Face à la désindustrialisation, quelle stratégie industrielle ?
La désindustrialisation est-elle une pente irrésistible ou un argument politique? Comment y répondre autrement que par des discours ? Plutôt quede se focaliser sur un modèle industriel ancien, il nous faut adopter uneperspective plus large, et anticiper les domaines dans lesquels la Franceest en mesure d’innover et d’exporter, comme la recherche ou la santé.
La désindustrialisation, dont on parle beaucoup ces temps-ci, peut être envisagée sous des angles différents. Tout d’abord, il faut prendre en considération son aspect symbolique : le fait de produire des biens matériels demeure en effet intimement lié à l’image qu’une nation se fait de sa propre richesse. Au vu des récents débats politiques préambules à la campagne présidentielle, cependant, on peut se demander dans quelle mesure la désindustrialisation renvoie à une réalité objective, tant elle a été instrumentalisée par les uns et les autres. Enfin, dans le cas où cette réalité s’imposerait, il faut envisager les différentes solutions qui pourraient présider à une réindustrialisation du pays.
La baisse des emplois industriels
La question de la désindustrialisation n’a pas été inventée par les candidats à l’élection présidentielle de 2012. Elle était déjà massivement présente à la fin des années 1970 et au début des années 1980. L’industrie est une composante majeure de la représentation symbolique d’un pays, et a donc souvent été un élément clé de la politique publique, comme ce fut le cas par exemple du « plan Acier » du gouvernement de Raymond Barre en 1978. La volonté de maintenir de l’industrie en France s’est cependant érodée dans les années 1980 qui ont vu, comme ailleurs en Europe, des restructurations industrielles majeures, associées à un grand espoir placé par les entreprises comme par les pouvoirs publics dans le secteur des services. Cette tendance s’est poursuivie dans les décennies qui ont suivi, avec par exemple dans les années 2000 la promotion de l’économie solidaire et du secteur associatif.
Aujourd’hui, la crise a remis la faiblesse économique de la France sur le devant de la scène, et c’est ainsi que l’on a vu ressurgir la question de l’industrie, de la production nationale, du made in France, en particulier face à une Allemagne perçue comme conquérante dans ce domaine, et à un afflux de produits chinois à bas coût. Il faut bien voir, cependant, que la question industrielle n’a jamais disparu du débat politique, en particulier dans certains territoires, comme l’est de la France, dont les difficultés d’emploi, liées à la désindustrialisation, existaient bien avant la crise de 2008. La réalité de la baisse des emplois industriels rencontre ainsi une forte valeur symbolique associée à ces emplois. On le voit bien lorsque, même aux États-Unis, où la part de l’industrie dans le Pib est pourtant encore moins élevée qu’en France, celle-ci demeure un enjeu politique et électoral majeur, notamment à travers la figure du « Blanc en col bleu » (white blue collar worker), qui a joué un rôle important dans l’élection de 2008.
Si, dans les statistiques sectorielles, la désindustrialisation est indéniable, et elle n’est pas limitée à la France. Au cours des vingt dernières années, l’emploi industriel en France et en Allemagne a baissé dans les mêmes proportions; simplement, en Allemagne, il a davantage baissé dans les années 1990, après la réunification, et remonte légèrement aujourd’hui.
Quelle est l’ampleur de cette tendance ? En France, les chiffres sont assez constants, et l’on peut considérer que, chaque année, le pays perd 60 000 à 70 000 emplois dans l’industrie manufacturière, et ce depuis les années 1980.
Cette baisse peut être expliquée par trois facteurs : tout d’abord, l’externalisation d’un certain nombre de tâches (informatique, entretien, mais également travail industriel intérimaire) vers le secteur des services (les sociétés d’intérim étant comptabilisées dans celui-ci et non dans le secteur industriel). Ensuite, l’effet mécanique des gains de productivité acquis depuis les années 1980. En 2007, on produisait en France plus de biens industriels qu’il y a trente ans, mais globalement, le poids relatif du secteur manufacturier dans l’économie française a beaucoup baissé, du fait de la croissance des autres secteurs. Les prix des produits industriels déclinent en effet bien plus vite que ceux des biens de services. Cela peut produire un effet de retour (si les biens sont moins chers, on en achète davantage), mais qui reste limité, du fait de la saturation du marché. De manière plus générale, on observe que plus une société est riche, plus elle se tourne vers la consommation de biens de services, au détriment des biens industriels. Enfin, le troisième facteur qui influe sur le poids du secteur industriel est la capacité d’un pays à maintenir la production sur son territoire, et à exporter ses produits à l’étranger.
