Pour un espace de débat européen

Les revues européennes et la création de l'espace public


Du 29 novembre au 2 décembre se tient à Oslo la 25è rencontre des revues européennes organisée par notre partenaire Eurozine (www.eurozine.com). Nous publions ici un texte-manifeste qui en appelle à une valorisation du rôle des revues dans la construction de l'espace public européen:

 

La 25e rencontre de revues culturelles européennes s’ouvre aujourd’hui à Oslo. C’est l’occasion de rappeler que les revues facilitent depuis longtemps un niveau d’échange intellectuel indispensable pour des sociétés qui défendent un esprit démocratique et cosmopolite. A l’heure où la crise actuelle jette une ombre sur les élections européennes à venir, à l’heure où le projet européen risque d’être réduit à l’accomplissement d’objectifs économiques uniquement formels, la contribution des revues à l’animation de l’espace public européen est plus nécessaire que jamais.

 

Les élections européennes qui s’approchent vont se dérouler dans une ambiance inquiétante. La crise que nous connaissons n’est pas uniquement économique, c’est une crise de la démocratie, qui voit progresser le populisme et l’« anti-politique ». La situation appelle des alliances politiques nouvelles, mais elles semblent inatteignables, tant les institutions européennes sont dans l’impasse, tant les citoyens sont écrasés par des politiques d’austérité dont ils ne voient pas la fin. Le projet européen avait été pensé à sa fondation comme un outil au service du rapprochement des peuples, de l’union de différentes nations pour un objectif commun. Aujourd’hui, on laisse le repli national et les caricatures prospérer, pourvu que des obligations économiques abstraitement définies soient respectées.

 

De nombreux mouvements citoyens s’élèvent contre cette évolution et, par l’occupation de l’espace public, tentent de recréer un collectif politique qui définisse des objectifs communs et un bien commun. Pourtant, ces mouvements d’esprit démocratique ont pour l’instant échoué à traduire cette exigence élémentaire de participation et d’expression en un mouvement politique propre à réorienter l’évolution actuelle de l’Europe. Ceux qui soutiennent l’intégration européenne – qu’ils se trouvent à l’intérieur ou à l’extérieur des frontières de l’UE – en appellent à l’« opinion publique européenne » pour faire naître un débat plus large, véritablement transnational et qui viendrait renouveler la foi chancelante des citoyens dans la démocratie. Mais cet objectif peut-il être atteint dans une Europe où l’expression, la délibération et la décision politique sont du ressort des Etats-nation ? Quels sont les outils capables de donner un peu de réalité à cet appel, aussi abstrait que bien intentionné, capables de créer un véritable espace public européen ?

 

On a appelé « République des Lettres » au XVIIIe siècle un espace de communication inédit qui échappait aussi bien aux clercs qu’aux diplomates. La Correspondance littéraire des frères Grimm, la vogue des dictionnaires (du Dictionnaire philosophique de Voltaire à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert), la naissance de la presse aussi bien que l’abondante production épistolaire des écrivains des Lumières ont ouvert le champ d’une circulation européenne des idées. Cet « espace public » se caractérisait par un certain usage public de la raison, désintéressé et soucieux du bien commun. C’est par cette possibilité de faire usage de sa raison en public que Kant définissait d’ailleurs l’esprit des Lumières.

 

Au XIXe siècle, les mouvements d’émancipation nationale, notamment avec les révolutions de 1848, donnent une nouvelle ampleur à la circulation des écrits politiques. C’est à cette époque que se créent à travers l’Europe nombre de revues littéraires et politiques qui inventent un nouveau type d’auteur et de lecteur. Fondées pour accompagner les revendications démocratiques et nationales, elles cherchent aussi à illustrer le génie de la langue nationale et refusent de recourir, comme dans l’Europe des Lumière, à une lingua franca. Pourtant, la circulation des idées, à travers les revues, ne s’arrête pas à l’obstacle de la langue et les préoccupations démocratiques communes (sécularisation, Etat de droit, liberté d’expression, émergence de la question sociale…) maintiennent les échanges par delà les frontières.

