l’Onu d’une nouvelle résolution et le renforcement de la Finul. Comment peut-on qualifier l’action internationale dans la crise de cet été?

Joseph Maïla – Il n’y a pas eu, à mon avis, de réveil « inattendu » de la communauté internationale. Présente, attentive à ce conflit, elle a été le théâtre de stratégies contradictoires dont certaines étaient très réservées sur une quelconque implication pour mettre fin le plus rapidement possible aux hostilités. C’est peut-être là l’occasion de faire un premier exorcisme à l’égard du concept de communauté internationale qui, en réalité, fait autant partie de l’équation de guerre que de l’équation de paix.
Dans un premier temps, une majorité s’est très vite dessinée au Conseil de sécurité en faveur d’une cessation rapide des hostilités. À l’inverse, pour la politique extérieure des États-Unis, cette guerre offrait une bonne opportunité pour « résoudre » la question du Hezbollah et rappeler la thématique du « Nouveau Moyen-Orient ». Les États-Unis et Israël, contrairement à ce qui a été affirmé, n’avaient pas le même agenda. Pour les Israéliens, l’objectif de la guerre était de sécuriser leur frontière Nord avec le Liban. Le problème de la sécurité à la frontière israélo-libanaise constituait une question récurrente et pratique depuis mai 2000, lorsqu’Israël s’est retiré du Liban-sud. Pour les Américains – Condoleeza Rice a été très claire à ce sujet – l’agenda était politique, et la guerre une occasion, à partir du Liban, de « relooker », excusez le terme, la région, en insinuant qu’une dynamique de recomposition, par élimination des groupes « terroristes », en l’occurrence le Hezbollah, était à l’œuvre.
Il y a moins eu atermoiements de la communauté internationale qu’un réveil programmé et une inaction calculée. Le gouvernement américain n’a fait aucune pression sur Israël pendant la première partie de la crise, pensant qu’un cessez-le-feu trop rapide ne servait pas ses desseins dans la région. D’où le temps précieux ouvert à l’action militaire d’Israël par la recherche d’un consensus au Conseil de sécurité et, en filigrane, la menace d’un recours éventuel au veto par les États-Unis pour laisser à Tel-Aviv le soin de poursuivre son but proclamé « d’éradiquer le Hezbollah ».
En plaidant pour une cessation « immédiate » des hostilités et en déclarant « immorale » la passivité de la communauté internationale face à la destruction de l’État libanais, la France, par la voix de Jacques Chirac, a opté pour une position qui, derrière ses accents éthiques, rejoignait une philosophie plus onusienne de préservation de la paix en recherchant des garanties de sécurité pour Israël et de souveraineté pour le Liban. Durant un mois, deux approches se sont opposées: l’une voulait aider à changer les réalités sur le terrain, l’autre tendait à empêcher l’éclatement d’un pays soumis à des tensions extrêmes, jusqu’à ce qu’aboutisse, face aux pertes en vies humaines et aux destructions causées au Liban et aux déboires rencontrés par l’armée israélienne, la résolution 1701 qui mettait fin aux hostilités et renforçait l’action des forces d’interposition onusienne (Finul). Ce qui montre que la communauté internationale est moins la somme de bonnes volontés que la résultante d’impuissances mutuel­les. L’idée de communauté suppose bien celle d’une solidarité vis-à-vis de la situation globale, mais les stratégies individuelles des États n’en sont jamais absentes. Le concept de communauté relève plutôt d’un constructivisme bien compris que d’un personnalisme d’institution. En d’autres termes, « la communauté-personne » n’existe pas. Elle se construit dans la recherche d’un équilibre international, dans l’action qui suit la prise de conscience de ce qui est de l’ordre du possible. Le fait qu’une institution comme l’Onu existe autorise souvent des discours et des représentations idéalisées, quelque peu « belles âmes » sur l’inaction, l’impuissance ou la lenteur de la communauté internationale, mais c’est là personnifier des processus d’institutionnalisation qui sont la résultante de trajectoires de défense d’intérêts au niveau international. Le véritable idéalisme à rechercher, dans les conditions actuelles du système international, tient dans le renforcement de ce qui va dans le sens de la protection des populations et du droit des personnes ainsi que dans le respect des pactes et engagements internationaux.



