La réalité du loup. Entretien
Le débat sur le loup est emblématique d’une évolution des relations de notre société à la nature, non seulement parce que le loup tient une place particulière dans nos imaginaires mais aussi parce qu’il est passé, en quelques décennies, du statut de bête cruelle emblématique à celui d’espèce protégée. Le dernier Plan national loup (2018-2023) a pour objectif de faire passer la population de loups en France de 360 à 500 individus. Cette annonce a suscité la colère de nombreux éleveurs qui mettent en avant l’augmentation des attaques de loups sur les troupeaux. Ils rappellent l’importance de la transhumance et les bienfaits du pâturage des brebis pour la préservation de la biodiversité. Faut-il alors choisir entre le loup et l’agneau ? Privilégier le sauvage sur une tradition qui a façonné le paysage ? Décider que demain nous vivrons tous en ville, et abandonner la montagne au loup ? Y a-t-il des compromis possibles ? Pouvons-nous cohabiter avec le loup? Que nous disent les faits, les observations au plus près des lieux de confrontation ?
Jean-Marc Landry est chercheur, spécialiste de l’éthologie du loup dans le système agropastoral. A l’origine, il observait les chamois. Ainsi confiait-il : « J’aime toutes les espèces, observer les animaux quand ils ne me voient pas. J’aime aussi aller sur le terrain, confronter la science avec le terrain, sentir les choses avec les tripes ».
Après des études d’éthologie, biologie, et écologie végétale à l’université de Neuchâtel en Suisse d’où il est originaire, il part observer les loups en Espagne pour la première fois en 1993. Il est initié par Manolin, le garde chef de la réserve de chasse de la Sierra de la Culebra. C’est avec lui qu’il observe son premier loup (un mâle), après seulement quarante-cinq minutes de terrain. Habituellement, il faut de longues semaines avant de voir un loup. La même année, lors d’un colloque à León, il rencontre des spécialistes du loup venus du monde entier, dont un jeune allemand Christophe Promberger, qui a étudié au Canada. C’est une révélation. Si un aussi jeune chercheur peut le faire, pourquoi pas lui ? Depuis, la quête du loup ne l’a pas quitté, comme celle de la défense du monde pastoral, deux passions qu’il essaie de concilier. Aujourd’hui, il étudie le loup dans le système pastoral avec son équipe et travaille également avec d’autres chercheurs, notamment le philosophe Baptiste Morizot qui a rédigé la préface de son dernier livre, Le Loup, publié aux éditions Delachaux et Niestlé (2017).
Quelle est l’origine de vos travaux ?
En 1995, on a commencé à observer le retour naturel du loup en Suisse. Que faire ? Il fallait s’y préparer. Certaines attaques ont traumatisé les gens de la région (Bas-Valais, Suisse). Un seul loup (peut-être deux) a tué cent dix-neuf bêtes (cent dix-sept moutons et deux caprins). Les éleveurs étaient désemparés. Or, c’était le tout début des études génétiques sur le loup et nous n’avions pas les réflexes acquis aujourd’hui de collecte de données. Un collègue chercheur portugais, Francesco Petrucci Fonseca, grand spécialiste du loup dans son pays, nous avait accompagné sur le terrain. C’est alors que j’ai découvert la technique du « hurlement provoqué » pour essayer d’obtenir une réponse des loups (ou des louveteaux). Et aussi incroyable que cela puisse paraître, nous avons eu une réponse. Mais il fallait apporter une preuve plus tangible de leur présence. Nous avons donc posé un piège vidéo le 4 février 1996 en présence d’un éleveur, à 17h. A 2h03 du matin le 5 février, une photo de loup, aussi dénommé la « bête du Val Ferret », a été prise. Mais même cela n’a pas suffi pour convaincre les autorités compétentes, qui ont fait preuve d’une forme de déni, aussi bien au niveau local que national. Quand les éleveurs affirmaient c’étaient des loups qui tuaient les brebis, les autorités suisses prétendaient que c’étaient des chiens. Ce malentendu est à l’origine de la profonde méfiance des éleveurs à l’égard de l’Etat. A ce moment-là, ce sont des associations de protection de la nature (Pro Natura et le WWF) qui ont compensé les dommages des éleveurs au lieu des autorités, car le loup n’était pas encore dans la liste des espèces strictement protégées (la loi de protection suisse était en consultation).
