Qu’est-ce que l’austérité ? Analyse du sous-texte de l’économie


À chaque campagne électorale française, grand bruit est fait sur les « réformes nécessaires » qui doivent imposer à notre pays une « cure d’austérité ». La récurrence de ces mots et de ces images dans le langage politique et médiatique mérite qu’on réfléchisse sur l’origine et la signification de ce qu’on pourrait appeler l’économiquement correct.

Il est rare qu’on s’intéresse au soubassement psychologique des théories économiques. Probablement cela tient-il à ce que l’économie est devenue, pour reprendre l’expression de Thomas S. Kuhn, le « paradigme »[1] à l’aune duquel on juge l’essentiel des problèmes de la société. Elle l’est devenue en passant pour une science fondée en raison sur des critères positifs et reconnus. Pourtant, elle colporte un imaginaire collectif, voire une mythologie ou une religiosité décelable dans son vocabulaire : titres de « créance » (croyance), système « fiduciaire » (fiducia = foi), « confiance » des ménages (toujours la foi), sans parler du fameux « In God we trust » sur les billets en dollars… En cela, une crise économique, comme le disait Mallarmé, est une « crise idéale »[2], c’est à-dire de l’idéal : la crise du crédit est une crise de foi. L’option qu’on tend à présenter aujourd’hui comme la seule véridique en économie, à savoir l’austérité, est par excellence réceptacle d’un imaginaire religieux et d’une morale qui ne dit pas son nom,  aux antipodes de la scientificité et de la technicité que lui prêtent les « experts ».

L’expression « politique d’austérité » est employée par Raymond Barre en 1976 alors qu’il est Premier ministre sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing. Ce dernier le présente pompeusement comme « l’un des meilleurs économistes de France ». Le mot « austérité » n’appartient pas à cette époque à la terminologie classique des économistes, qui préfèrent parler de « rigueur » (en allemand : Strenge). Le terme « austérité » devient populaire surtout dans les années 1990, aussi bien en France qu’en Angleterre (austerity) et en Allemagne (Austerität), et revient souvent dans les débats politiques nationaux ou européens.

L’austérité désigne à l’origine la « rigueur des pratiques et des doctrines religieuses », la « mortification des sens et de l’esprit »[3]. C’est une morale du renoncement, de l’abstinence, de l’ascétisme, en quoi elle est le parfait opposé psychologique de ce qu’on entend par « croissance » ou « relance ». La combinaison de ces deux extrêmes renvoie moins à un cycle rationalisable qu’elle ne donne une allure cyclothymique au capitalisme moderne. Surtout, cette valeur morale de l’austérité n’a cessé d’imprégner les discours de ceux qui la défendent sur le plan économique.

 L’austérité en appelle à l’esprit de sacrifice contre cet « esprit de jouissance » qu’évoque le maréchal Pétain dans son appel du 20 juin 1940 et qui servait déjà à expliquer la défaite de 1870 contre l’Allemagne. En témoigne un roman de Zola paru dix ans plus tard, Nana : « une société où se coudoyaient de grands noms et de grandes hontes, dans le même appétit de jouissances »[4].  Ce puissant complexe d’infériorité morale et intellectuelle envers l’Allemagne que relevait Claude Digeon[5] n’a jamais cessé de parcourir la société française depuis 1870. On retrouve cette angoisse de la décadence presque mot pour mot aujourd’hui dans les imprécations des « experts » tel Franz-Olivier Giesbert : « Trente ans de bêtises, de folies et d’imprévoyance, où l’on a vécu au-dessus de nos moyens. »[6] Amaury de Saint-Périer salue une conduite morale, « la persévérance récompensée »[7], dans la politique d’austérité de Raymond Barre marquée par une convergence de vues entre France et Allemagne à la fin des années 1970. À son tour, François Fillon défend la politique d’austérité en arguant que la rigueur est « une vertu ».

