Rire de ses peurs

Entretien avec Fellag

Cet entretien est paru initialement dans un supplément à la revue Esprit d'octobre 2002.

Fellag, homme de théâtre, metteur en scène, acteur mais aussi romancier, est connu en France pour ses deux spectacles, disponibles en cassette vidéo, « Un bateau pour l’Australie » et « Djurdjurassique Bled ». Il vient de faire paraître un roman: C’est à Alger, Paris, Lattès, 2002. Dans le numéro d’octobre 2002 de la revue Esprit, Olivier Mongin consacre un article aux spectacles de Fellag.


 
Youyou. Cri de joie qui exorcise la peur. Lorsque les parachutistes entraient dans mon village, les femmes, sur les terrasses, les effrayaient avec leurs youyous.

Fellag, « Abécédaire », in Djurdjurassique Bled



I. Albaret, O. Mongin et M.-O.Padis – Dans votre spectacle, « Un bateau pour l’Australie », vous mettez en scène le cauchemar d’un hom­me qui se sent suivi. Cet homme se dit qu’il faut qu’il se réveille pour sortir de la peur. Le spectacle est-il une façon de sortir du cauchemar?

Fellag – La société algérienne, qui est la mienne, ne fonctionne qu’en réaction à la peur. La peur face au pouvoir, la peur face à la tradition et à la morale. Cela oblige sans cesse à se poser la question de savoir comment rester dans la norme, comment se conformer à ce que les autres pensent être la normalité. La religion, par exemple, nous dicte des règles de conduite, mais aujourd’hui ceux qui ont relu et réinterprété le Coran veulent nous imposer leur mode de pensée et de nouvelles normes de vie sociale. Quand on vit dans une telle société et qu’on veut exister en tant qu’individu, prendre la liberté d’inventer sa vie et l’espace dans lequel on puisse exprimer sa propre pensée et ses propres désirs, on est sans cesse en train de se battre contre une morale extérieure, contre des regards, des oreilles extérieures que sont le pouvoir politique ou religieux, la famille. Et se battre aussi contre les contraintes matérielles: la promiscuité, la misère, et la faim dont la sensation ne vous quitte jamais. À l’âge de 15 ans, j’ai souffert de la faim, cette faim qui vit en vous, qui rend aveugle à tout le reste. Les pouvoirs qui mettent leur population à ce niveau de faim où il est impossible de penser à autre chose savent ce qu’ils font. C’est physiquement très juste. Dans mes rêves, j’imaginais que je mangeais, ou que je ne mangeais pas, et au réveil je ne savais plus si j’avais mangé la veille ou non. La faim prend la tête comme une drogue. La frontière entre la réalité et le cauchemar s’estompe. On ne sait plus où l’on est. Se réveille-t-on pour rentrer dans la réalité ou s’endort-on pour échapper à la réalité? Et quand on s’endort, est-ce qu’on échappe vraiment à la réalité? C’est une roue infernale.
Les sketches que j’écris sont toujours des histoires qui visent à déjouer mentalement les pièges de la peur. C’est, au moment où je les partage avec le public, deux heures de liberté, deux heures que j’ai gagnées contre la misère et la peur, cette peur de tous les jours face au pouvoir ou à une démographie qui explose. Le milieu où je vivais, que je caricature dans mon sketch avec une famille de 47 personnes dans un même appartement, est le microcosme du cauchemar démographique que l’on risque fort de connaître dans 15 ou 20 ans. Quand je regarde la foule dans les rues d’Alger où les gens sont collés les uns aux autres, les appartements que se partagent au moins vingt personnes, la faim, le manque d’eau, j’ai besoin d’écrire, d’inventer des sketches pour rire de cette réalité. Écrire, c’est une forme d’alarme: je vais leur dire qu’ils arrêtent! Cette manière de tirer l’alarme, de rire et faire rire de nos peurs, est pour moi une vraie libération.



Rire pour retrouver le réel


Votre conception du spectacle va à l’encontre de cette idée selon laquelle les gens vont au spectacle pour s’échapper, s’évader de la réalité. Dans vos sketches, vous jouez de l’espace de la scène et de la fiction pour retrouver de la réalité.