Mon premier projet d’étude sur le loup date aussi de 1996. Il était plutôt centré sur les chiens de protection. J’ai pu commencer ma recherche grâce aux éleveurs qui ont accepté ma présence à leurs côtés, en suivant les premiers chiens de protection qu’ils avaient achetés en France. En 1997, j’ai créé l’IPRA, l’Institut de Recherche et de Promotion sur les Animaux de protection. L’objectif était de travailler à la protection des troupeaux en analysant les conflits loups/êtres humains, tout en tenant compte du contexte particulier des Alpes et Préalpes suisses. Nous n’étions pas aux Etats-Unis dans le Grand Nord ou le Minnesota ! L’étude des chiens de protection, élément central de ce travail, est devenu une passion. En 1999, j’ai été intégré dans l’équipe du Kora, une association qui s’occupe de l’étude et de la gestion des carnivores, mise en place à l’époque par l’Office Fédéral de l’Environnement, dans le cadre du Projet Loup Suisse. Notre rôle principal était d’accompagner les éleveurs dans la mise en place des moyens de protection de leurs troupeaux. Malheureusement, cette initiative s’est arrêtée fin 2003. Le sujet du loup dérangeait de plus en plus. Il était apparu dans le canton du Valais où l’opposition à la présence du loup était particulièrement forte. L’abandon du programme est aussi le fait de lobbies français, suivis par des politiciens qui ont fait pression sur le Parlement suisse. Il y avait, en général, une opposition farouche à l’étude des loups, à une progression de la connaissance et à la protection effective des troupeaux. D’une certaine manière, cela voulait dire accepter le retour de cette espèce, et l’idée d’une coexistence durable entre le loup et l’élevage. Ce déni était alimenté par la crainte de voir l’élevage de montagne disparaître, élevage déjà mis à mal par l’abandon récent du protectionnisme suisse face à la production étrangère.
Plus précisément, quelles résistances suscite l’étude des loups ?
Ces mêmes lobbies agissent toujours en France, mais également en Allemagne, en Belgique et en Norvège. Leur influence s’étend à l’échelle européenne. J’ai vécu (et vis toujours) le mécanisme pervers qu’ils mettent en place, consistant à couper les vivres aux projets et à déclarer ensuite qu’ils ne fonctionnaient pas, que cela ne servait à rien de défricher certains sujets et d’anticiper sur des difficultés que le système ne voulait pas voir. Aussi étrange que cela puisse paraître, certaines « petites » associations d’éleveurs sont également touchées par ce phénomène. Paradoxalement, cela peut maintenir la paix sociale. Les autorités préfèrent parfois payer le prix fort, sans trop se soucier de l’effectivité et de l’efficience des mesures proposées et, perdant pied, privilégient la régulation de l’espèce plutôt que la cohabitation, par exemple, en indemnisant certains éleveurs qui profitent du système pour se faire de l’argent sur le dos du loup. J’ai été très surpris d’apprendre que dans les plus hautes sphères de l’Etat français, les responsables du dossier sont au courant de la situation, et on ne parle pas de sommes négligeables. Cela peut représenter jusqu’à 100 000 euros par an et par éleveur. On peut voir cela comme une manière d’avoir la paix sociale. Moi, j’y vois une forme d’injustice par rapport à la majorité des éleveurs qui sont honnêtes et dont certains auraient justement besoin d’un còp de pos (coup de pouce) et de considération. Certaines personnes travaillant avec moi ont été menacées, des projets de recherche (ou autre) européens ou locaux empêchés, tout comme des formations pour les chiens. On leur disait qu’il n’y avait pas d’argent, pas de recherche, pas d’amélioration des mesures de protection et on diffusait de fausses informations au niveau européen pour démontrer que la protection ne fonctionne pas en France, ce qui est loin d’être vrai. Finalement, aujourd’hui, ces lobbies sont autant responsables des dommages sur les troupeaux que le loup lui-même! Parallèlement, très peu de moyens sont mis en place pour financer la recherche afin d’acquérir les connaissances qui permettront d’améliorer la coexistence. Les éleveurs et les bergers sont les premières victimes de ce comportement. Ce sont des gens intègres et passionnés par leur métier et qui sont pour beaucoup d’entre eux en première ligne lorsqu’il s’agit de présence du loup sur leurs territoires.