Alors que monastères et églises se dépeuplent et que la société française semble tendre vers la déchristianisation, au moins quant à la foi, l’esprit ascétique s’est donc transporté sur le terrain politique, puis sur le terrain socio-économique. Il ne s’agit plus simplement de sobriété, de « sérieux » budgétaire comme on l’entendrait pour un ménage : la politique d’austérité recommande une « cure », un « assainissement » où l’on se lavera de ses péchés en accomplissant la « réforme » complète de son comportement. Le lien apparent avec la Réforme protestante peut expliquer son succès outre-Rhin et la fascination tenace, quoique bien superficielle, qu’une partie de la société française voue au « modèle allemand ».

Ironie du sort, un économiste allemand de premier ordre, Max Weber, avait pourtant remarquablement démonté la psychologie morale du capitalisme moderne[8]. Weber explique que la condamnation morale qui jadis portait sur l’usurier (donc le créancier) porte à l’âge moderne sur l’emprunteur (donc le débiteur). La dette est considérée comme un poids sur la conscience dont il faudrait se « racheter » dans une logique de rédemption. La liberté du libéralisme, comme celle du protestantisme, consiste à faire rigoureusement ce que l’on doit. Le budget sera géré en « bon père de famille », équivalent de Dieu : le pratiquant de l’austérité revient ainsi à l’état d’enfance. L’agence de notation distribue des « bons points » aux pays les plus « avancés » dans la réforme, c’est-à-dire que l’on met en place une comptabilité morale pour consoler le pratiquant de ce que le bonheur ne lui est pas permis ici-bas.

Le travail est donc considéré comme un sacrifice et une obligation (l’oisif est un pécheur), mais aussi comme une faveur : le travailleur devra se repentir de « coûter » de l’argent à son employeur, et le citoyen recevant des aides de « coûter » de l’argent à l’État. Le jeu intemporel de la carotte et du bâton revêt une forme de nécessité psychologique dans le cadre de cette politique. En effet, l’espoir du rachat et de la bienveillance des « marchés », nouvelles balances des âmes dont les arrêts sont aussi impénétrables qu’infaillibles, vient compenser la tension qui accompagne la conduite d’austérité et rendre le quotidien un peu plus supportable, du moins pour ceux qui rêvent de lendemains où les marchés chantent. La culture de la mort est donc déniée ou recouverte par l’assurance d’une résurrection.

La puissance, l’aura de la politique d’austérité repose ainsi sur des critères moraux, religieux et psychologiques qui jurent avec la rationalité positiviste, voire scientiste, qu’elle voudrait incarner… quand ils ne la disqualifient pas tout à fait comme une pure « idéologie scientifique » qui simplement « louche du côté d’une science […] dont elle reconnaît le prestige et dont elle cherche à imiter le style »[9]. En effet, cette théorie économique appuie la froideur de son raisonnement prétendument moderne sur un ensemble de fantasmes collectifs qui n’ont pas d’âge – ou, pour le dire dans les termes de Max Weber, elle cherche à « rationaliser » des éléments de foi et des postures extra-rationnelles.



[1] Thomas S. Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1972.

[2] Stéphane Mallarmé, « La Musique et les Lettres », dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, p. 65.

[4] Émile Zola, Nana, Paris, Charpentier, 1880, p. 445.

[5] Claude Digeon, La Crise allemande de la pensée française. 1870-1914, Paris, PUF, 1959.

[6] Franz-Olivier Giesbert, « Trente ans de bêtise et d’imprévoyance », Le Point, 28 mars 2011. Cité dans l’excellent article de Mona Chollet, « Aux sources morales de l’austérité », Le Monde diplomatique, mars 2012.

[7] Amaury de Saint-Périer, ‪La France, l'Allemagne et l'Europe monétaire de 1974 à 1981. La persévérance récompensée, Paris, Presses de Sciences Po, 2013.

[8] Max Weber, L'Éthique protestante et l'Esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 2004 [1904-1905].

[9] Georges Canguilhem, Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie, Paris, Vrin, 1977, p. 44.