Réinventer la social-démocratie européenne
Il est peu probable que l’année 2017 apporte un tournant positif à la social-démocratie européenne. Les partis sociaux-démocrates connaissent dans la plupart des pays européens une crise conceptuelle et organisationnelle profonde. L’an 2000 a-t-il marqué la fin du siècle social-démocrate?
Pourtant les conditions actuelles sont les meilleures qui aient existé depuis bien longtemps. Le philosophe allemand Axel Honneth résume l’essentiel dans son dernier livre : « On peut sans doute dire que jamais, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, autant de gens ne se sont accordés pour dénoncer les conséquences sociales et politiques générées par la mondialisation effrénée de l’économie de marché capitaliste. D’autre part, cette indignation massive semble dépourvue de toute orientation normative, de toute sensibilité historique pour le but auquel tendrait la critique formulée, de sorte que celle-ci reste étrangement muette et repliée sur elle-même[1]. » Ni les socialistes les plus traditionnels, ni les démocrates les plus flexibles ne sont à même de définir une direction pour le nombre croissant des « indignés ».
Là où les masses scandalisées n’ont pas rejoint les courants nationalistes de droite se forment de nouveaux types de partis politiques de gauche comme Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce. Ces nouveaux courants offrent aux électeurs à la recherche d’une orientation des réponses politiques qui manifestement convainquent plus que les solutions apportées par les sociaux-démocrates.
La social-démocratie doit faire face à des querelles internes concernant son alignement politique : elle perd du terrain à presque toutes les élections en Europe. En outre, le nombre des effectifs des partis sociaux-démocrates diminue rapidement. Depuis la réélection triomphale de Brandt en 1972, la moitié des membres du Spd allemand a quitté le parti[2]. Il en va de même pour les démocrates suédois du parti Sap qui ne compte actuellement plus qu’environ 100 000 membres[3]. Cela est aussi vrai pour l’organisation du parti historiquement le plus fort : les membres du Spö autrichien ont aussi déserté. Des 800 000 membres des années 1970, il n’en reste plus qu’environ 200 000[4]. Quant au Labour Party britannique, avoir 200 000 membres serait déjà pour lui une bonne chose[5].
La diminution des membres et les sanctions des électeurs continueront aussi longtemps que la social-démocratie européenne ne prendra pas position sur les sujets où l’on retrouve les défis politiques essentiels actuels en apportant des réponses convaincantes et qu’elle ne changera pas massivement de stratégie.
Pourquoi encore investir du temps dans la « vieille tante » sociale-démocrate[6] ?
Quand en 1987 Ralf Dahrendorf annonçait la fin du siècle social-démocrate, il ne connaissait pas encore les conséquences dévastatrices de la crise économique et financière de 2008-2009. Il ne pouvait pas non plus prendre en compte les résultats des études de l’économiste français Thomas Piketty[7] qui mettent en évidence que la concentration de la fortune mondiale n’a jamais été aussi élevée que depuis la crise économique mondiale de 1929[8].
Dahrendorf n’avait pas non plus eu connaissance des calculs d’un autre économiste français, Gabriel Zucman, sur l’ampleur de la fraude fiscale. Zucman démontre avec force qu’il ne s’agit pas simplement « d’exemples particuliers percutants », comme le supposait le libéral suisse Kaspar Villiger[9], mais d’un système mondial de fraude fiscale qui nuit à tous les honnêtes contribuables. Selon Zucman, la Suisse totalise 1 800 milliards d’euros non déclarés en biens patrimoniaux. Dahrendorf ne connaissait pas non plus l’œuvre grandiose des deux économistes américains Daron Acemoglu et James A. Robinson[10], dans laquelle ils décrivent les conditions nécessaires au développement de la prospérité. Ils les décrivent comme des cercles vertueux et dénoncent la raison pour laquelle les systèmes oligarchiques dans les pays Sud-Américains ou arabes ne permettent pas un développement économique positif durable. Les élites de ces pays font obstacle à la prospérité. Dans les pays industriels occidentaux, les cercles vertueux de la prospérité sont également[11] en danger.
Des concentrations de richesse se mettent en place ; l’héritage est placé au centre du succès économique plutôt que l’effort individuel. De cette façon, l’économie de marché moderne perd sa légitimité et de nouvelles oligarchies empêchent « la prospérité pour tous[12] ». Si on pouvait parvenir à enlever pacifiquement à ces oligarchies une partie de leur pouvoir et de leur influence au nom de la prospérité de tous, alors l’heure de la social-démocratie pourrait revenir.