Le pastoralisme et l’élevage ovin français sont durablement fragilisés aujourd’hui et le loup n’en est pas responsable, contrairement à la mondialisation et ses étapes successives. Il y a eu plusieurs crises de l’élevage ovin en France. La première a eu lieu à la fin du XIXe siècle due à la production de laine et à la chute des prix, ainsi qu’à l’arrivée des pays du Commonwealth (Royaume-Uni, Australie, Nouvelle–Zélande) sur le marché mondial. La seconde crise a eu lieu au début des années 1980, cette fois due à la concurrence mondiale sur la viande. Enfin, une dernière crise a lieu au début des années 1990, celle du retour du loup à un moment où l’élevage se relève à peine de la crise du prix de la viande. On peut dire que loup est arrivé à la pire période, d’où probablement toutes ces rumeurs d’un complot contre les éleveurs. Pour beaucoup, c’était impossible que le loup soit revenu naturellement. N’était-ce pas une volonté de l’Etat ou des écologistes de voir disparaître le pastoralisme, souvent accusé de détruire les milieux sur lesquels les troupeaux pâturent ? Paradoxalement les grosses associations et syndicats d’éleveurs ont aussi très vite compris que le loup et l’ours étaient aussi un formidable moyen de faire pression sur Paris. Je me rappelle d’un sous-préfet qui me disait qu’il était habitué à dire aux éleveurs ce qu’ils voulaient entendre, sinon il était menacé de voir du fumier déversé à l’entrée de la sous-préfecture.
Comment sortir de ce déni, de ce cercle vicieux ?
La véritable question est l’impact de la mondialisation sur des structures locales, cela fait partie d’un contexte général auquel le monde agricole doit trouver les moyens de répondre, en élargissant le cercle de ceux qui sont impliqués, en faisant de la société elle-même une partie prenante.
Il est essentiel de préserver le pastoralisme français qui est présent sur le territoire depuis plusieurs milliers d’années et garant de la préservation de certains milieux. Les bêtes mangent 90 à 95 % de ce qui est produit sur place. Les agneaux et les veaux produits dans ces conditions ont une qualité nutritionnelle et gustative sans pareil. C’est pour cela que le consommateur doit prendre part à ce débat. Si on veut que le loup continue à être présent dans nos campagnes, il faut aussi imaginer les moyens de soutenir le pastoralisme correctement, c'est-à-dire pas seulement à coup de subventions. De plus, la Politique Agricole Commune peut également participer à la fragilisation du pastoralisme européen, par exemple en diminuant les subventions pour les surfaces « embuissonnées » ou boisées, surfaces qui sont intéressantes pour le bétail, notamment à l’intersaison ou en hiver, et qui permet également de réduire les risques de feux de forêts. Les décideurs européens ne connaissent pas toujours les spécificités de chaque type d’élevage et des différents territoires. D’autres pans de l’agriculture semblent mieux considérés. On l’a vu à l’occasion des nouveaux zonages où des zones entières de pastoralisme ont été sorties des périmètres de soutien de la PAC, en Espagne notamment. L’Etat français essaye de freiner cette érosion.
Quelle est l’image du loup ?
Il y a bien sûr le loup des contes de fées, le loup de nos imaginaires mais aussi le loup tel que décrit par certains éleveurs et bergers qui ne correspond pas à la réalité du comportement de l’animal. Il faut se rappeler que le loup est le premier animal à avoir été domestiqué, bien avant le bétail, il y a 15/20 000 ans. Les chiens accompagnent l’homme depuis cette période. Le loup reste un mystère pour nous, comme si nous ne savions pas analyser son étrangeté et sa proximité tout à la fois. Ainsi, quand les loups sont réapparus dans les années 1990, les naturalistes et certains scientifiques ne connaissaient pas le comportement « surplus killing », le fait que les loups tuaient plus de brebis que nécessaire. Beaucoup niaient même l’existence de cet « over killing », alors même que les éleveurs le constataient et le subissaient avec tout le sentiment d’injustice et d’incompréhension que cela entraîne.
