Ce que la scène sait encore dire de notre monde

A propos de Celui qui tombe de la Cie Yoann Bourgeois


On voudrait rappeler ici quelques vérités ancestrales, qui poursuivent leur chemin inventif et puissant ; et les opposer à la glose nauséabonde de tous ceux qui, n’ayant ni le désir ni la capacité de soutenir le regard d’un auteur et le geste des acteurs, dénigrent ce théâtre dont ils pensent, pour n’y aller jamais, qu’il n’a plus rien à nous dire, qu’il n’est d’ailleurs écouté ni vu par personne, et enfin, crime ultime, qu’il coûte (trop) cher.

© Géraldine Aresteanu

La critique est aisée, l’art difficile : on connaît la leçon. Ce rapport quasi psychanalytique entre l’artiste et son critique (ici institutionnel et politique) est particulièrement savoureux lorsque le second pourrait trouver dans le premier son reflet, lorsque l’art que revendique le second – le discours, politique en l’occurrence – est en somme proche de celui que pratique le premier. Et l’on se dit que ceux qui incarnent la puissance publique ne devraient pas s’aventurer à dénigrer l’homme de théâtre. L’art de la parole, l’art du discours, l’art de bien comprendre le monde dans lequel nous vivons, première étape de sa transformation : tout ceci appartient à ces deux mondes. Il y a, entre le théâtre et la politique, quelques points de rencontre.

Des deux côtés du miroir, ainsi, on évolue sur le fil du rasoir, sur la crête, d’où l’on peut si facilement glisser : tout se retourne dans l’analyse que l’on peut faire de la scène théâtrale, comme de la politique. Conviction ou manipulation ? Action ou occupation de l’espace ? Prenons la question du public. Lorsqu’il est puissamment présent, d’aucuns se posent la question de la qualité de son écoute, de la dérive « mainstream », de la transformation de l’art en divertissement, de l’enrôlement et de l’endormissement des masses (du pain et des jeux). Mais s’il est clairsemé, on dénoncera l’incapacité du théâtre à atteindre sa cible et l’on pointera le gouffre financier que sous-tend une salle vide. Prenons la question du propos : le regard porté sur la scène théâtrale oscille souvent entre l’ennui que produirait le texte (classique) et l’incompréhension qui génèrerait son absence, entre l’attente d’un propos et l’étonnement face à une parole, entre le trop et le pas assez. On peut d’ailleurs s’amuser à retourner le propos à l’envi : si tant est que plus rien ne se dise au théâtre – quand ce serait le cas dans telle ou telle représentation –, il s’y dit déjà qu’il n’y a (plus) rien à dire. Lorsque le théâtre ne dit plus rien, c’est aussi parce que l’espace public est vide de discours. Le théâtre est une figure de la démocratie, et ne serait-ce qu’à ce titre, il doit être protégé.

 

Celui qui tombe de la Cie Yoann Bourgeois

Mais on voudrait partir de l’expérience, d’une expérience. La plus petite, la plus légère soit-elle. Ainsi de ce « petit » spectacle, produit il y a quelques années par la Compagnie Yoann Bourgeois, parti en tournée, et qui sera encore visible le printemps prochain à Paris[1]. C’est une heure intense et polymorphe, Celui qui tombe …

D’abord, le plaisir. La première merveille théâtrale est celle attachée à la force, à la magie du moment. Une banalité toujours importante à rappeler. On y est, ou pas ; et lorsque se produit quelque chose, c’est unique. C’est ce moment, cet instant, qui rendent acceptables les échecs – les rendez-vous manqués. Cela relève de la performance. Parce que c’est maintenant, et parce que c’est époustouflant. L’effort de mémoire, la technicité, la précision, la force, la prise de risque, le temps ressenti. Ces éléments sont toujours présents. Et immédiatement perceptibles dans l’espace circassien. Les yeux écarquillés, la tête levée, la bouche ouverte. On retrouve cette émotion enfantine, le frisson, l’inquiétude, l’admiration. Dans Celui qui tombe…, c’est déjà cela que l’on rencontre : le plaisir, l’émerveillement, l’inquiétude, l’admiration.