D’un point de vue strictement comptable, on peut considérer que l’externalisation est responsable d’environ un quart des suppressions de postes dans le secteur industriel, soit 15000 à 20000 emplois. Cependant, il ne s’agit pas véritablement là de désindustrialisation, mais d’un transfert de catégories statistiques. Ce phénomène a surtout été présent dans les années 1980 et 1990. Depuis les années 2000, les externalisations ont pratiquement disparu. La moitié des destructions d’emplois sont à imputer aux gains de productivité, à une évolution globale des standards des économies développées, qui s’est accélérée dans les années 2000, à travers une relative saturation dans la consommation de biens industriels.
Le débat politique auquel nous assistons aujourd’hui, sur la compétitivité des entreprises françaises, les délocalisations ou le made in France, concerne donc environ un quart des emplois industriels perdus chaque année, soit environ 15000. Ce sont en effet les seuls à être « sauvables » par l’action politique ou économique. C’est en ce sens que l’on peut trouver le terme de « désindustrialisation » un peu fort, de même que l’attention médiatique qui lui est accordée, si l’on compare ces chiffres avec ceux du chômage (3 millions de chômeurs, près de 5 millions si l’on compte les personnes en sous-emploi). Pour faire baisser le nombre de chômeurs, il ne faut pas trop compter sur une « réindustrialisation », mais sur une stratégie économique plus adaptée aux évolutions de l’économie, même si l’installation d’une usine peut modifier localement de manière drastique les conditions d’emploi.
D’autant que l’évolution de la consommation en valeur vers le tertiaire est difficile à enrayer. On peut le faire, bien sûr, par l’innovation, qui maintient l’appétence des consommateurs pour les produits industriels. Aujourd’hui, l’innovation est extrêmement présente dans le domaine de l’industrie, mais elle est également très mondialisée. Il est difficile de l’orienter par des politiques locales. En somme, il est possible, pour des pouvoirs publics, de favoriser l’implantation d’industries sur leur territoire, mais ils ne peuvent transformer les modes de consommation et les préférences des consommateurs en France et à l’étranger.
Le cas français
Si l’importance croissante du secteur des services par rapport à l’industrie manufacturière est une constante dans les pays industrialisés, la manière dont cette transformation s’est faite en France a quelque chose de spécifique. En effet, notre désindustrialisation est majoritairement le fait de grands groupes, qui ont réduit leurs activités sur le sol français, à travers notamment la délocalisation de segments de production, évolution qui ne s’est pas trouvée compensée par un développement des entreprises moyennes (à titre de comparaison, l’Allemagne possède deux fois plus de Pme que la France). En outre, la baisse du secteur industriel s’est doublée d’une chute drastique du commerce extérieur, depuis la fin des années 1990, ce qui invite à se demander ce qui a changé au cours des dix ou quinze dernières années.
Plusieurs hypothèses sont avancées, parmi lesquelles l’hypothèse géographique : l’élargissement de l’Union européenne aux pays de l’Est aurait en effet déplacé le centre de gravité de l’Europe de la France à l’Allemagne, favorisant cette dernière, qui peut produire à bas coût en Pologne ou dans les pays limitrophes, assez proches géographiquement (moins de vingt-quatre heures par la route) pour s’inscrire dans une chaîne de production en flux tendu (« juste-à-temps »), en assurant tout de même une haute qualité de produits par le maintien d’un certain nombre d’étapes de production sur le sol allemand. L’explication, abondamment utilisée par les politiques, selon laquelle le coût du travail en France serait trop élevé, ne permet pas d’expliquer la baisse du commerce extérieur, puisque si l’on analyse, par exemple, les secteurs dans lesquels le coût du travail a le plus augmenté, on constate qu’ils ne correspondent pas à ceux dans lesquels les exportations ont le plus baissé. Enfin, certains expliquent la méforme de l’industrie française par un problème culturel : en France, le fait que les écoles d’ingénieurs soient séparées des écoles de commerce irait à l’encontre de la création de Pme, dans lesquelles ces deux dimensions sont intimement liées. Cela est peut-être vrai, mais le problème réside plutôt dans le fait que le capital humain produit par les écoles est en grande partie absorbé, d’une part par la finance, d’autre part par les très grandes entreprises. Ce qui pose également la question de savoir pourquoi les Pme françaises sont si peu attractives pour les jeunes diplômés.
L’explication la plus convaincante est liée aux politiques publiques et privées d’investissement dans l’innovation. Au début des années 1990, la France était dans les cinq premiers pays de l’Ocde en termes d’investissement en recherche et développement. Aujourd’hui, elle est vers la douzième place. Ce décrochement est dû à un choix politique désastreux qui a été fait en 1993 pour contrer les effets de la crise économique de l’époque, celui de réduire les dépenses de recherche pour faire des économies. C’est d’ailleurs en 1995 que l’on voit les investissements de l’Allemagne en recherche et développement dépasser ceux de la France. De nombreux autres pays (Autriche, Corée, Finlande…) ont fait le choix de miser sur l’innovation pour faire face à la crise, plutôt que de faire des économies au détriment de la recherche.