Dans les grandes religions, le loup peut symboliser le Mal, mais tout est différent lorsqu’on prononce le mot « loup » ou « louve ». Imaginerait-on la louve incarner le mal ? Certainement pas, comme le montre l’image de Rémus et Romulus. Le loup a commencé à devenir un ennemi lorsque l’on est passé des sociétés de chasseur-cueilleurs à des sociétés sédentarisées.
Certains travaux comme ceux de l’historien Jean-Marc Moriceau, qui a étudié les attaques de loups en analysant les registres paroissiaux[1]ont clairement démontré que des loups enragés, mais également des loups sains avaient attaqué des humains à une époque de notre Histoire. Jean-Marc Moriceau estime ainsi qu’il y a eu entre 3 et 10 000 attaques de 1500 à 1900. Mais à mon sens, il est difficile d’affirmer que toutes les attaques répertoriées dans les registres puissent être imputées au seul loup. Quand on voit avec les techniques modernes toutes les difficultés que nous avons pour identifier le prédateur (par exemple pour exclure une consommation secondaire), on comprend combien tout travail précis sur ce sujet est difficile. Ce recensement aurait mérité une approche plus scientifique, en distinguant les observations reposant sur des preuves fortes et celles qui relevaient de simples témoignages. On peut ainsi aisément imaginer qu’à l’époque, d’autres animaux aient été impliqués comme des chiens, des ours, des sangliers, voire des porcs. De tels travaux restent intéressants parce qu’ils démontrent la prégnance de la peur du monstre, bien plus que comme preuve scientifique de la dangerosité des loups, indépendamment des lieux et des époques. Jean-Marc Moriceau montre également que les attaques sur l’humain étaient plutôt le fait de loups solitaires, ce que nous observons également aujourd’hui sur les troupeaux dans le cadre du projet CanOvis. Quel est le risque aujourd’hui face à cette réalité du passé ? On ne le saura jamais, car cette population de loups a été éradiquée. Le peuplement de loups actuel vient d’ailleurs. Souvenons-nous également que pendant la période considérée par le chercheur, d’autres causes ont été bien plus traumatisantes que les attaques de loups comme les différentes épidémies (au XIVe siècle la Peste noire a fait vingt-cinq millions de victimes en Europe par exemple) et guerres responsables de la mort de millions de personnes.
Le loup est aussi notre propre miroir. J’ai suivi une formation sur les loups en captivité aux Etats-Unis en 1997. Ce qui m’avait le plus frappé était la ressemblance des loups et des humains dans leur manière de se comporter avec les autres. Nous avons été baignés par la littérature nord-américaine concernant le loup. Là-bas, un loup sauvage vit dans le « Wildnerness » et de ce fait évite l’homme. Nous oublions qu’en Eurasie, le loup a toujours côtoyé les activités humaines, notamment le pastoralisme et que ce n’est pas prêt de changer quand on voit comment nous colonisons notre environnement. En outre, si le loup a pu être domestiqué, devenir chien et être aussi proche de l’homme, c’est qu’il a en lui une part domesticable. Et on peut même s’interroger sur la possibilité d’une deuxième phase de domestication. Quelle forme prendrait-elle ?
En quoi consistent aujourd’hui vos recherches ?
Lorsque j’ai lancé le projet CanOvis en 2013 avec Jean-Luc Borelli, je voulais comprendre comment s’articulait cette coexistence entre les loups et le système agropastoral. Il s’agissait d’abord de voir ce qui se passe la nuit entre le loup, les troupeaux et les chiens de protection. Comment le loup se comportait-il la nuit face aux chiens de protection ? Et comment les chiens répondaient-ils à cette présence ? Ce que nous avons surtout découvert, c’est que les choses n’étaient pas du tout telles que nous les avions imaginées et qu’elles étaient bien plus complexes. On restait a priori sur le modèle américain où le chien de protection permettait de réduire les dommages d’une manière significative, notamment parce que le prédateur principal était le coyote (petit prédateur), contrairement à chez nous où c’est le loup (prédateur de taille moyenne) qui occupe cette place. Ensuite, on s’est aperçu que la présence des chiens de protection empêche l’attaque d’aboutir, mais ne dissuade pas les loups de revenir. Les interactions entre les chiens et les loups se sont avérées plus riches que ce que l’on pensait. Nos observations suggèrent que les loups et les chiens (ou certains d’entre eux) semblent avoir des relations plus interpersonnelles. On travaille de plus en plus sur une éthologie de l’individu.