Mais plus encore. Car au-delà de l’émotion, avec l’émotion, parce qu’il y a émotion, on accède à une parole, même lorsque rien n’est dit. On accède à un discours, même inarticulé, c’est-à-dire à l’expression d’un sens. Qui est donné et qui se construit dans l’intelligence d’une relation. Une polysémie fertile. L’invitation, la promesse sont ici tout entières inscrites dans le titre du spectacle : le singulier et le défini de Celui (l’homme même que l’on voit, et qui peut être une femme), et l’événement que constitue sa chute lorsqu’il tombe…, sa chute dont nous sommes les spectateurs impuissants. L’annonce est celle d’un risque, d’une tentative, d’un échec : le symbole de notre vie, de notre monde, de notre actualité ? Sur la base de cette ouverture, de cette annonce, on peut construire du sens.

Le spectacle est fait de la chorégraphie d’un groupe humain (six personnes, trois hommes, trois femmes) inscrit dans l’espace défini d’un plancher suspendu au-dessus du plateau scénique et lui-même en mouvement. Entre danse et acrobatie. La séquence circassienne devient métaphore de la société. Parce que l’espace défini du plancher renvoie irrésistiblement à l’idée de l’espace public ; à la notion de frontière (on peut aller au-delà, sortir du plancher mobile, mais ses limites sont visibles, sensibles, servent à nous définir et constituent un refuge). Parce que le mouvement qui l’agite, le plus souvent maîtrisé par des techniciens quasi invisibles, semble renvoyer à la mobilité d’un monde à la fois délimité et mouvant, qui nous fait perdre nos repères (jusqu’à passer de l’horizontal au vertical), qui tourne dans un sens puis dans l’autre, que l’on tente en permanence de stabiliser, que l’on peut même faire bouger et se balancer mais en prenant le risque d’être écrasé. Métaphore de la société parce le groupe humain qui s’y déploie donne à voir l’alchimie de l’action collective, l’articulation entre l’individu et la société à laquelle il appartient. On pense solidarité (le plancher est plus accueillant lorsque chacun pousse dans le même sens ; est plus stable lorsque tous interviennent de manière concertée ; est même grisant lorsqu’on s’y laisse emporter dans une ronde ou un manège ludique). On pense amour, rencontre, tensions, jeux. On comprend que sans le soutien des autres, on ne peut que tomber. Que ce monde ne vaut que par ceux qui s’y déploient et que les choses ne prennent sens que lorsque l’on pense à plusieurs et pour plusieurs. Le spectacle devient alors représentation sculpturale ou picturale de notre actualité, jusque la plus cruelle. Ce plancher mouvant devient planche de salut, radeau de la méduse, tombeau : on y voit les bateaux sur lesquels s’entassent les exilés, la figure de la femme qui en tombe, qui coule, s’abîme, et entraîne les autres. Subtilement, dignement, par le discours, et pourtant violemment, en silence, appelant à une prise de conscience chez le spectateur qui repars pensif, instruit, fécondé.

On n’a pas de doute alors sur la portée de ce qui se révèle être un vrai discours. Sur la capacité du théâtre à être ce lieu où peut encore être prononcée une parole sensée, celle que l’on peine tant à entendre ailleurs, une parole qui ne soit pas décevante. Et que cette certitude soit acquise à cet endroit – un « petit » théâtre municipal[2], modestement financé – et offerte par cette compagnie – une « petite » troupe repérée par les spécialistes mais qu’on ne peut soupçonner d’avoir l’arrogance que certains veulent voir dans le monde du théâtre – permet de rappeler au passage que partout, là où Celui qui tombe a pu être vu, comme dans les plus grandes institutions théâtrales, l’art théâtral se construit sur des économies fragiles. Des maîtres dont le savoir faire et la technicité sont époustouflants, dont le travail est intense ; des productions qui n’attendent pas la subvention comme un principe de facilité mais qui construisent des budgets complexes, font « tourner » les spectacles pour en assurer leur viabilité financière ; des théâtres qui s’acharnent à rencontrer et à attirer leur public et qui, contrairement à l’idée reçue que l’on entend trop souvent prononcée, sont pleins. Certes le théâtre a un prix. Mais parole pour parole, se demande-t-on si le prix de la démocratie est justifié ? Il y a une part – importante – de recherche dans cette production, de tâtonnement, d’essais pas nécessairement heureux. Mais il y a la certitude qu’en soutenir la possibilité même est une mission noble que l’on ne pourra jamais enfermer dans le non-discours statistique de la productivité.

Voir un extrait du spectacle à cette adresse : http://www.dailymotion.com/video/x2hqjiu.

Laurence Engel, le 11 novembre 2015



[1] Au CENTQUATRE, du 7 au 13 avril 2016.

[2] Le Monfort Théâtre, précédemment théâtre Silvia-Monfort.