La rhétorique populiste
Nous savons depuis Platon que des beaux discours politiques, peu importe qu’ils soient vrais ou vraisemblables, peuvent influencer et même séduire la majorité d’une société. L’action de ces discours sur l’esprit est reconnue depuis l’Antiquité grecque et s’appelle la rhétorique. Platon reprochait aux sophistes d’en être les plus fervents artisans et savait très bien que ces discours ne reflétaient que très rarement les vérités. Plus d’une vingtaine de siècles plus tard, pour Emmanuel Kant, la rhétorique est simplement « un art de tourner la faiblesse de l’humain à ses propres fins, et qui ne mérite aucune estime[1] ».
D’après Samuel I. Jsseling, « La rhétorique sous-estime la rationalité et les pouvoirs d’une pensée autonome. En surestimant le pouvoir des mots, elle s’installe seulement dans l’extériorité. Elle ne se préoccupe pas de vérité mais seulement d’un semblant de vérité – le vraisemblable, et de la jouissance. Elle est amorale, violente, ce n’est qu’une tentative pour installer et conserver le pouvoir. L’exaltation du pouvoir des mots mène facilement, selon les philosophes, à l’exaltation du pouvoir tout court[2]. » Jsseling n’oublie pas de citer E. Levinas qui relevait que « la nature spécifique de la rhétorique consiste à corrompre la liberté et c'est pour cela qu'elle est violence par excellence, c'est-à-dire injustice[3] ».
Les critiques de Platon, Kant ou encore celles de Levinas à propos de cette méthode de communication s’érigent toutes autour d’un même souci, d’une même crainte : et si le vraisemblable, habillement déguisé en vérité, devenait un jour la valeur dominante du monde?
Logique instinctive
L’ambiance politique du monde, à l’heure actuelle, surtout dans les pays où on observe une montée des nationalismes populistes, semble confirmer que ces philosophes n’avaient pas tort. L’outil politique néolibéral contemporain le plus répandu est la promesse faite au peuple d’une vie meilleure. Cette promesse est souvent accompagnée d’un schéma rhétorique qui joue sur les affects.
Prenons le cas de Donald Trump aux Etats Unis, qui éclaire facilement la volonté de créer dans le discours proposé des boucs émissaires : en l’espèce, les Mexicains et les musulmans. Puis, la peur crée doit être grandie, arrosée, précisée. Ainsi, sa rhétorique suit plus ou moins la forme suivante : Nos voisins les Mexicains menacent nos richesses et les musulmans (de certaines pays étrangers, mais également sous-entendu de l’intérieur) menacent notre sécurité. La solution est si facilement trouvée et proposée par Trump : il suffira de bâtir un mur pour empêcher aux Mexicains de pénétrer aux Etats-Unis et d’endiguer le danger musulman au travers de régulations migratoires. Enfin, la synthèse de la rhétorique de Trump s’érige en maxime avec son slogan : « L’Amérique appartient aux Américains. Les Etats-Unis vont retrouver leur grandeur. »
Marine Le Pen s’impose comme le miroir de son collègue américain (alors vainqueur des élections) lors de son discours à Nantes en février 2017. Elle parle d’abord de la sécurité déficiente en France, puis des dommages que l’immigration peuvent (continuer à, selon elle) créer pour la France et, finalement, fait la promesse que la France pourra retrouver, sous sa présidence, la grandeur qu’elle se serait faite ainsi dérober.
Quand, lors de sa campagne politique, Viktor Orban, premier ministre de la Hongrie, demande à son peuple : « Etes-vous d’accord avec le fait que les migrants menacent l’existence et l’emploi des Hongrois ? », il ne fait rien d’autre que jouer sur la corde sensible des électeurs. La même menace est maintes fois suggérée par d’autres politiciens en Europe. Norbert Hofer a presque été élu à la présidence de l’Autriche en voguant plus ou moins les mêmes thèmes.