 

Tout au long du XXe siècle, les revues ont gardé ce rôle central de circulation et d’échange des idées.  C’est à travers elles que se sont exprimés manifestes esthétiques, programmes philosophiques et dissidences politiques. Dans les années 1990, après la chute du communisme, le débat trans-européen se révèle paradoxalement plus difficile. L’Europe se réunifie mais les contacts ne sont pas faciles à maintenir, les regards se tournent rapidement vers les Etats-Unis, où le débat est organisé de manière très différente.

 

Que peut-on désormais attendre des revues dans un espace « ouvert » comme l’Europe ? Tel est précisément le thème qui réunit ces jours-ci à Oslo des responsables de plus de cent revues européennes lors d’une conférence intitulée « Faire la différence. Opinions, débats et militantisme dans l’espace public ». Ces revues veulent recréer une République des Lettres contemporaine, d’est (Russie, Ukraine) en ouest (France, Royaume Uni), du nord (Scandinavie, pays baltes) au Sud (Grèce, Turquie).  

 

Dans toute l’Europe, ou presque, l’échange des idées ne connaît, en principe, pas de restrictions. Mais cette garantie de principe occulte un manque de réflexion sur les outils concrets de la circulation des idées. Si l’on pense le plus souvent à la liberté de la presse, le rôle des journaux, de la radio et de la télévision est avant tout d’éclairer et de commenter l’actualité. Or, la réactivité à l’urgence qui accompagne cette mission est le plus souvent peu compatible avec le recul nécessaire à la construction des débats publics.

 

Curieusement, à travers l’Europe la presse reste nationale mais traite l’actualité de manière assez homogène. Malgré des initiatives comme Eurotopics ou Presseurop, il y a peu d’exemples de confrontations de points de vue d’un pays à l’autre. Avec le développement des réseaux numériques, les individus ont accès à des espaces d’expression nouveaux. Mais ceux-ci favorisent la dispersion, la réaction instantanée, les mouvements d’humeur, les affinités électives et non un débat public ouvert, contradictoire, informé et réfléchi susceptible d’alimenter une vie civique et politique à l’échelle du continent..

 

C’est pour cela que les revues sont irremplaçables, car elles sont le lieu d’un travail rédactionnel collectif sur le long terme. Elles sont aussi le lieu où s’invente aujourd’hui un nouveau type de débat européen : non pas un débat en apesanteur au-dessus des nations, consacré aux seuls problèmes supra-nationaux, mais un débat ancré dans les difficultés locales, fait d’échos et de traductions, de lectures réciproques et d’interrogations croisées. Ce travail original, qui passe par des structures de petite taille, suppose à la fois l’usage d’une langue commune et la possibilité de traduire, des échanges écrits mais aussi des rencontres personnelles, des regards transversaux et des mélanges des genres, à la rencontre des mondes artistiques, des interventions militantes et de la recherche savante.

 

Le débat européen ne peut pas se réduire à l’invocation des grands principes, aux controverses entre économistes sur les « contraintes » imposées par Bruxelles ou aux interrogations juridiques sur les évolutions institutionnelles de l’UE. Nous espérons voir émerger, à l’occasion des élections au Parlement européen, un débat proprement politique. Les enjeux dépassent les frontières de l’UE, mais le débat ne se développera au-delà des partis politiques que si une sphère publique européenne se renforce progressivement.

 

L’une des manières d’atteindre cet objectif est de poursuivre les échanges intellectuels qui s’élaborent dans les revues européennes. Les revues sont plus proches que n’importe quel autre média de l’idéal d’un espace public européen. Après tout, elles assurent depuis le XVIIIe siècle une circulation des textes et des idées indispensable à une société qui défend l’esprit démocratique et cosmopolite.

 

Slavenka Drakulic

Ecrivain, membre du conseil consultatif d'Eurozine, Croatie

Carl Henrik Fredriksson

Co-fondateur et rédacteur en chef d'Eurozine, Suède et Autriche

Marc-Olivier Padis

Directeur de la rédaction d'Esprit, membre du Bureau d'Eurozine, France

Bente Riise

Rédacteur en chef de Syn og Segn, directeur de l'Association norvégienne des revues, co-organisateur de la 25è rencontre des revues européennes à Oslo, Norvège, du 29 novembre au 2 décembre 2013.