Les partis sociaux-démocrates doivent devenir européens
L’Union européenne est sans aucun doute un projet politique historique qui doit assurer la paix et la prospérité en Europe. Ce projet traverse une mauvaise passe, étant presque réduit à l’inaction à cause d’égoïsmes nationaux et d’actions isolées motivées par des considérations ayant trait à la politique intérieure. En outre, plus particulièrement dans la zone euro, il y a des défauts de construction institutionnels considérables, devenus plus visibles lors de la crise économique et financière. L’expert allemand en sciences politiques Claus Offe donne une description parfaite du problème dans son dernier livre Europa in der Falle[13].
Depuis la crise économique et financière en Europe les valeurs de respect et de solidarité ont été durement ébranlées : le sauvetage total des banques et le sauvetage partiel de la Grèce, une incapacité à répartir les réfugiés à l’échelle européenne qui amène chaque pays à devoir gérer tout seul la crise liée à leur accueil, etc. Il y a eu surtout une augmentation dramatique du chômage et aussi de la pauvreté dans les pays d’Europe méridionale. Sur le long terme toutefois, ces problèmes ne se limitent pas aux pays du sud de l’Union européenne, mais entravent la croissance économique de toute l’Europe.
Sur le thème des défauts de construction de la zone euro, Mervyn King, l’ancien gouverneur de la banque d’Angleterre, fait remarquer : ou bien les pays du sud doivent encore dévaluer, ce qui les plongerait dans une récession encore plus grave et augmenterait le chômage, ou bien les pays les plus riches se permettent une inflation élevée et dévaluent par rapport aux pays européens du sud moins productifs ou bien encore les pays plus riches financent un fonds de compensation européen allant jusqu’à 5 % du Pnb pour les pays du sud[14]. Les électeurs allemands ou hollandais n’approuveront jamais ces deux dernières options. La quatrième et dernière solution c’est la dissolution de la zone euro. Le bilan de Mervyn King est clair, ce n’est pas en restant passif que l’on résoudra les problèmes de l’euro.
En 2013 déjà Claus Offe est arrivé à la même conclusion dans son analyse : « et si la crise en est à ce point, c’estparce qu’ellesoulèveunecontradiction apparemment insoluble. En d’autres termes:ce quidevraitêtre faitd’urgence est extrêmementimpopulaire et ne peut être imposé parvoiedémocratique.Une solution post démocratique et technocratique n’est pas facile à trouver non plus.Tous lesspécialistessont “en principe” d’accord sur ce qu’il faut faire : une communautarisation à long termedes dettesoud’autresformesde redistribution à grande échelle des charges transnationales;mais comment véhiculer ce concept vers les électeurs despaysriches[15] ? »
C’est ici que la social-démocratie européenne est sollicitée. À la place d’égoïsmes nationaux, il faut une concurrence globale ; pour renforcer encore un marché intérieur prospère il faut des solutions européennes communes, finançables et réalisables grâce à la participation des pays membres et en particulier de leurs contribuables (privés et entreprises) en fonction de leurs moyens. En clair, cela signifie qu’il faut un genre de solidarité européenne élargie qui alimenterait un grand fonds budgétaire. Comme il existe aux Etats-Unis d’Amérique un budget fédéral stable, un « Oncle Sam » fort aidant les Etats fédéraux plus faibles[16], l’Europe a besoin du même type de mécanismes, fondés sur le respect et la solidarité.
Dans les systèmes démocratiques de tels mécanismes ne peuvent venir d’en haut. Il faut s’assurer qu’ils sont soutenus par une majorité claire des Européens. De par leur programme de fond historique, les partis sociaux-démocrates en Europe pourraient parfaitement préparer et défendre cet esprit commun. Malheureusement, ils souffrent généralement d’une crise politique nationale.
Alors que les pays européens s’éloignent les uns des autres, les partis sociaux-démocrates ont besoin d’un nouvel ordre du jour européen. La prospérité de tous seulement au niveau national ne sera plus possible. Il faudra mettre en place des solutions progressives ; des solutions qui devront être européennes. Ce nouveau départ doit être soutenu par la base des partis et par leurs fonctionnaires locaux. Il nécessite des idées réalisées par la base du parti et fondées sur les données fondamentales de la social-démocratie – la justice sociale, la solidarité, la liberté, l’égalité, la durabilité et la démocratie.