Qu’ils proviennent d’élus en place ou de l’opposition, ces discours anti-étrangers relèvent tous d’une même logique instinctive : « Nous avons un gâteau exclusivement préparé pour nous, et si nous le partageons avec les autres nous ne serons pas rassasiés. » Le partage du pouvoir, des ressources et des espaces : tous incluent « une peur » que ressentent un certain nombre de citoyens des pays de l’Ouest en particulier, mais cette peur demeure essentiellement instinctive. Ces instincts-là sont les terrains de jeu pour les rhétoriciens néolibéraux : « Les étrangers, boucs émissaires parfaits pour détourner l’attention des électeurs de la corruption du pouvoir[4]… »
La marque « démocratie »
Pour un praticien de la rhétorique, mentir n’entraine pas un souci éthique car la rhétorique est souvent considérée comme amorale. Nous savons depuis Machiavel que, lorsque le pouvoir est en question, tout est pardonnable, du mensonge jusqu’à la violence. L’exclusion d’autrui, de l’alius, est souvent la forme de stratégie favorite des rhétoriciens de ces types de politiques. La diffusion de la peur de l’autre cherche, dans la plupart des cas, à éliminer les adversaires dans une course au partage des richesses. La perte de confort et le souci de sécurité constituent le tendon d’Achille du courant dominant du peuple. Peu importe donc le réel ou même le vraisemblable, plusieurs politiciens pensent qu’il faut jouer sur ces instincts de peur ou de perte, en vue de remporter les élections.
Si la politique est une lutte pour atteindre la justice, elle nécessite alors la diffusion de vérités. Mais si la politique est simplement vue comme objet de commerce, et les élections comme marché, alors les discours politiques ne sont rien d’autres que des publicités, destinées à vendre des produits, et donc susceptibles de supercherie, ou de tromperie. Ce que l’on appelle « démocratie » aujourd’hui n’est peut-être que le déguisement en costume-cravate du capitalisme. Comme le dit Wendy Brown : « …ou peut-être le capitalisme, jumeau hétérozygote de la démocratie moderne et toujours des deux le plus robuste et malin, a-t-il réduit la démocratie à une marque, cette dernière version du fétichisme de la marchandise, qui coupe totalement l'image du produit à vendre de son contenu réel[5] ». Cacher le vrai contenu d’un produit au peuple, c’est souvent l’art de la politique néolibérale.
Inégalités
Il est clair que les richesses du monde ne sont pas distribuées équitablement aujourd’hui. D’une part, il y a une richesse et un confort accumulé dans l’Ouest. D’autre part, il y a des peuples qui souffrent de pauvreté et de l’imprévisibilité de leurs vies sous l’autoritarisme et la violence. La stabilité et la richesse attirent évidement ceux qui souffrent de pauvreté et de désespoir. Aujourd’hui, qui peut reprocher aux Syriens, chassés de leurs villages, soit par les troupeaux militaires du régime d’Assad, soit par Daech, de vouloir bâtir une vie nouvelle dans des territoires plus sécurisés et qui promettent et permettent un futur prévisible ? Mais cette volonté d’un avenir meilleur est alors considérée comme une menace – au travers des rhétoriques politiques conservatrices de l’Ouest – pour l’avenir des citoyens de l’Ouest.
Le fonctionnement lisse du capitalisme entraîne un certain nombre de nécessités pour une famille : au moins une maison, une voiture, un emploi, des achats réguliers dans des centres commerciaux et une ambiance sécurisée. Les rhétoriques de Trump, de Marine Le Pen, de Norbert Hofer ou de Viktor Orban en viennent à dire que ce portrait du bonheur, qui appartiendrait exclusivement aux familles américaines, françaises, autrichiennes et hongroises, ne doit pas être partagé avec des étrangers venus de l’Est qui, le cas échéant, ramèneraient de leurs pays instabilité, terreur, insécurité et autres crises économiques.
Quand la crise frappe la porte des pays enrichis par l’économie néolibérale (qui consistait il y a vingt ans à trouver des marchés, toujours plus profitables, et des ouvriers, toujours moins chers autour du monde), la tâche est de réussir à refermer les portes à cette mondialisation et d’empêcher l’Etat-nation de disparaître. La rhétorique politique européenne ou américaine, qui était « pro-étranger » dans les années 1950, est maintenant l’ennemie des étrangers. Nous savons que les conditions, les réalités et les situations ont changé. Nous avons appris à vivre avec l’amertume des réalités. Pour les rhétoriciens de la politique, la seule chose qui ne change pas, c’est le contenu trompeur de leur discours qui s’adapte aux nouvelles réalités pour mieux dominer le peuple.
Sinan Evcan, maître de conférences en science politique et philosophie à l’université internationale de Chypre
[1] Emmanuel Kant, Critique du Jugement.
[2] Samuel I. Jsseling, “Rhétorique et Philosophie”, Revue Philosophique de Louvain, 1978, vol. 4, n° 22, p. 194-195.
[3] Emmanuel Levinas, Totalité et infini. Essai sur l'extériorité (cité par Samuel I. Jselling, op. cit., p. 195).
[4] Le Monde du 4 septembre 2015.
[5] Wendy Brown, dans le collectif Démocratie, dans quel Etat ?, Paris, La Fabrique, 2009, p. 59.