Une fiction qui prend corps


Vous venez de nous expliquer les raisons des lenteurs de la communauté internationale, mais on voit à l’inverse qu’elles ont été très mal perçues par les civils libanais et ont engendré des formes de radicalisation de certaines populations soupçonnant des stratégies d’États qui se font à leur détriment.


L’exaspération des populations devant l’impuissance des organisations internationales n’est pas un phénomène nouveau. Elle est légitime et compréhensible surtout dans des situations de détresse extrême. Ce qui pousse véritablement à la révolte et à la radicalisation est l’instrumentalisation par les États de mécanismes de régulation des conflits à des fins de puissance. Ainsi, dans le cas libanais, la poursuite des bombardements des populations a été rendue possible par un refus des États-Unis de travailler rapidement à une solution de la crise pour « laisser du temps » aux menées guerrières d’Israël. La justification étant de bien faire mûrir un règlement global… Ce qui pose la question de l’instance de recours vers laquelle les populations en désarroi sont en droit de se tourner. Je pense néanmoins, et le cas du Liban avec ses trente ans de conflits en est un bon exemple, que lorsqu’un pays est au bord de l’effondrement (on parle d’États implosés ou en voie de partition), la communauté internationale peut, par ses résolutions, induire une fiction salutaire de souveraineté. Ainsi, pendant la guerre du Liban, alors que ce pays n’existait pratiquement plus, que son armée était éclatée, son territoire occupé, le Conseil de sécurité a adopté à partir de 1978 une série de résolutions proclamant l’intégrité du territoire, l’inviolabilité de ses frontières, réclamant le respect de son indépendance, dépêchant des forces internationales pour le préserver, etc. Quel sens donner à ces résolutions au moment où les composantes de l’État, à savoir sa population, son territoire et son gouvernement n’existent plus ou presque? Là on peut dire que la fiction de souveraineté, quand elle est à ce point poussée, est une présomption de souveraineté. Rétrospectivement, on pourrait affirmer que le Liban a été refondé par des résolutions internationales qui ont défendu sa souveraineté, ordonné le désarmement des milices (dont à présent celle du Hezbollah), ainsi que le retrait des forces étrangères ou interdit l’introduction d’armes sur son territoire. À partir d’une réalité évanescente, le droit international a rebâti sur un plan légal un cadre d’existence pour un État souverain. C’est, autrement dit, inventer un pays à coups de résolutions juridiques et délimiter un périmètre imaginaire de souveraineté pour mieux la faire exister un jour concrètement – mais on a aussi laissé des États disparaître. Faire flotter le drapeau de la Finul au Liban, c’est faire exister le pays en attendant qu’il existe.
Pourquoi cette sollicitude et toutes ces résolutions? Si l’on suit la thèse de l’idéalisme juridique, on peut dire que l’Onu a été créée pour protéger les États. On l’a vu d’ailleurs dans le cas de la guerre autorisée par l’Onu pour la libération du Koweït. Théorie transitive où la moralité sous-tendue par le concept de communauté internationale expliquerait l’action de cette dernière. Mais il y a bien des cas où l’Onu n’a pas bougé. Au Darfour, aujourd’hui; au Tibet et au Cambodge, hier. En réalité, c’est le contexte régional qui éclaire l’intervention onusienne. Le Liban détruit, c’est la stabilité régionale qui est remise en cause et le conflit entre les voisins du Liban qui devient frontal. La théorie du Liban comme État-tampon a longtemps servi pour expliquer la nécessité d’une « zone vide » entre deux États puissants, la Syrie et Israël. La protection d’Israël plaide aussi en faveur d’une intervention onusienne.
C’est là peut-être une démystification de la communauté internationale. Il ne faudrait pas tomber toutefois dans l’excès inverse en dénonçant par exemple le seul jeu des puissances et appréhender le concept de communauté internationale comme une somme de rapports de force. Si jadis le droit international codifiait avant tout les règles de la guerre entre États, aujourd’hui l’interdépendance est telle que des défis communs, du sida aux armes de destruction massive, appellent des réponses communes. Ce sont les dangers internationalisés qui font la communauté internationale.