La social-démocratie doit défendre les intérêts des femmes
Depuis les années 1970, de nombreuses analyses des élections dans différents pays européens ont établi que les femmes sont plus au fait de l’importance d’un état social efficace que les hommes. En effet, ce sont elles qui sont les premières concernées par les questions de garde des enfants en bas âge, les offres de places d’école pour les enfants, la recherche d’un logement, l’organisation des loisirs familiaux ou la prise en charge des membres de la famille malades ou plus âgés. Plus encore qu’il y a vingt ans, la social-démocratie apparaît dans beaucoup de pays comme un parti d’hommes âgés. On n’a absolument pas fait assez de place aux femmes.
La crédibilité concernant les questions féminines requiert l’adoption du principe de la « fermeture éclair » entre hommes et femmes [un poste pourvu par un homme est suivi d’un poste pourvu par une femme ou vice versa] à tous les niveaux des instances politiques et aussi dans toutes les organisations actives sur le terrain (notamment chez les syndicalistes sociaux-démocrates). Un modèle du genre est la récente équipe à la tête du gouvernement de Justin Trudeau au Canada qui signalise un véritable départ de par la diversité dans le choix de sa composition avec des sexes et des couches sociales différentes.
En 1986, la social-démocratie européenne avait connu un exemple très réussi. Cette année-là, Gro Harlem Brundtland avait établi le premier « gouvernement de femmes », dans lequel huit des dix-huit ministères étaient dirigés par des femmes. Pendant de nombreuses années les résultats ont été très positifs pour la social-démocratie norvégienne : la participation des femmes a été d’environ 20 % supérieure à celle des hommes. Grâce aux mesures mises en place dans les domaines de la garde des enfants en bas âge, des écoles à plein temps et de l’assistance aux personnes âgées, les femmes ont pu prendre part à la vie économique en Norvège[17].
La social-démocratie doit instaurer un équilibre entre les secteurs public et privé
Depuis les années 1970, la social-démocratie est devenue de plus en plus la « cinquième colonne » du service public[18]. Cela n’est pas le cas uniquement en Allemagne, en Autriche, en Norvège ou en Suède. Même le Parti socialiste français, beaucoup plus diversifié au niveau social, est devenu le parti des fonctionnaires[19]. La conséquence politique de ce changement est fatale. La social-démocratie européenne voulant défendre les intérêts de ses partisans du secteur public, plaide de plus en plus pour des modèles de redistribution qui ne sont ni justes, ni solidaires.
Il y a d’une part le secteur public qui profite d’une dynamique des salaires et des retraites, qui ne sont pas couverts par l’évolution des recettes fiscales et qui en plus sont issus en majorité du secteur de l’économie privée. D’autre part il y a l’économie privée qui fait face à une concurrence internationale croissante et qui est soumise à une pression de plus en plus forte du fait du manque de programmes conjoncturels européens et de coordination politico-économique. Il sera de plus en plus difficile au niveau national d’obtenir une augmentation de salaire suffisante dans le secteur privé. Les systèmes de paiement dans le service public permettent eux une dynamique de revenus non liée à l’économie générale, tant pour les employés actifs que pour les retraités.
En Autriche il existe depuis peu des données publiques sur ce thème. Le nouveau rapport de 2016 sur les revenus de la Cour des Comptes explique que les revenus réels des travailleurs autrichiens ont chuté d’environ 13 % depuis 1998. Sur la même période, les fonctionnaires autrichiens ont perçu une augmentation de 26 %[20]. De toute évidence les deniers publics ont été employés pour améliorer les salaires du service public. Pas étonnant que les travailleurs et les employés du secteur privé soient de plus en plus sceptiques vis-à-vis de la social-démocratie pour la défense de leurs intérêts. Le gouvernement social-démocrate doit se montrer responsable et faire en sorte que le secteur public s’oriente vers le développement moyen de l’économie nationale.
