Bolivie : la guerre contre les médias indépendants
Dès sa prise de pouvoir, en janvier 2006, Evo Morales, qui se prétend « soumis à un terrorisme médiatique », déclare la guerre aux médias indépendants. Depuis, si le gouvernement n’a pas encore empêché d’émettre et de publier ceux d’entre eux qu’il considère hostiles, et s’il ne leur a pas infligé des amendes de millions de dollars comme c’est le cas au Venezuela ou en Equateur, les mesures dont ils font l’objet aboutissent aux mêmes effets : une limitation, qui va en s’accentuant, du droit à l’information et à l’expression. Elles vont des agressions envers leurs propriétaires (ou des atteintes à leurs propriétés) et les journalistes qui y travaillent à l’adoption d’un arsenal législatif permettant de les intimider et de les poursuivre en justice, en passant par la création ou l’appropriation de supports divers (télévisions, radios, presse) pour diffuser une propagande officielle envahissante.
Un arsenal législatif de plus en plus répressif
En 2012, il y a eu 73 agressions répertoriées par les journaux pendant le premier semestre : 67 visant des journalistes, et six des medias. Plus de la moitié concernent la télévision et son personnel. Les policiers sont les principaux agresseurs suivis d’autres fonctionnaires du gouvernement[1]. Aux agressions s’ajoute la législation, toujours plus punitive à l’égard des médias.
La loi Contre le racisme et la discrimination (8 octobre 2010), sur la base d’interprétations pour le moins douteuses ou tendancieuses d’articles ou de propos jugés racistes ou discriminatoires, sert de prétexte pour amener devant les tribunaux des journalistes ou des medias qui dérangent. De ce fait, la plupart des medias ont opté pour l’élimination des espaces d’opinion et de dialogue avec leurs lecteurs et auditeurs.
La loi Générale de Télécommunications, technologies de d’information et de communication du 8 août 2011, qui régule les autorisations et les conditions d’émission, limite à 33% les fréquences réservées aux medias privés et indépendants. 17% sont attribuées aux syndicats et 17 % aux organisations indigènes, de fait majoritairement contrôlées par le parti au pouvoir ; les 33% restant vont au secteur public. Cela devrait aboutir en 2017, à l’expiration des licences actuelles, à la fermeture de 400 medias privés. De plus, en cas de dangers pour la sécurité de l’Etat, qui vont de la menace extérieure à la « commotion interne », les opérateurs de télécommunication et technologies de l’information seront obligés de coopérer et de mettre gratuitement à la disposition des autorités publiques leurs réseaux et services, sans nécessité de requérir l’avis d’une autorité judiciaire.
La loi du Régime électoral du 30 juin 2010 codifie de sévères restrictions à l’information. Ainsi, lors des élections de responsables des hautes instances judiciaires en octobre 2011, toute campagne ou critique médiatique des candidats a été interdite ; l’information les concernant relevait de la seule compétence du Tribunal supremo electoral – en théorie indépendant, mais contrôlé par le pouvoir depuis 2008.
Le gouvernement veut aussi remplacer la loi d’Imprimerie, qui établit que les délits doivent être jugés par des tribunaux spécifiques et que les sanctions se limitent à des rectifications et des amendes, par une nouvelle loi qui s’annonce beaucoup plus restrictive et sévère.
Enfin, l’Etat fomente la création de moyens de communication progouvernementaux s’ajoutant aux medias publics, qui diffusent la propagande et, en période électorale, font campagne pour les candidats officiels. Le Venezuela est omniprésent dans l’entreprise de main mise sur les medias. Début 2007, par le truchement de PDVSA (Petróleos de Venezuela, S.A.), il achète l’hebdomadaire de distribution gratuite La Época, injecte des ressources dans la chaîne de télévision publique Canal 7 et finance l’installation d’un réseau de radios communautaires implantées dans les zones rurales du pays et connectées au réseau de la radio publique Patria Nueva. C’est ensuite au tour de la chaîne nationale PAT (Periodistas Asociados de Televisión), la plus importante du pays (plus de 400 salariés), d’être vendue, en septembre 2012 – ses propriétaires auraient été sciemment ruinés [2] – à un groupe étranger dont on a encore du mal à cerner la composition et l’origine : la Comercializadora Multimedia del Sur srl. En conséquence, on ne s’étonnera pas que, depuis l’arrivée d’Evo Morales au gouvernement, la Bolivie ait chuté dans le classement de Reporters sans frontières relatif à la liberté de la presse. Elle est passée du 45ème au 108ème rang.
L'instrumentalisation politique de la critique anti-médias
Le 15 août dernier Evo Morales a improvisé une de ces harangues dont il est coutumier.