Le Liban n’apparaît-il pas comme le paradigme des défis lancés à la communauté internationale? Ne représente-t-il pas un type de conflit à la fois interne et externe qui donne obligation à la communauté de s’emparer de ce sujet dans la mesure où il est exemplaire des menaces à la sécurité qui peuvent peser aujourd’hui dans le monde?


Le Liban n’est pas un cas exceptionnel. D’autres conflits, comme celui du Congo (Rdc) où une force internationale, la Monuc, est intervenue, le Rwanda, la Bosnie ou le Kosovo ont présenté et présentent les mêmes caractéristiques d’un conflit interne régionalisé: un conflit identitaire avec sa prolifération de milices, l’exacerbation et la radicalisation des identités, et l’ingérence des États voisins. Si l’on souhaitait faire, terme à terme, la comparaison, on pourrait dire que, finalement, la terre des conflits est ronde. Le Liban nous « parle » sans doute plus en raison de sa proximité géopolitique et affective. Dans le paradigme libanais, il y a à la fois l’avenir des minorités, dont la minorité chrétienne, et la sécurité d’Israël. Le Liban interpelle l’Occident sur deux points sensibles de sa tradition géoculturelle: la très longue vocation des États européens, depuis les rois de France jusqu’aux empires et aux nations à être les protecteurs des minorités et, par le biais d’Israël, sa responsabilité dans la Shoah. Puis par le contexte, c’est-à-dire la région: Israël, le pétrole, les portes de l’Europe, et par la vocation du pays à être une société de coexistence islamo-chrétienne. Tout cela fait aussi du Liban un cas qui, sans être exceptionnel, reste quand même emblématique.



Quelle pression internationale
?


Les images diffusées par les médias, en particulier les bombardements et les destructions, et leurs répercussions sur l’opinion publique mondiale, ont-elles joué un rôle dans la résolution du conflit, dans la décision de l’Onu d’intervenir sur le terrain?


Les médias ont donné à voir la force intolérable de la riposte israélienne autant que le bombardement inacceptable des villes israéliennes. Du côté arabe, les médias ont dénoncé l’irrationalité de la « civilisation » représentée par Israël, irrationalité d’une culture qui prend le visage de la barbarie, qui n’existe que dans la riposte aveugle et dans la destruction massive pour imposer un monde plus sûr au Proche-Orient. Du côté israélien, c’est l’insécurité et la menace portée au cœur du pays qui ont été soulignées. Quelles que soient les erreurs et les provocations du Hezbollah, provoquer le déplacement d’un million de réfugiés libanais sur une population de trois millions et demi relève d’une sorte d’ubris, d’excès vis-à-vis des buts de guerre. La proportionnalité de la riposte à la gravité de la menace fait partie des critères d’une guerre qui se veut juste.


La diplomatie israélienne est en droit de souligner que la résolution des Nations unies prévoyant le désarmement du Hezbollah est restée lettre morte jusqu’à présent. Est-ce que ce n’est pas là le premier échec de la communauté internationale de voter des résolutions qu’elle n’est pas capable de faire respecter?