Enfin, l’organisation des meutes que nous observons diffère de celle décrite dans la littérature. Traditionnellement, on voyait les choses de manière organisée : les parents, les jeunes loups, les louveteaux et tous participaient à l’élevage des louveteaux et restaient de ce fait très unis pendant toute la saison estivale. Nos observations démontrent que cette organisation est plus complexe et que certains membres, notamment des « subadultes » présentent une relation élastique au noyau dur (les parents). Ils peuvent ainsi former momentanément des sous-groupes, ou aller chasser de leur côté, sans communiquer avec le reste de la famille. Nos premiers résultats suggèrent que ces loups (subadultes) sont en parties responsables des attaques sur les troupeaux. D’ailleurs, plus de 65 % des attaques sont le fait d’un seul individu. Paradoxalement, on observe également que dans pratiquement 50 % de leurs activités au sein du système agropastoral, les loups font preuve d’indifférence. Ainsi, on peut voir fréquemment des loups passer à côté des troupeaux sans intérêt apparent. Le premier constat est qu’avec la quantité de bétail et la présence omniprésente des loups, il devrait théoriquement y avoir plus d’attaques. Pourquoi ce n’est pas le cas, nous ne le savons pas encore. Mais comprendre les relations et les interactions des loups avec le système agropastoral nous permettra de franchir un cap dans la protection des troupeaux.
Faudrait-il un grand débat public sur le loup ?
Je crois que nous sommes à un moment de bascule. Il y a un changement de mentalité chez beaucoup d’éleveurs et de bergers. Auparavant, il ne fallait jamais parler du loup. Aujourd’hui c’est différent, il y a un intérêt grandissant pour mieux le connaître, pour en savoir plus sur la manière dont les loups vivent dans le système agropastoral. Bergers et éleveurs sont souvent étonnés de voir leurs chiens travailler aussi efficacement et de voir des loups peu performants. Cela permet de remettre le prédateur à sa place. Cela ne signifie pas pour autant qu’il y a une diminution de la conflictualité sur ce sujet. Au contraire, on a l’impression que les lobbies redoublent d’efforts pour casser la voie de la coexistence. Au lieu se baser sur des faits, on continue d’imaginer les comportements des loups et de généraliser certaines observation isolées (par exemple. le fait de sauter des enclos électrifiés). Ces affirmations sont anxiogènes et inefficaces.
Sans doute avons-nous besoin d’un débat Mais encore faudrait-il qu’il soit fondé sur des faits. En 2014, des scientifiques, sociologues, ethnologues, écologues ont publié dans Libération une tribune pour dire que le loup mettait en danger le pastoralisme et donc la biodiversité[2]. Etrange de vouloir utiliser le loup comme bouc émissaire. J’aurais préféré que ces personnes prennent un peu de hauteur pour élargir le débat de ce que la présence du loup révèle sur les dysfonctionnements de notre système agricole, sur la mal bouffe qui touche de plus en plus de citoyens et notre relation au sauvage.
Aujourd’hui, si on veut faire évoluer le débat, il faut acquérir de la connaissance sur le loup réel et sortir du loup imaginaire. Je préconise de multiplier les observations concrètes et d’utiliser quand c’est possible les meilleurs technologies disponibles (comme les caméras infrarouges, les caméras embarquées) qui permettent de collecter des faits, mais également de témoigner sur ce que vivent les éleveurs et bergers face à la prédation de leurs troupeaux. Ce que j’essaie de faire à travers mes recherches, c’est justement de croiser les points de vue, de favoriser l’échange entre éleveurs, bergers et scientifiques. Ce n’est qu’ensemble que nous arriverons à avancer.
En ce qui concerne plus particulièrement les travaux scientifiques, la difficulté est d’obtenir suffisamment d’échantillons représentatifs des différents contextes. C’est pourquoi, nous avons choisi l’étude de cas comme méthodologie de travail. C’est très chronophage comme approche, mais au moins on étudie le système loup – troupeau – chiens de protection en profondeur, ce qui nous permet ensuite de construire des modèles validés par d’autres études de cas. J’essaye de conserver mon objectivité de scientifique dans tous les domaines, car on peut vite se faire piéger par l’émotion et la subjectivité avec un tel sujet. Ainsi, nous sommes de plus en plus confrontés à des « experts » qui n’ont pas la même approche scientifique et qui polluent le débat par des fausses informations. Il est essentiel d’aller sur le terrain, de s’approcher de la nature, de ne pas s’enfermer dans le monde universitaire ou autre, ni dans le fantasme du loup omniprésent et tout-puissant.