Une autre mesure politique importante serait un droit à la retraite vraiment uniforme pour tous les employés de l’économie publique et privée. La social-démocratie en Europe doit faire de ce droit uniforme à la retraite pour tous les salariés son cheval de bataille à l’échelle européenne. C’est cependant pour une tout autre raison que la social-démocratie doit se débarrasser de toute urgence des soupçons de maintien des droits acquis dans le secteur. Le nombre des employés avec des contrats de travail précaires augmente ; ceux-ci ne s’orientent plus automatiquement vers la social-démocratie qui devrait représenter les milieux défavorisés. D’une façon générale, ils se sentent apparemment injustement traités et écoutent volontiers le discours des démagogues Les défenseurs des acquis dans le service public, plus facilement visibles par les employés en situation de précarité, se trouvent en plus grand nombre dans les grands partis traditionnels en Europe, parce que ces partis et leurs partisans sont partout présents dans le secteur public. Cette politique doit être à même de s’adapter et ne peut ignorer cet argument si nous voulons encore remporter des élections.
La social-démocratie doit devenir crédible en ce qui concerne la justice et le décloisonnement social
Beaucoup de salariés dans l’économie privée ont l’impression que soutenir plus activement la social-démocratie signifierait des revenus encore plus hauts pour les fonctionnaires, des mises à la retraite encore plus tôt pour les entreprises publiques et des retraites encore plus élevées pour les employés du service public.
On doit traiter rapidement ce problème de crédibilité en mettant en place de vastes réformes qui concernent également la bureaucratie de l’Union Européenne, là même où certains règlements et des avantages inacceptables se sont immiscés[21].
Cette crédibilité est aujourd’hui d’autant plus nécessaire que la répartition des revenus et des fortunes a dramatiquement changé au cours des vingt dernières années, pour ressembler toujours plus à celle des débuts du capitalisme[22]. Le concept global de l’économie de marché s’en trouve conséquemment remis en cause dans son intégralité, ce qui pourrait conduire à la chute de notre civilisation occidentale.[23] Nous nous trouvons à un point extrêmement critique de la dérive économique. De plus en plus de chercheurs de l’Ocde, du Fmi et même de certaines banques centrales très discrètes voient une relation claire entre l’énorme concentration des fortunes et la crise économique et financière mondiale.
Avec la concentration des fortunes, le décloisonnement social devient beaucoup plus faible. Les riches se marient de plus en plus entre eux et envoient de plus en plus leurs enfants dans des écoles privées, ayant pour conséquence la formation de deux mondes de plus en plus séparés[24].. Les plafonds de verre découragent et rendent paresseux. En l’Europe de l’Est les générations de citoyennes et citoyens ont été découragées et les sociétés sont devenues de moins en moins compétitives. La prospérité a chuté.
Si la social-démocratie propose des mesures aidant à la réduction de la répartition injuste des fortunes et des revenus, telles que des impôts sur l’héritage et une taxation des plus-values, il est nécessaire que ces mesures soient présentées de façon crédible, durable et à l’échelle européenne. En principe il existe un consensus très large concernant la justice sociale, qui ne touche pas que les électeurs orientés à gauche. C’est ainsi que, du point de vue d’une grande majorité, les inégalités liées à la naissance doivent être compensées pour que chacun, n’ayant pas hérité un capital de base, puisse faire carrière[25]. C’est pourquoi la mise en place d’impôts sur la fortune et sur l’héritage doit permettre le financement d’un système publique de formation, accessible et gratuit et fonction des résultats scolaires obtenus.
La social-démocratie doit revendiquer un État moderne et performant
Le problème de la crédibilité de la social-démocratie influence aussi la volonté des citoyennes et des citoyens de contribuer par les impôts à soutenir un état peu performant. C’est pourquoi la social-démocratie veut représenter un État moderne et performant, en fournissant régulièrement les preuves de son efficacité.
Malheureusement le secteur public se distingue très souvent par une dynamique de réforme faible et peu de volonté de changement. Il y règne une culture de la crainte de l’erreur plutôt qu’une communication franche en cas de faute. La critique n’y est pas considérée comme quelque chose d’indispensable à un développement futur. L’obéissance et la subordination y comptent plus que l’indépendance professionnelle.