Pour retrouver la réalité et ouvrir des espaces de réflexion. C’est-à-dire suggérer, pousser les gens à regarder vraiment cette réalité à laquelle ils essaient souvent d’échapper par les rêves. J’invente donc un autre rêve qui met en scène une réalité terrifiante ou cruelle, qui peut devenir un danger pour la société, et j’essaie, à travers le rire, le plaisir de dévoiler des faits tenus secrets ou cachés, d’obliger le public à mettre le doigt sur cette réalité pour en voir le danger, à se réveiller et à réagir. D’abord je les fais rire, je leur donne le plaisir d’être découverts et d’exister grâce au spectacle. Dans mes sketches, les gens ne sont pas les acteurs mais toujours les victimes de situations. C’est la misère ou le pouvoir politique qui rend les gens méchants, graves ou idiots. J’essaie toujours de montrer comment une situation peut transformer une personne, comment elle l’a manipulée. Je me moque des situations, jamais des gens. C’est la raison pour laquelle mon public, même quand je me montre très cruel dans la critique que je fais des attitudes sociales quotidiennes, sait consciemment ou inconsciemment que je suis dans le juste. Je ne me moque pas d’eux, mais de la misère, du discours politique ou du contexte économique qui les a menés là où ils sont.


Montrer la réalité: est-ce suffisant pour faire rire d’une réalité qui donne plutôt envie de pleurer
?

Rire de ce qui fait mal aux gens les soulage de ce qu’ils vont retrouver dès qu’ils seront sortis du théâtre. Si je suggère aux gens de rire de ce qui leur fait mal, ou de ce qui peut leur arriver, c’est qu’ils ne peuvent pas s’en sortir autrement. Le spectacle rend possible le rire, parce que la scène permet ce double jeu de ramener à la réalité, puis de créer la distance. Mon but n’est pas de les faire échapper à la réalité, de les faire rêver et de les laisser ensuite retourner chez eux où, là, c’est le choc. Je veux les renvoyer à l’espace psychologique de leur réalité et, une fois qu’ils y sont, créer la distance par des exagérations, des images fortes, des incidents. Le comique, c’est toujours des incidents. Dans mon comique, il y a, par exemple, l’incident de la misère: au lieu de glisser sur une peau de banane, les gens glissent sur la misère, les problèmes, les frustrations. Comment faire avec une telle réalité? Dans mes spectacles, j’essaie ainsi d’aller dans l’esprit des gens, de découvrir comment l’homme de tous les jours invente des ruses pour contourner mentalement les difficultés du quotidien.



Le théâtre et les deux rives



Mais vous présentez maintenant vos spectacles en France, devant des salles qui rassemblent des Algériens et des Français. Comment ceux-ci, qui n’ont pas la même expérience de la peur réagissent-ils? Toute la salle peut-elle rire du même rire?

Je montre ce qu’il peut arriver à l’humain. Après les représentations, certains Français m’ont dit: « Maintenant, on va apprendre à vous aimer. On vous comprend mieux. Vous nous avez fait voyager deux heures au milieu de ce petit peuple qui, malgré ses problèmes, possède une grande générosité. » La générosité, l’énergie, c’est ça l’humour: un humour avec lequel on peut combattre ses propres difficultés. C’est l’énergie d’un peuple. Et ce n’est pas un cliché, pour moi qui travaille souvent sur les clichés, comme tous les humoristes du monde. Comment renvoyer aux autres un cliché, comment le contourner, comment en jouer pour le dépasser et s’en moquer: c’est à ce moment précis que les gens comprennent que nous partageons les mêmes dispositions d’esprit, quelle que soit la difficulté, sous tous les soleils du monde. Nous avons tous le même fonctionnement mental face au cauchemar et à la peur. Le spectacle permet aux gens de fraterniser, de comprendre qu’ils sont tous des humains, malgré des origines, des espaces géographiques et culturels différents. Le spectacle dénoue, ouvre le cœur. Notre métier est un peu d’ouvrir les portes de l’esprit et du cœur par les émotions. Les Algériens dans la salle se reconnaissent à travers tous ces secrets divulgués dans le plaisir et la joie, par quelqu’un qui joue à avoir vécu la même chose, et qui les a vécus, qui font que personne ne se sent blessé. Les Français commencent par se dire: « C’est terrible ce qui leur arrive. Et, malgré cela, ils s’amusent, ils sont vivants, ils existent. » Le cliché « ce sont des victimes » tombe. Là, nous ne sommes ni des héros, ni des victimes.


