L'aveu dans le texte et hors texte
Récit d'une expérience d'atelier d'écriture dans un lycée
Depuis quelques années les ateliers d'écriture sont de plus en plus nombreux en France et se développent dans des cadres différents. L'espace privilégié pour leur mise en place reste le milieu scolaire : le public, jeune, cherche ses marques et les moyens de s'exprimer. De plus et tout en restant dans l'enceinte d'un établissement scolaire, ces ateliers offrent des moments à part entre les cours.
En parallèle à mes études de Lettres et ma propre pratique de l'écriture, j'ai travaillé en tant qu'assistant d'éducation (le nouveau terme pour surveillant) dans un lycée parisien et ai animé pendant deux années des ateliers d'écriture. Ayant une position d'autorité médiane, j'ai pu établir une relation de confiance plus forte encore avec la quinzaine d'élèves inscrite à ces ateliers hebdomadaires. Les participants étaient amenés à écrire à chaque séance un texte, que je leur rendais annoté la semaine suivante. J'ai fait le choix, pour ne pas les surcharger de travail, de ne pas leur demander d'écrire chez eux d'une séance à l'autre et je ne donnais bien entendu pas de note aux écrits de ces élèves volontaires.

Même chez ceux d'entre eux qui paraissent sûrs, l'adolescence et les années lycée sont une période difficile. En Seconde il faut trouver ses marques, en Terminale préparer un baccalauréat pour lequel on les met sous pression. On leur demande de savoir ce qu'ils veulent faire de leur vie alors qu'ils la passent pour l'instant sur une chaise face à un professeur, qu'ils sont souvent « mal dans leur peau », qu'ils se cherchent eux-mêmes et qu'ils subissent parfois des difficultés familiales. Pour toutes ces raisons il est essentiel de leur apporter le meilleur cadre de vie possible au lycée. Et pour celui qui acquiert le goût de la pédagogie tout en étant passionné par la littérature, cela peut aussi passer par la création d'un atelier d'écriture. Je dis aussi parce que pendant mes années de surveillant, je n'ai pas échangé avec les participants de mon atelier seulement mais avec le maximum d'élèves possible. Il n'en demeure pas moins que par le biais de l'écriture, sans forcément qu'ils choisissent la forme de l'aveu, ces élèves en particulier ont pu exprimer plus facilement leurs maux.
J'ai en tête en premier lieu un(e) lycéen(ne) qui était écrasé(e) par deux sources importantes de difficulté. Cela se sentait dans ses nouvelles : l'élève en question (alors âgé(e) de 16 ans) avait deux ou trois idées importantes, sur le fond et sur la forme, qui étaient répétées avec acharnement de séance en séance quel que soit le thème du jour. Sans aller jusqu'à dire que son écriture était thérapeutique, il est évident que cette répétition à chaque fois marginalement déplacée trahissait des angoisses que les relations sociales, le lycée et les thérapeutes ne suffisaient à surseoir. Je m'obstinais quant à moi à ne commenter que le texte : « ceci est bien dit », « cela pourrait être développé » ; bien souvent, j'ai dû, dans cette période, signaler à ce(tte) jeune auteur(e) que pour se faire comprendre d'un plus large public (et donc dépasser l'écriture seulement thérapeutique au profit d'une écriture allant au contact – voire la confrontation avec – du lecteur), il fallait être plus explicite. Jusqu'au jour où ce(tte) lycéen(ne) est venu(e) voir le surveillant que j'étais pour tout me confesser. Cela mis au clair, les turpitudes – justifiées – de son esprit connues, j'ai pu mieux comprendre le propos qui tentait de s'exprimer dans ces feuillets parfois obscurs. Pendant quelques semaines j'ai eu droit à des textes très explicites ; je dirais même trop, s'ils avaient été destinés à être lus par quelqu'un d'autre que moi. Aux phrases trop allusives ont succédé des textes trop virulents, mais il s'agissait alors de s'expurger d'un poison. Après cette deuxième période est arrivée la troisième, toujours d'actualité alors que le baccalauréat et la fin des années lycée approchaient : notre élève a réussi à libérer son écriture. Ses thèmes de prédilection étaient toujours présents, mais ils pouvaient désormais être transmis et ils n'étaient plus exclusifs.
Essayons de rendre compte d'un processus à l’œuvre chez quasiment tous les participants de l'atelier, relativement à la part littéraire menant à l'aveu, dans le texte et hors texte. Pour autant qu'ils s'expriment auprès de moi, je ne connais les élèves qu'en tant qu'élèves ; des méandres de leur pensée et des territoires de leur vie je ne dispose que de quelques aperçus fragmentaires. Leurs textes constituent un chemin précieux pour les comprendre, au moins par bribes, qu'ils s'expriment explicitement ou entre les lignes comme nous l'avons déjà vu. Certains de ces aveux dissimulés derrière une forme littéraire me sont destinés ; d'autres sont des confidences qu'ils s'adressent réciproquement. Notre vie durant l'amour nous préoccupe ; à l'adolescence, cette question est plus sensible encore. Des couples se sont faits et se sont défaits entre les jeunes participants à l'atelier. Sur la base du volontariat, chacun était invité à lire à voix haute son texte. J'avais fait ce choix afin qu'ils puissent se commenter mutuellement sans se contenter de mes annotations. Bien entendu, ils se sont emparés de cette opportunité pour assouvir leurs propres fins. Des nouvelles ont été lues pour déclamer au monde l'amour que l'un ressentait pour l'autre. Des nouvelles ont été lues pour se venger publiquement, et intellectuellement car littérairement, d'une trahison. Des nouvelles ont été lues pour tâcher de savoir si l'objet convoité était réceptif. Plus que des formes de l'aveu dans le texte, c'est donc plutôt de l'aspect protéiforme de l'aveu qu'il faudrait parler.
Dans tous les cas, la part littéraire est essentielle. Mais elle n'est qu'un chaînon dans le processus de l'aveu. Mon objectif principal était de leur permettre de s'exprimer au mieux à travers la littérature. Au terme, sinon du processus (ils étaient nombreux à « bien écrire » mais tous avaient encore besoin de travailler leur prose), du moins de notre série de séances, il est remarquable qu’ils ont tous, d'une manière ou d'une autre et à un degré ou à un autre, réussi à franchir un cap. L'aveu est d'abord écrit, ensuite oral et nous en revenons sur le plan de la narration à une écriture libérée. Le mal ayant été formulé, on peut soit passer à autre chose soit s'en saisir et le dominer, le modeler en tant qu'objet littéraire. Chez ces lycéens de 16 à 18 ans à la catharsis s'ajoute l'expression libre par surcroît. Cela est essentiel car ayant pu se libérer de ce qui leur pesait et ayant pris confiance en leur plume, ils acquièrent la capacité de choisir leur sujet d'écriture. Alors ils peuvent, et avec plus d'efficacité tant pour eux que chez leur lectorat, soit continuer d'exprimer leur intimité, soit forger une œuvre de fiction.
Hubert Camus
Vous pouvez consulter quelques uns des textes des élèves de cet atelier sur : https://www.ac-paris.fr/serail/jcms/s1_1198673/atelier-d-ecriture