La social-démocratie doit se positionner clairement ici. Le progrès social émerge grâce à plus d’efficacité et de démocratie. Plus de démocratie, sans avoir plus d’efficacité, aboutit à une agonie économique et à la redistribution d’un « minimum pour tous ». Plus d’efficacité vaut aussi pour le secteur public. Là, des structures productives et des systèmes de gestion sont nécessaires et cela requiert un échange intensif entre l’économie privée et le secteur public. L’uniformisation du statut des fonctionnaires rendrait plus facile la ventilation des collaborateurs sans avoir à se préoccuper de l’administratif. Ces exigences ne cesseront de croître parce que chaque état veut utiliser ses ressources dans l’administration de façon optimale.
Un état moderne et efficace doit s’orienter plus vers la recherche fondamentale et les structures de l’éducation que vers les compléments de retraite publique, en luttant contre les comportements de type parasitaire comme l’évasion fiscale : il s’agit pour la social-démocratie d’assurer l’égalité devant l’impôt, de manières à ce que les risques et les frais ne soient pas socialisés si les bénéfices ne le sont pas, à l’instar de ce que semblent souhaiter des firmes comme Google ou Apple.
La social-démocratie doit garantir l’expertise politico-économique
Une phrase du président américain Bill Clinton fit le tour du monde : « It’stheeconomy, stupid ! » L’auteur de cette phrase James Carville, spécialiste de la campagne présidentielle démocrate, devait souligner l’importance de la politique économique pendant la campagne électorale en 1992. Le manque de coordination de la politique économique de l’Union européenne réduit la croissance économique et fait augmenter le chômage. Dans un système de taux de change externe fixe comme celui de la zone euro, les taux de change internes, résultant de la productivité et de l’évolution des salaires réels des différents pays de l’euro ont une très forte influence. C’est tout spécialement dans ce domaine qu’il devrait y avoir des débats publics, pour éviter qu’en cas de dévaluation interne, les pays dans la zone euro perdent en compétitivité. Une politique salariale tournée vers la productivité devrait être une condition de base pour assurer des relations de concurrence équitables entre les différents pays de l’euro. Pour y parvenir, il est essentiel que l’Allemagne et la France coordonnent leurs actions en tant que nations économiques phares en Europe.
La social-démocratie européenne a besoin d’un réseau d’acteurs et d’experts compétents dans le domaine de l’économie, actifs au niveau national comme au niveau européen. La compétence économique des partis sociaux-démocrates est la clef de la victoire aux élections. Le Labour Party l’a appris à ses dépens lors des dernières élections parlementaires de 2015 en Angleterre. Les enquêtes menées par la fédération syndicale du Tuc après les élections ont montré que le Labour Party n’avait pu promouvoir sa compétence politico-économique auprès du public[26]. Il y aurait plus de directeurs, d’industriels et de propriétaires de petites et moyennes entreprises qui seraient tout à fait prêts à collaborer avec la social-démocratie en Europe : il suffit tout simplement de leur parler et de les y inviter.
Enfin, la liberté d’organisation syndicale fait aussi partie de la compétence économique. Elle doit être sans restriction pour tous les salariés en Europe et exigée de toutes les entreprises et de tous les directeurs européens. C’est très précisément dans le secteur des entreprises privées petites et moyennes (et aussi des grandes entreprises de plus de 100 millions d’euros de chiffres d’affaires) que la liberté d’organisation syndicale est encore entravée. Les droits universels de l’homme pour la liberté d’organisation syndicale (ce droit fait partie de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948) font partie intégrante de la social-démocratie.
La social-démocratie doit permettre une immigration disciplinée
L’Europe est un continent d’immigration. Depuis des centaines d’années des hommes viennent vivre en Europe ; à l’inverse, l’Europe a aussi connu de grandes vagues d’émigration. Malgré des dispositions d’immigration toujours plus restrictives, l’attractivité de l’Europe a augmenté pour les immigrants. En définitive, c’est un succès pour le modèle de société économique européen ; chaque année des centaines de milliers d’hommes peuvent choisir de vivre librement en paix. Malheureusement, la social-démocratie européenne a régulièrement oublié d’élaborer un programme de mesures et une interprétation culturelle forte sur le thème de l’immigration. Pendant des décennies la social-démocratie n’a en effet pas voulu admettre que la plupart des pays européens sont des pays d’immigration. Les problèmes d’immigration auraient dû se résoudre plus ou moins d’eux-mêmes et on a estimé les systèmes de santé, d’éducation et de protection sociale existants comme assez robustes pour faire face aux exigences nouvelles. On n’a pas remarqué que, peu à peu, l’immigration causait de plus en plus de problèmes, petits et grands, dans les écoles, les lotissements, les centres commerciaux ou les établissements de soins. La diversité croissante des groupes d’immigrés avait rendu nécessaires des mesures politiques spécifiques accrues dans les crèches, les jardins d’enfants et les écoles, ainsi que pour l’apprentissage, les universités, la formation pour adultes, les hôpitaux et les maisons de retraite et les hospices. Une partie des dividendes aurait déjà dû être dépensée beaucoup plus tôt pour financer les mesures énoncées plus haut dans le texte. Malheureusement, on n’était pas prêt à faire face à la confrontation politique qui en découlerait logiquement. La principale raison en est la résurgence de l’extrême-droite. Entre-temps, les nationalistes de droite se sont établis dans presque tous les pays européens.