« Dans la partie orientale de Bolivie on peut produire toute l’année ; on ne peut y être pauvre, et manquer de nourriture que par manque de volonté. Sur l’altiplano, c’est différent. S’il gèle, pleut ou grêle, il n’y a pas de production alimentaire, mais à l’Est, c’est seulement par paresse que l’on peut souffrir de la faim. »[3] Les dirigeants de la Bolivie orientale n’ont pas tardé à s’indigner après que les medias eurent diffusé l’information. Alors, le gouvernement s’en est pris à l’agence Fides ANF au prétexte qu’elle avait titré sa dépêche « Evo dit que si l’on a faim à l’Est, c’est par paresse » ainsi qu’à deux quotidiens qui l’ont diffusée.
Les journalistes ont été traités de manipulateurs, de diffamateurs sans scrupules ni éthique. Pour finir, le 21 août, le ministre de la Présidence a déposé plainte auprès du procureur de La Paz contre l’agence Fides ANF et les deux journaux, pour le délit de « diffusion et incitation au racisme », en se fondant sur l’article 281 du Code pénal et la Ley en contra de la Discriminación y el Racismo. Les medias coupables risquent des amendes et des fermetures temporaires ou définitives, tandis que les auteurs du délit sont passibles de peines de prison d’un à cinq ans.
La réponse de l’ANF a été de dire que l’agence n’avait pas produit l’information, mais l’avait simplement transmise. Selon le père jésuite José Gramunt de Moragas, vétéran de la presse (90 ans), fondateur de l’agence, « il faut beaucoup de mauvaise foi pour formuler cette dénonciation. Quelle mentalité tordue aura imaginé une calomnie de cette envergure ? » [4]. Après avoir annoncé qu’il retirerait sa plainte contre les trois médias si les présumés coupables s’excusaient, le gouvernement a adopté la même méthode à l’encontre du directeur exécutif de Fides ANF, le père jésuite Eduardo Pérez Iribarne pour avoir fait remarquer, avec d’autres, que l’intérim assuré par la présidente du Sénat, Gabriela Montaño pendant l’absence de cinq jours d’Evo Morales, en voyage à Cuba, puis aux Etats-Unis pour assister à l’assemblée de l’ONU, en octobre 2012, n’était pas prévu dans la Constitution. De fait, selon l’article 169 (alinéa 2), « En cas d’absence temporaire, le vice président assumera la présidence de l’Etat pour une période qui ne pourra pas excéder 90 jours ». Or il se trouve que le vice président était lui-même en voyage au Vietnam. Il y a donc un flou juridique puisque l’article 169 ne prévoit pas cette double absence. Les ministres et vice ministres femmes du gouvernement ont profité de l’occasion pour taxer ceux qui avaient soulevé ce lièvre de machistes et de séditieux, les accusant « de déstabiliser le gouvernement et de créer une sensation d’insécurité ». En conséquence, elles ont adressé une plainte à la Commission d’éthique de l’Assemblée législative et au Tribunal d’éthique de l’Association nationale de la presse (ANP) pour qu’ils sanctionnent les fautifs. Le père Pérez, quant à lui, s’est contenté de répondre que « lire la Constitution n’est ni séditieux ni subversif », et qu’il était prêt à défendre cette thèse devant n’importe quelle juridiction.
Une information argumentée sur le flou de la Constitution, et la publication du texte constitutionnel relatif à cette situation, sert de prétexte au gouvernement pour accuser les medias, rien moins que de sédition ou de subversion, les soumettre à une pseudo procédure judiciaire – la commission d’éthique du parlement n’est, en effet, pas habilitée à juger –[5] et les intimider pour les acculer ainsi au silence. En l’occurrence, c’est un des plus influents réseaux d’information du pays qui est visé – pour la seconde fois en quelques jours. En attaquant frontalement le père Gramunt, puis le directeur de l’agence ANF Fides, Evo Morales aura montré qu’il pouvait frapper n’importe qui, n’importe quand, et sous n’importe quel prétexte. Finalement, qui critique, ou simplement commente, l’action du gouvernement peut à tout moment être labellisé raciste ou séditieux – car il s’en prend à l’Indien président. Tout est possible au caudillo qui peut à l’envi soutenir et imposer que le blanc est noir et vice versa, et accuser de mensonge ses adversaires qui disent le vrai, ou plutôt le répètent.
Jean-Pierre Lavaud
[1] http://www.unirbolivia.org/nueva3/images/stories/Informe_sobre_agresiones_a_periodistas_Bolivia_-1-2012__31ago12.pdf
[2] http://eju.tv/2012/09/pat-a-un-paso-de-formar-parte-de-las-filas-masistas/
[3] On peut écouter cette intervention ici : http://www.youtube.com/watch?v=_Jsq_5vbk9Q
[4] Flojos y prevaricadores, José Gramunt de Moragas, S.J, El Dia, 3 septembre 2012.
[5] Selon l’article 120 de la Constitution bolivienne, « Toute personne a le droit d’être entendue par une juridiction compétente, indépendante et impartiale, et ne pourra être jugée par des commissions particulières (especiales) ».