La résolution 1559 de 2004 prévoit, en effet, le désarmement des milices. Or, comment envisager ce désarmement sans provoquer une guerre civile alors même que le Hezbollah a quatorze députés au parlement libanais et deux ministres au gouvernement? La tragédie du Liban est que la question n’appelle pas de réponse immédiate. Entre le consensus interne, garantie contre la guerre civile et l’insécurité, porte ouverte à la guerre, le gouvernement a fait le premier choix. Et le Liban a eu la guerre avec le risque d’avoir la guerre civile.


La Finul peut être perçue comme une forme de néo-impérialisme, de retour du mandat colonial. Comment cette image s’articule-t-elle avec le projet américain de remodelage du Moyen-Orient?


L’État libanais avait théorisé son interdiction de contrôler ses frontières en affirmant qu’il ne voulait pas être le gardien d’Israël. Colonisé, occupé, sous tutelle syrienne, il avait associé l’abandon de sa souveraineté à un service rendu à la guerre arabe contre l’État hébreu! S’il y a un acquis positif dans cette guerre de l’été 2006, c’est que l’armée libanaise, qui n’était plus présente à la frontière sud du pays, s’y trouve à présent. La Finul, force impérialiste… le thème est un effet en grande partie rhétorique mais assimilé par beaucoup en raison de l’impact de l’unilatéralisme américain. L’intervention américaine en Irak, sa guerre contre le terrorisme, son projet de démocratisation à tout prix ont permis la création d’un « front des forces anti-impérialistes » au Moyen-Orient. Le Hamas, l’Iran, la Syrie, le Hezbollah s’accommodent fort aisément d’un discours qui copie le leur. Dans ce contexte de radicalisation, la Finul est considérée par certains comme l’enveloppe onusienne de l’hégémonie occidentale. Dans le monde de l’unilatéralisme où nous vivons, on peut soupçonner que les puissances les plus fortes, les mieux dotées, sont là pour imposer leur volonté et que dépêcher des forces internationales, ou en faire partie, c’est prolonger une influence en conquête et en domination.


L’Onu intervient là où c’est possible, quand c’est possible et sans garantie de succès. Si l’on n’attend pas des Nations unies la mise en place d’un improbable (et peut-être non souhaitable) gouvernement mondial, qu’est-il raisonnable d’en espérer?


Depuis un certain temps, on revient à ce que l’on pourrait appeler des « paix autoritaires ». La Bosnie avec les accords de Dayton s’est vue imposer une solution de crise. Le Kosovo, avec les négociations de Rambouillet, avait vu la réédition de Dayton mais cette fois refusée par Milosevic. Dans le cas du Liban, les députés libanais enfermés à Taëf en Arabie saoudite n’ont eu que la possibilité d’acquiescer à une solution qui leur avait été préparée. Or, la paix imposée de l’extérieur n’est pas la meilleure; il faut que les acteurs deviennent les auteurs de leur propre solution. Les forces de l’Onu, ou d’autres organisations, arrivent, souvent, pas toujours, sur le terrain pour garantir des paix qui sont façonnées ailleurs. Les opérations de maintien de la paix ont pour objectif premier de veiller au silence des armes, parfois de les faire taire et en tout cas de rendre possibles les conditions de la négociation. C’est le cas avec la Finul.
Le paradoxe des relations internationales aujourd’hui, c’est qu’il y a une prise de conscience des responsabilités communes au moment où l’action internationale est contestée par de plus en plus d’États. Cette crise de confiance devrait nous amener à nous recentrer sur l’essentiel, à savoir la garantie de la sécurité humaine là où elle est menacée. C’est là ce qui devrait constituer l’aiguillon moral de la communauté internationale. Tout État a la responsabilité de protéger ses citoyens. Tout État perd sa qualité d’État dès qu’il viole les droits qu’il est censé protéger ou qu’il faillit à protéger ses populations. La responsabilité de la communauté internationale devrait alors se subroger à celle d’un tel État. Il faut passer du paradigme étatique à celui de la personne et placer cette dernière au cœur des relations internationales.