Il est clair que l’Europe aura encore besoin de l’immigration. Sans l’immigration et une intégration réussie, nos systèmes sociaux ne peuvent être maintenus. Il ne s’agit pas simplement de questions institutionnelles, mais aussi de questions culturelles comme la définition de la notion de patrie. La social-démocratie européenne doit donner à cette notion un contenu plus fort et aussi la moderniser ; sinon on risque de la céder aux nationalistes de droite. Les débats à propos des « ressortissants nationaux » et les tirades du style « les ressortissants nationaux d’abord » ont déjà commencé. Pour contrecarrer cela, il faut montrer que chaque citoyenne et citoyen de chaque pays européen est d’origine multiple. La social-démocratie ne doit pas permettre qu’on utilise abusivement et sciemment de la notion de « national de souche » en Europe.
La recherche sur la résilience montre à quel point le bon voisinage est important pour la cohésion et la capacité de résistance des communautés[27]. Une société qui exclut une partie de son voisinage s’affaiblit finalement elle-même.
La social-démocratie européenne doit devenir l’alliée de la société civile
Combien d’activistes d’Amnesty International, de Greenpeace, d’ATTAC ou d’Oxfam changent de poste pour occuper des fonctions dans des partis sociaux-démocrates en Europe ? La social-démocratie européenne a besoin de leaders incarnant cet engagement pour et dans la société civile. Aujourd’hui la société civile engagée couvre en Europe tous les sujets abordés par des personnes s’indignant des conséquences sociales, économiques et écologiques provoquées par le capitalisme global : c’est là une grande chance pour la social-démocratie européenne.
Dans les groupes de militants de la société civile, on rencontre beaucoup de représentants des communautés religieuses. Eux aussi pourraient en principe être réceptifs aux idées sociales-démocrates. La social-démocratie doit aussi se réinventer comme parti dialoguant avec les communautés religieuses. Dans ce secteur le dialogue n’est pas à sens unique. La social-démocratie peut ajuster ses valeurs aux groupes religieux et mettre sur pied des possibilités de coopération. Inversement, la société civile peut apprendre beaucoup de la social-démocratie. Les citoyens les plus « engagés » de la société civile proviennent souvent des couches cultivées et oublient volontiers que notre société ne peut fonctionner harmonieusement sans cohésion entre les différentes couches sociales.
Des structures organisationnelles sociales-démocrates crédibles et tournées vers l’Europe doivent exister là où les personnes des couches défavorisées de la société habitent, vont à l’école, travaillent ou passent leurs loisirs.
La social-démocratie doit être un mouvement ouvert
Lorsqu’on est aujourd’hui intéressé par la politique, les rituels de la social-démocratie et les lieux où les personnes se retrouvent dissuadent plus qu’autre chose. Les locaux et les lieux de rencontre sont poussiéreux et sont dirigés par des personnes des secteurs protégés. Il y a une augmentation surprenante des structures de famille et de clan dans la social-démocratie. Ce sont là plusieurs signes alarmants. Une social-démocratie qui n’est plus un parti social ouvert, mais un parti où les positions et les fonctions sont héritées, perd sa légitimité historique et son effet de modèle.