La parole des éleveurs et des bergers doit être écoutée, elle doit trouver toute sa place. En revanche, en tant que scientifique, j’en fais généralement des hypothèses de travail. Nous avons ainsi réalisé que certaines informations ou connaissances pouvaient se révéler fausses. Par exemple, certains prétendent que les aboiements des chiens permettent de déterminer si le loup a attaqué ou non dans la nuit. Nous avons clairement démontré que les chiens de protection pouvaient être agités pendant la nuit sans présence de loup ou autre animal dans le secteur et faire penser au berger que les loups étaient là. A l’inverse, d’autres témoignages ou savoirs ont été validés (et filmés) comme le fait que les loups et les chiens marquent au même endroit ou que les loups peuvent s’approcher des troupeaux malgré la présence du berger. Certains éleveurs et certains bergers ont une connaissance du loup sur le terrain bien meilleure que la plupart des scientifiques et des naturalistes. Il faut donc aussi lutter contre certaines croyances collectives ; la validation extérieure est importante, y compris en utilisant la technologie, pour objectiver les faits.
Le nouveau Plan National Loup pourrait faire date pour orienter les débats. C’est la première fois qu’un Plan Loup évoque explicitement l’étude de l’écologie comportementale des loups Or c’est essentiel aujourd’hui d’apprendre davantage sur ce comportement. Et, j’insiste sur ce point, il est aussi nécessaire de donner aux éleveurs le droit d’intervenir. Ce qui est intéressant est que Nicolas Hulot ait osé dire « on veut 500 loups », rappelant ainsi que le loup est une espèce protégée car toujours menacée au niveau européen (et dans beaucoup d’autres régions du globe). Et en même temps, le loup est en reconquête. Des loups venus de l’est de l’Allemagne vont probablement atteindre les territoires suisses et français. D’autres espèces sont d’ailleurs en reconquête comme le chacal doré (depuis 2011 pour la Suisse et 2018 pour la France) ou la tourterelle turque (à partir des années 1950). C’est un signe encourageant pour la prise de conscience de l’importance de la biodiversité, alors que les mauvaises nouvelles s’accumulent (comme la diminution du nombre d’espèces d’oiseaux en France).
L’élevage ovin français est très riche, très divers en ce qui concerne la conduite des animaux. Certains troupeaux se déplacent librement, sans présence d’un berger, simplement gardés par des chiens de protection comme dans le Var (Canjuers). Il y a les transhumants avec 1000 à 3000 têtes (par exemple dans le Mercantour, le Vercors). Il y a les éleveurs locaux avec une transhumance locale (Alpes, Jura) ou la pratique de l’allotement (troupeau scindé en petits lots parqués) dans le Massif central et le Grand Est. Chaque mode d’élevage a un type de vulnérabilité particulier face à la prédation. Et ce n’est qu’en progressant sur le plan des connaissances que l’on pourra mieux connaître leur sensibilité, et construire un savoir qui serve aux éleveurs et aux bergers à protéger durablement (et économiquement) leurs troupeaux.
Grâce aux connaissances acquises depuis 2013 dans le cadre du projet Canovis, nous sommes en mesure aujourd’hui de proposer aux éleveurs des diagnostics de vulnérabilité plus ajustés qui leur permettront d’élaborer des réponses adaptées, dans le cadre réglementaire du Plan Loup. C’est pour moi un exemple important d’éthologie appliquée qui, je l’espère, permettra de contribuer à la pérennité du pastoralisme en présence d’espèces sauvages comme les loups.
Propos recueillis par Lucile Schmid
[1] Jean-Marc Moriceau, Histoire du méchant loup. 3000 attaques sur l’homme en France. XVe-XXe, Paris, Fayard, 2007 ; L’homme contre le loup : une guerre de deux mille ans, Paris, Fayard, 2011.
[2] « Loups : plaidoyer pour des écosystèmes non désertés par les bergers », tribune signée par une trentaine de chercheurs, Libération, 12 octobre 2014.