Germaine Tillion et Esprit
Dans le prolongement de notre dossier du mois de mai, "La République et ses héros", nous vous proposons une sélection d'articles parus dans la revue, sur ou de Germaine Tillion.
Dans le texte ci-dessous, Maria Sole Creuso retrace le parcours de Germaine Tillion et la façon dont la revue Esprit l'a suivi au cours des années.
En 1947, la revue Esprit publie un compte rendu de l’ouvrage collectif Ravensbrück, paru dans les Cahiers du Rhône dirigés par Albert Béguin (qui devait reprendre la direction d’Esprit à la mort d’Emmanuel Mounier). Dans ces récits de survivantes du camp, un texte de Germaine Tillion, « A la recherche de la vérité ». Depuis, la revue a suivi l’itinéraire de cette ethnologue résistante, de l’après-guerre à la guerre d’Algérie, dans ses travaux savants comme ses engagements publics. Pour Tillion, le seul moyen de « détruire la destruction »[1] est d’avoir toujours un regard présent à soi-même et aux autres pour témoigner du mal. Le témoignage, ce sera l’engagement de Germaine Tillion, au cours de sa longue vie d’observation de la « chair souffrante de l’humanité »[2].
En 1957, Jean-Marie Domenach rend compte de la publication de L’Algérie en 1957 et salue le travail de l’ethnologue, qui dénonce la clochardisation, conséquence de l’urbanisation du pays, et à laquelle elle répond par la création des Centres sociaux. Cependant, selon Domenach, la distance qu’elle met entre sa recherche et la politique ne lui fait pas reconnaître les souffrances du peuple algérien ; il lui reproche ce silence équivoque qui l’amène à l’impasse de « ni rompre avec la justice par amour de la France, ni rompre avec la France par amour de la justice »[3].
La vie de Tillion, fragmentée par les événements du XXe siècle, pourrait inciter au repli sur soi. Mais l’ethnologue refuse le rôle de victime qui conduit à l’obsession du souvenir ou à la fuite dans la mémoire. Le témoignage chez elle est rendu possible par le décentrement et quand on l’interroge, elle déclare « avoir juste fait son boulot »[4]. Esprit suit ce parcours qui va des travaux d’ethnologie et d’anthropologie au témoignage sur ses activités au sein du réseau Musée de l’Homme. L’Algérie et la question de la femme montrent une personnalité attentive aux changements en cours et qui ne veut pas se taire devant les injustices. C’est la même personne qui écrivait au directeur du camp de Ravensbrück pour signaler l’attitude injuste du SS, et qui s’était faite interlocutrice des terroristes en Algérie ou critique de l’armée française auprès de Charles de Gaulle.
C’est en 1981 qu’on lit le premier article de Tillion dans la revue, « La famille méditerranéenne ». L’originalité de son travail s’explique par le regard transversal qu’elle porte sur la question du déclassement de la femme : il n’est pas l’apanage de la religion musulmane, mais structure toutes les traditions de l’espace méditerranéen. L’exotisme en vigueur dans ces années est ainsi remplacé chez Tillion par un humanisme qui recherche les similarités ; c’est le même humanisme qui, quelques années auparavant, l’avait empêchée de tuer les puces cachées dans les coutures de sa robe dans le camp de concentration. Qui l’a poussée à mettre en scène une opérette dans ce même camp. L’espoir dans l’être humain n’est jamais effacé et aucune haine ne perturbe la ferme conviction que « ce qui sauve le coupable, c’est que la victime se refuse à changer avec lui de rôle »[5].
En 2000, Esprit lui consacre un dossier suite à la publication de Il était une fois l’ethnographie. Pourquoi cet intérêt pour le travail de Germaine Tillion ? Peut-être parce que « ce qu’elle dit doit être entendu »[6]. La sagesse « la vieille » (Tamghart, comme l’appelaient les Berbères) qui a toujours recherché, par son regard clair et positif, ce qui unit les hommes, explique son entrée en Panthéon et « pourquoi il faut la lire maintenant et l’enseigner aux plus jeunes »[7].
Maria Sole Creuso