Le Français qui ne connaît pas l’Algérie peut se dire que vous énoncez vraiment ce qui se passe, où sont les difficultés, les non-dits. Est-ce la parole qui aide à sortir de la peur? Est-ce qu’il n’y a pas non plus une peur de divulguer ces secrets
?

On ne peut pas faire autrement. Il faut vaincre la peur de dire la peur, prendre le risque de ne pas être compris ou celui, très réel, de dénoncer réalité. Mais, l’important, ce sont les mots avec lesquels on invente sa propre révolte. Parce que l’humour est langage, chaque humour est particulier, propre à la vision du monde de l’humoriste, à la place qu’il occupe face aux événements. C’est aussi le plaisir d’écouter ce langage, à travers lequel un être cherche la liberté, ou au moins les mots pour dire cette recherche et qui agissent comme des médicaments. Ce langage donne une musique, une couleur à la révolte des Algériens d’aujourd’hui. On ne connaissait peut-être pas cette couleur-là, ces mots. Personne ne savait jusqu’où il est possible d’aller, car chaque société a une couleur particulière. Le travail que je fais, c’est une façon de donner une couleur à la révolte du langage de tous les jours de mon pays.


Pour revenir au spectacle, vous montrez votre souci de faire un
one man show, au sens fort du terme, pendant près de deux heures. Est-ce le fait de l’homme de théâtre que vous êtes? Est-il possible de jouer en disconti­nu ce qui est, pour vous, une pièce de théâtre aux vertus thérapeutiques?

J’ai écrit sept spectacles, et chacun forme un bloc. Si je veux bien parler de mon métier à la télévision, je refuse de donner un sketch. Je viens du théâtre, où j’ai été acteur et metteur en scène. C’est l’urgence qui m’a mené au one man show. Le théâtre dans lequel je jouais alors était en décalage total avec la précipitation des événements politiques et économiques de mon pays. J’ai pris ma liberté pour rattraper cette catastrophe. Il me fallait écrire des histoires rapides, tout de suite, sans décor, sans objet, sans acteurs; écrire vite, mais aussi jouer vite, n’importe où et à n’importe quel moment.
J’ai toujours écrit mes histoires dans des cafés en refaisant la mise en scène de la vie, de la rue et de la peur des événements. Si je vois dans la rue une histoire qui se dessine, je recompose la mise en scène de façon à annuler toute possibilité de violence. Car la violence est, pour moi, l’une des plus grandes vulgarités au monde, la violence portée contre l’autre, son intégrité. Je réinvente toujours les histoires en me mettant, tout petit Chaplin que je suis, au milieu de la situation pour donner aux histoires qui se passent dans la rue un meilleur déroulement. Je raconte toujours de l’intérieur. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas imiter les situations, mais imiter les émotions, les revivre en passant à travers les personnages. Je ne suis pas un prédateur d’histoires. Je vis avec les gens, je rentre dans leur histoire, j’invente des histoires qui leur ressemblent, telles qu’ils auraient voulu les vivre ou telles qu’ils les vivent sans le savoir. Je réinvente, car leurs histoires leur appartiennent, comme leurs mots, leurs expressions ou leurs rêves. Je fais dire à l’un de mes personnages qu’il ne faut jamais être trop près de soi ni trop loin de l’autre. Trop près de soi, c’est la destruction; trop près de l’autre, c’est aussi la destruction. Il faut rester dans une zone frontière, garder une distance.


Peut-on rire et faire rire de tout? Y a-t-il des peurs auxquelles on ne peut pas toucher
?