Les partis qui s’en revendiquent offrent trop peu de possibilités de participer. Il doit y avoir plus de libre concurrence, plus de choix et plus de possibilités de décision. Il y a eu à ce propos un exemple très intéressant en Grande-Bretagne. Jeremy Corbyn y a triomphé grâce à un accroissement du nombre d’adhérents du Labour de moins de 200 000 en mai à plus de 550 000 en septembre 2015. La majorité des nouveaux adhérents voulaient un changement et ont soutenu l’outsider qu’était Corbyn. Malheureusement, les structures existantes du Labour Party n’étaient pas préparées à un tel résultat et la majorité a rejeté Corbyn, ce qui déclencha un affaiblissement considérable du parti. Même si une plus grande ouverture peut entrainer des risques, il faut encore persévérer dans cette voie.
Martin Winkler travaille à Vienne dans la gestion de trésorerie. Il est le fondateur d'une plateforme de financement participatif (respekt.net) et il a été membre du comité du Parti social-démocrate Autrichien (SPÖ) de 1990 à 1992.
Traduit par Marie Le Pézennec-Gahleitner
[1] Axel Honneth, L’idée du socialisme, Paris, Gallimard, 2017.
[2] Selon Gabor Steingart, Weltbeben, Leben im Zeitalter der Überforderung, Munich, Knaus, 2016, p. 151.
[3] Chiffres de décembre 2016.
[4] Chiffres de décembre 2016.
[5] Selon Max Crook, “British Social Democracy without the Labour Movement”, dans Ingo Schmidt, The Three Worlds of Social Democracy, Londres, Pluto Press, 2016, p. 82.
[6] Konrad Paul Liessmann, “Verabschieden würde ich die alte Tante Sozialdemokratie noch lange nicht“, Die Zeit, 9 janvier 2014.
[7] Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, Paris, Seuil, 2013.
[8] Gabriel Zucman, La richesse cachée des nations. Enquête sur les paradis fiscaux, Paris, Seuil, 2013.
[9] Selon Kaspar Villiger, “Liberalismus - Soziale Kälte contra liberaler Gemeinsinn“, Neue Zürcher Zeitung le 29 juin 2015.
[10] Daron Acemoglu et James A. Robinson, Prospérité, puissance et pauvreté: pourquoi certains pays réussissent mieux que d’autres, Genève, Markus Haller, 2015.
[11] Ibid., p. 364 et sq.
[12] Selon Ludwig Erhard, Wohlstand für Alle, Dusseldorf, Econ-Verlag, 1957.
[13] Claus Offe, Europa in der Falle, Berlin, Suhrkamp, 2016.
[14] Mervyn King, The End of Alchemy, Londres, Little/Brown, 2016, p. 218 et sq.
[15] Selon Claus Offe, Europa in der Falle, op. cit.
[16] Selon la description de L. Randall Wray and Yeva Nersisyan, "Understanding Money and Macroeconomic Policy”, dans Michael Jacobs et Mariana Mazzucato, Rethinking Capitalism, Londres, Wiley Blackwell, 2016, p. 61.
[17] Knut Kjeldstadli et Idar Helle, "Social Democracy in Norway”, dans Ingo Schmidt, The Three Worlds of Social Democracy, op. cit.
[18] Selon Gabor Steingart, Weltbeben, Leben im Zeitalter der Überforderung, op. cit., p. 209.
[19] Fabien Escalona, "France: Who wants to be a Social Democrat?” dans Ingo Schmidt, The Three Worlds of Social Democracy, op. cit., p. 37
[20] La Cour des comptes autrichienne, Rapport sur les revenus de 2016.
[21] Exemples tirés de Gabor Steingart, Weltbeben, Leben im Zeitalter der Überforderung, op. cit., p. 55
[22] Voir Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, op. cit. ; Anthony Atkinson, Inégalités, Paris, Seuil, 2016 ; ou encore Branco Milanovic, Global Inequality - A New Approach for the Age of Globalization, Harvard University Press, 2016.
[23] Daron Acemoglu & James A. Robinson, Prospérité, puissance et pauvreté, op. cit.
[24] Voir à ce sujet Michael Hartmann, Eliten und Macht in Europa – Ein internationaler Vergleich (Campus, 2008) et Die Globale Wirtschaftselite – Eine Legende (Campus 2016).
[25] Selon Thomas Piketty, L’économie des inégalités, Paris, La Découverte, 2008, p. 8.
[26] Cité dans Max Crook, “British Social Democracy without the Labour Movement”, dans Ingo Schmidt, The Three Worlds of Social Democracy, op. cit., p. 81.
[27] Daniel Aldrich, Building Resilience, The University of Chicago Press, 2012.