La tragédie de la dette souveraine
Les économistes effrayés, Eschyle de nos temps post-modernes, ont un effroyable talent pour mettre en scène la tragédie de la dette souveraine. Que chacun se soumette au jugement dernier de la raison économique : le souverain est enchaîné à ses créanciers, son esclavage financier est mérité et il devra payer ou périr.
Instruit de l’histoire, le souverain devrait pourtant se rassurer en se disant que la peur est bien mauvaise conseillère. Certes, le rapport de forces est historiquement inédit puisque les États ont abandonné le droit de battre monnaie à des banques centrales indépendantes et parce que l’État de droit interdit désormais de tuer les prêteurs. Il n’empêche : les citoyens demeurent maîtres de leur destin car ils sont les détenteurs de la souveraineté. Pour qu’ils s’en convainquent, encore faut-il qu’ils comprennent qu’ils sont les victimes de la dramaturgie des six grands discours de la dette.
Épisode I de la tragédie : le discours de l’immoralité de la dette. L’emprunt est un péché, l’argent est sacré et l’on doit toujours payer ses dettes. Le chœur des économistes effrayés et ses affidés politiques nous chantent que la dette est une question morale pour mieux faire peser la responsabilité de l’endettement sur le souverain-débiteur. Mais, objectivement, le peuple souverain doit-il être tenu pour seul coupable de l’endettement ? Une telle posture fait fi de la lourde responsabilité des marchés financiers (qui cherchent à s’enrichir en prêtant de l’argent aux États) comme des limites de la démocratie représentative (la dette pouvant être contractée sans le consentement du peuple et contre ses intérêts).
Épisode II : le discours de l’illégitimité de la dépense publique. Fils prodigues de l’État-providence, nous aurions trop dépensé. Or, comment expliquer que la dépense publique française se soit stabilisée à 53 % du PIB entre 1993 et 2009 et que, dans le même temps, la dette ait doublé ? C’est que les causes de l’endettement sont complexes : faiblesse de la croissance économique, interdiction pour les banques centrales de prêter de l’argent aux États, évasion fiscale, défiscalisation et politiques d’austérité procycliques. Malgré tout, le discours de l’illégitimité des dépenses étatiques persiste, mettant au banc des prévenus les fonctionnaires, les retraités, les malades ou les profiteurs sociaux. Mais franchement, qui osera dire un jour aux Français que « la dépense publique, c’est de la recette privée » ? Chaque fois que le gouvernement dépense un euro de plus, il achète des biens et des services à une entreprise… privée ! La vérité c’est qu’il n’y a jamais de capitalisme fort sans un État qui s’endette.
Épisode III : le discours du déclassement économique. La dette symboliserait le déclin. Les pessimistes déclament le refrain de l’État en faillite qui, à l’heure de la mondialisation financière, n’aurait d’autre choix que de se désendetter pour être crédible vis-à-vis des agences et des marchés. Cette homélie est portée par ceux qui ont acté la supériorité du marché sur le politique et contribue à la légitimation du démantèlement de l’État social. Au nom de la compétitivité, il n’y aurait plus qu’un seul diptyque possible : rigueur budgétaire et ajustement structurel.
Épisode IV : le discours familialiste. Les Cassandre comparent la gestion de l’État à celle d’un ménage. Raisonnement erroné car l’État n’est guère une personne privée. Un ménage peut faire faillite et avoir affaire à un huissier ; l’État ne fait jamais faillite car ses biens sont insaisissables. Un ménage ne peut rééchelonner sa dette à l’infini ; l’État le peut car il est immortel. Un ménage ne peut créer sa propre monnaie ou lever des impôts ; l’État le peut s’il le veut car ce sont là ses pouvoirs régaliens. Du reste, que ceux qui veulent comparer l’État à un ménage aillent jusqu’au bout de leur logique : qu’ils cessent de ramener la dette publique à une année de revenu national. Si l’on présentait les choses ainsi, un ménage gagnant par exemple 50 000 euros par an et ayant une dette de 300 000 euros serait endetté à hauteur de 600 %. La vérité c’est que la durée de vie moyenne de la dette souveraine est d’un peu plus de sept ans et que l’État n’est donc endetté environ qu’à hauteur de 13 % du PIB. Pas de quoi faire trembler nos enfants…
Épisode V : le discours du transfert générationnel. Nous laisserions lâchement les générations futures payer chèrement notre surendettement. C’est triplement faux. D’abord, la dette publique finance l’avenir de nos enfants car elle est synonyme d’investissements dans l’éducation, la santé et les services publics de demain. Ensuite, nos enfants pourront toujours décider de réaffirmer leur droit souverain de renégocier ou ne pas rembourser la dette. À cet égard, l’histoire des annulations souveraines montre que l’État-débiteur finit toujours par occire les créanciers vautours. En 1558, Henri II répudia par exemple la dette due à place financière de Lyon de même qu’en 1797, les révolutionnaires annoncèrent l’annulation des deux tiers de la dette passée « pour donner à l’État les moyens de son avenir » (Dominique Ramel). Et l’histoire internationale récente de regorger d’exemples de défauts souverains : en Russie (1998), en Argentine (2001) ou en Équateur (2008). Enfin, la seule vraie dette que nous ayons vis-à-vis de nos enfants n’est pas comptable mais civilisationnelle : les pactes de sécurité, de solidarité et de biodiversité primeront toujours n’importe quel pacte de stabilité budgétaire.
Exodos : le discours de la raison européenne. Celui-ci repose sur l’idée que l’Europe a réussi le défi de la paix et qu’elle nous préservera toujours de la guerre. C’est une douce illusion : l’Union européenne « austéritaire » joue contre elle-même, désenchante et ourdit les nationalismes. La vraie solidarité budgétaire ne devrait pas reposer sur une règle d’or mais dans le recours combiné à la fiscalisation, la monétisation, la fédéralisation et la restructuration de la dette ainsi que dans un grand plan européen d’investissement dans les économies verte, de la connaissance, du numérique et de la santé. L’Europe est née à Athènes, comme la démocratie, elle ne doit pas mourir à Athènes pour l’économie.
Matthieu Caron