Je creuse à chaque fois de nouveaux univers pour essayer de rire de choses dont on ne pensait pas pouvoir rire. S’il y a une limite, elle est dans le traitement des histoires. On peut rire de tout à condition qu’il y ait de l’amour derrière, une intelligence ou un désir qui ne soit pas de détruire l’autre ou sa façon d’être. Quand on aime les autres, on peut aller très loin dans la critique. Il ne faut jamais se moquer des autres, mais rire avec eux, rire ensemble des choses qui nous font peur… Pour ouvrir de nouveaux chemins. Quand j’écris, le rire vient toujours à la fin. Pendant des mois, j’écris mes histoires comme des tragédies. Ensuite, pour que les gens rient, pour qu’ils soient dans le plaisir, il me faut créer la distance nécessaire. Sans elle, ce que je raconte serait insupportable. Je crois que tous les humoristes travaillent ainsi. C’est toujours la peur qui nous ramène à l’écriture, au rire. Quand on sait qu’on va mourir, on essaie de ridiculiser la mort pour ne pas y croire, pour se dire qu’on peut y échapper. On crée ainsi un « air bag ». Le rire est notre air bag pour éviter le « crash ». C’est un élastique qui nous permet de revenir, de reprendre équilibre. Charlie Chaplin ou Buster Keaton sont toujours en déséquilibre, au bord de la chute fatale…



La violence et la peur


Le corps joue un rôle très important dans votre spectacle. Faire rire, c’est aussi le faire avec l’écriture du corps. Charlie Chaplin fait semblant de ne pas avoir peur, mais tremble de peur. Keaton, lui, ne fait pas semblant…

Chaplin attaque souvent parce qu’il a peur. Un inconnu passe près de lui, et Chaplin, de peur de prendre un coup, l’agresse. Keaton, quant à lui, a toujours peur en oubliant que les autres ont encore plus peur que lui. Pour moi, le cinéma est celui que j’ai vu pour la première fois en Kabylie, les premiers et grands burlesques du muet, Chaplin, Harold Loyd… Ils sont magnifiques. Ce sont de vrais danseurs et, pourtant, ils sont si mal dans leur corps qu’ils ne savent plus quoi en faire. En 1956, dans mon école primaire en préfabriqué et construite en urgence par les Français, j’ai découvert ce cinéma et je me suis identifié à lui. Quand je rentrais de l’école, j’imitais toujours Charlie Chaplin. Chez moi, je faisais rire mes parents et les réfugiés qui se trouvaient là après avoir quitté les montagnes où ils avaient été bombardés. Je les faisais rire alors qu’ils avaient tout perdu. C’était déjà le rire dans la douleur. Voir ces films a été, à l’époque, un moment d’évasion extraordinaire. Il me semblait que l’équilibre des choses se trouvait plus chez ces comiques qui se cassaient sans arrêt la figure, que dans la réalité. Quand je sortais du cinéma, tout allait de travers: il y avait la guerre, rien à manger, l’autorité maternelle… C’est au cinéma qu’existait l’équilibre, c’est-à-dire la liberté de se casser la figure et de vivre avec son corps.


Sortir de la peur est un exercice difficile comme le montre la métamorphose en animaux de vos personnages dans « Un bateau pour l’Austra­lie ». Votre spectacle « Djurdjurassique Bled
 » est moins violent. Vous semblez prendre vos distances, mener une réflexion d’un autre type, sur le thème des identités et de l’entrechoquement entre Français, Kabyles, Arabes…

J’ai écrit ce spectacle quelques mois après mon arrivée en France. Je l’ai écrit pour répondre à la question que je me posais sur mon pays: comment cette société en est-elle arrivée là? Pourquoi tous ces massacres, pourquoi cette folie qui a tout ravagé? Mais je voulais faire raconter cette histoire de l’Algérie par un garçon de Bab El Oued comme s’il parlait à ses copains sur un trottoir, en rigolant et sans se soucier de la chronologie des événements. Ce spectacle s’adresse à tout le monde, aux Français, aux Kabyles et aux Arabes. Je crois qu’entre nos deux pays, il y a une histoire commune très forte et qu’il est peut-être temps de parler de nos blessures avec humour, de créer un espace où l’on puisse enfin communiquer. Nous avons vécu ensemble, mais nous n’avons pas communiqué. Aujourd’hui, avec la distance, on peut aller au-delà de la commémoration que j’exècre, retourner dans l’humus des choses et des émotions qui nous ont unis. J’ai 50 ans, j’ai mûri dans l’entrechoc de ces deux peuples. Il faut savoir, à un moment donné, régler ses comptes.