Quand la France convole avec l'Iran
Hamid Gharavi est avocat international. Dans ce billet rédigé pour Esprit, il exprime son attachement à l’amitié franco-iranienne, en critiquant vertement les effets contre-productifs de la politique étrangère française en Iran ces dernières années, qu’il interprète comme autant d’affronts faits au peuple iranien.
Air France a repris cette semaine ses vols à destination de Téhéran. La compagnie déclare ne pas avoir attendu la levée des sanctions, consécutive à la signature de l’accord sur le nucléaire le 14 juillet 2015, pour prendre cette décision. Cette communication séduisante voudrait promouvoir l’image d’une France avant-gardiste vis-à-vis d’un pays désormais devenu un acteur politique et financier incontournable. Elle fait écho à la nouvelle stratégie du gouvernement français, inaugurée en janvier dernier par la réception en grande pompe du Président iranien Rouhani.
Personne cependant n’est dupe. Il s’agit bel et bien d’un revirement des autorités françaises. Toutes ces dernières années, la France a été l’un des piliers du front anti-iranien, plus royaliste que le roi américain. Les acteurs politiques et économiques ont pris des décisions lourdes de conséquences non seulement sur les intérêts du régime iranien mais également sur ceux des Iraniens de tout bord, et cela bien au-delà du champ d’application des sanctions. Les vols aériens entre la France et l’Iran en sont précisément une illustration. Les compagnies aériennes Lufthansa, Austrian Airlines et Alitalia, pourtant assujetties aux mêmes sanctions qu’Air France, n’ont jamais suspendu leurs vols à destination de Téhéran. Air France est bien mal placée pour se vanter aujourd’hui de la reprise de ses vols. La France a même refusé, ces dernières années, de ravitailler en carburant les avions de la compagnie Iran Air en provenance de l’Iran. Ces derniers devaient donc faire escale sur le chemin du retour à Chypre, autre pays de l’Union européenne assujetti aux mêmes sanctions, avant de regagner l’Iran. Dans d’autres secteurs de l’économie, également, les directives ont semblé excéder le cadre juridique international : dans le secteur bancaire, ou encore en matière de règlement des litiges impliquant des parties iraniennes à la chambre de commerce internationale à Paris, où plusieurs dossiers ont été suspendus sur la base d’interprétations maximalistes ou fantaisistes du régime de sanctions. À cela s’est ajouté un certain ton, de nature à heurter les Iraniens de tous bords.
À présent que l’accord est signé et que la réconciliation irano-américaine semble acquise, la France change donc de cap. Encore. Car l’histoire de la politique étrangère de la France en Iran est marquée par ces virages à 180°, souvent mal compris et mal reçus par l’opinion publique iranienne. Des ratés regrettables, si l’on songe qu’on trouve en Iran une population ouverte et pro-occidentale, à contre-courant de l’extrémisme croissant dans le monde musulman. Tout aussi déconcertant est le fait que la France n’ait pas anticipé le rapprochement inévitable entre les Iraniens et les Américains, des amis et alliés naturels uniquement brouillés depuis la révolution iranienne. Cette politique inconstante, qu’elle soit issue de maladresses ou de mauvais calculs, est à l’œuvre depuis plusieurs décennies. L’alliance avec le Shah d’Iran reste ancrée dans les mémoires tout comme le rôle de la France dans sa destitution, puis son soutien à l’Ayatollah Khomeini lors de l’exil de ce dernier à Neauphle le Château en 1978, et son retour en 1979 en Iran précisément à bord d’un avion Air France affrété pour l’occasion, et bondé de journalistes. De ce soutien, la France est ensuite passée sans transition à l’excès inverse, devenant l’un des premiers fournisseurs d’armes à l’Irak de Saddam Hussein dans sa guerre contre l’Iran – une guerre qui a fait un million de morts et de blessés iraniens et ruiné le pays. Rappelons que Saddam Hussein a même eu recours à l’arme chimique contre les iraniens, dans l’indifférence générale. Quant aux opposants politiques iraniens, la France figure parmi les pays dans lesquels le plus grand nombre ont été assassinés. Le plus connu d’entre eux était le dernier Premier ministre du Shah d’Iran, Chapour Bakhtiar qui échappa à un premier attentat en 1980 à Neuilly, lequel a coûté la vie à deux français dont un policier. L’auteur, Annis Naccache, a été condamné à la prison à vie par la justice française avant d’être gracié pour raison d’Etat par François Mitterrand. Un simple répit pour Bakhtiar, qui fut ensuite assassiné à son domicile de Suresnes en 1991.
Sans doute est-il particulièrement difficile, au Moyen-Orient, de trouver la ligne juste, tant les conflits sont entremêlés et leur lecture malaisée. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que la politique française vis-à-vis de l’Iran a manqué de cohérence, et de lisibilité. La seule constante semble être qu’avec la France, gauche ou droite au pouvoir, tous les Iraniens ont été perdants, que ce soit le régime du Shah ou celui en place depuis la révolution, et surtout le peuple iranien dans son ensemble. Des liens culturels profonds et anciens subsistent pourtant entre les sociétés françaises et iraniennes. Ils mériteraient que cette histoire soit débattue, et les comptes vraiment soldés, pour laisser la place à une relation réellement apaisée, de nature à appuyer de vrais changements dans la région, dont le sort est désormais plus que jamais lié à celui de la France et de l’Europe.