Penseurs d'Afrique


Du 5 au 26 novembre 2014 se déroulaient à Lille les semaines européennes de la philosophie (« Cité philo »). A l’occasion de la 18ème édition de ces rencontres, plus de cent conférences étaient organisées réparties, pour certaines, en sous-thèmes. L’un d’entre eux, « Penseurs d’Afrique », rassemblait une quinzaine d’événements mettant l’accent sur la pluralité des réalités africaines.

 

L’usage ambigu, dans l’intitulé même du thème de ces conférences, d’un génitif à la fois objectif, où l’Afrique est objet de la pensée, et subjectif, où l’Afrique devient la source et le sujet de la pensée, mettait en avant la tension constitutive d’un tel regroupement de penseurs. Pour reprendre les termes de Salim Abdelmadjid[1], qui présentait ses travaux sur la constitution d’un « concept d’Afrique », cette tension serait que l’Afrique existe mais qu’elle est en même temps l’un des lieux éminents de l’inexistence du monde. Autrement dit, la présentation à la fois d’une Afrique réelle et idéelle existant par ses devenirs. Ainsi, chacune des interventions s’attachait d’une part à faire renaître philosophiquement une Afrique dont les diverses réalités historiques et culturelles avaient été obscurcies, voire même anéanties, par le regard européen et, d’autre part, à faire émerger une Afrique nouvelle de cette réinstitutionnalisation des réalités africaines.

 

L’exposé des cultures africaines venant s’inscrire dans le prolongement d’un mouvement post-colonialiste était présent dans la conférence de Catherine Coquery-Vidrovitch, qui s’attachait à restituer la grandeur et l’importance des cités et empires africains avant l’intervention européenne au XVIIe siècle, mais aussi dans le propos sur le matriarcat de Fatou Kine Kamara, avocate, et Fatou Diome, écrivaine, toutes deux féministes militantes sénégalaises. De même, la conférence sur l’islam noir donnée par Souleymane Bachir Diagne, rétablissait l’importance fondamentale des échanges culturels à travers le Sahara dans l’histoire de la construction de cités telles que Tombouctou.

 

Cette volonté de restituer à l’Afrique ses éléments constitutifs historiques a aussi mis en valeur des problématiques, notamment dans les rapports entre Occident et Afrique, dont le sens réside dans les différents « devenirs » de l’Afrique et du monde. Penser l’Afrique implique, comme l’explique Salim Abdelmadjid, la négation par les penseurs d’Afrique d’une négation instituée qui priverait l’Afrique d’une place et d’un acte au sein de modes de pensées qu’on attribue à l’Europe. Cette double négation s’est révélée dans la discussion entre Jean-Loup Amselle, anthropologue français, et Souleymane Bachir Diagne, philosophe sénégalais. Jean-Loup Amselle s’opposait à ce que l’on puisse reconnaître un universalisme propre à la pensée africaine, « l’universel » étant une création européenne datant des Lumières. A ceci, le philosophe sénégalais répondait que l’acception d’une pensée africaine impliquait une réinvention du monde et donc de la pensée européenne, quitte à redéfinir de façon postcoloniale, l’universel comme acte de traduction. Cette tension est aussi présente dans les débats qui ont opposé deux conceptions différentes de la philosophie africaine, l’une ethno-philosophique s’inscrivant dans la lignée du prêtre Placide Tempels, qui publie en 1945 son livre la Philosophie bantoue et une deuxième tradition contre la tendance culturaliste de cette philosophie qui s’inscrit avec Aimé Césaire dans une philosophie productrice de concept.

 

L’élément sous-jacent de cette volonté de clamer l’existence de l’Afrique dans sa diversité et ses pensées était finalement éminemment politique. Politique, dans la question de l’Union Africaine, comme le montrait la projection du film Festival panafricain d’Alger[2], ainsi que dans l’exposition des réalités sociales d’un continent confronté aux atrocités de la guerre, à la dictature et à d’immenses inégalités. Mais aussi politique face à la nécessité d’une reconnaissance encore pressante de l’Afrique dans sa pensée et sa culture, ce qui a amené Romuald Fonkoua, directeur de publication de la revue  Présence Africaine, à dire que face au racisme politique encore prégnant en France, le mouvement des négritudes n’avait pas perdu de son actualité.

 

Robin Michalon

 

Dans le prolongement de ce texte sur la pensée africaine, nous republions un texte d'Achille Mbembe, "L'Afrique entre localisme et cosmopolitisme", initialement paru en octobre 2002.



[1] Voir S. Abdelmadjid, « Joseph Ki-Zerbo : le Savant, le Politique et l’Afrique », Esprit, août-septembre 2007.

[2] Wiliam Klein, Festival panafricain d’Alger, 1969.