Relancer l’industrie française
Plusieurs solutions sont envisageables, pour tenter de redynamiser l’industrie française. À moyen terme, l’investissement dans l’innovation demeure une priorité. Former plus de chercheurs est possible, en redéployant des aides, notamment le crédit impôt recherche, dont l’efficacité est plus que discutable. Cela aurait comme résultats la création d’emplois à haute valeur ajoutée (qui viendrait remplacer la politique actuelle consistant à créer des emplois peu qualifiés et précaires) et un effet de levier sur la recherche privée. Il s’agit d’une solution à long terme, mais qui est indispensable si l’on veut compenser le retard accumulé dans ce domaine au cours des dix dernières années; cela permettrait de redonner de la valeur ajoutée aux produits français, qui sont aujourd’hui jugés, par nombre de directeurs d’achats, de bonne qualité mais peu innovants.
Il faut également revoir la stratégie industrielle des entreprises. Les grands groupes français ont en effet adopté une réaction bien particulière face à la mondialisation, celle de la délocalisation complète de toute la chaîne de production, là où l’Allemagne a toujours maintenu l’assemblage final de ses produits sur son territoire. De même pour les pays scandinaves (on songe à Nokia, qui a beaucoup délocalisé dans les pays baltes, qui ne sont qu’à quelques heures de bateau, mais a maintenu la phase finale de production en Finlande). Il y a là une vraie logique industrielle, absente en France, qui pourrait pourtant profiter de la proximité géographique et culturelle du Maghreb pour y délocaliser une partie de sa production. Cela concerne surtout les grands groupes, qui mériteraient de repenser leur stratégie globale de développement.
Pour ce qui est des Pme françaises, on constate que, si elles parviennent assez bien à entrer sur les marchés extérieurs, elles ont en revanche des difficultés à s’y maintenir et à s’y développer, en particulier parce que les contraintes de crédit qu’elles subissent les en empêchent. Il s’agit donc de construire davantage de relais, à travers notamment une réforme des aides à l’exportation, trop centrées sur l’implantation et pas suffisamment sur le maintien. On peut également agir sur le crédit : les banques françaises sont trop frileuses, et interrompent trop facilement les crédits qu’elles accordent aux entreprises, créant ainsi une fragilité structurelle du secteur des Pme.
Toutes ces mesures sont nécessaires, mais elles ne seront pas suffisantes si elles ne sont pas portées par une vision politique du développement industriel de la France à moyen et à long terme. Pour ce qui est du redéploiement vers le Maghreb, l’État pourrait commencer à le mettre en œuvre dans les entreprises dont il est actionnaire, en associant ainsi diplomatie et industrie, en concertation avec les organisations patronales.
Les solutions ont toutes leurs limites, dans la mesure où, si l’on reste dans une logique strictement mercantiliste, il est évident que tous les pays ne peuvent pas être exportateurs nets.
Au-delà de l’industrie : quelles sources de richesse pour la France ?
Il faut aussi penser au-delà de l’industrie manufacturière, et se demander plus généralement dans quels domaines la France pourrait être en pointe en matière d’exportation, et dans quels domaines elle pourrait maintenir la production sur son sol. Plusieurs segments peuvent être considérés comme « porteurs », dont par exemple celui de la santé.
Il y a peu de choses dont on puisse être certain concernant l’évolution du monde dans les trente prochaines années. L’une d’entre elles est la question écologique, notamment climatique, qui va devenir de plus en plus prégnante dans le débat public et dans les choix économiques. La France reste en retrait dans ce secteur, alors que l’Allemagne en a fait une priorité stratégique. L’autre chantier capital des prochaines années est celui de la santé. Le vieillissement de la population des pays développés, allant de pair avec l’enrichissement, est une tendance lourde, et les dépenses de santé ne cessent d’augmenter malgré la crise. Aux États-Unis, on prévoit que d’ici vingt ou trente ans, 30% du Pib américain sera lié aux dépenses de santé. Les besoins augmentent, la demande sociale est réelle, et les individus sont de plus en plus mobiles. Sans parler de « tourisme médical », on constate effectivement que de plus en plus de gens vont se faire soigner en dehors de leur propre pays. La France, par exemple, a un excédent « commercial » important vis-à-vis de la Grande-Bretagne dans ce domaine, car de nombreux retraités britanniques viennent s’y faire soigner aux frais de la sécurité sociale du Royaume. Ce secteur, en pleine croissance, génère aujourd’hui en France un milliard d’euros par an, ce qui est loin d’être négligeable.
Il faut ajouter que la santé, si elle appartient au secteur des services, peut avoir des répercussions sur celui de l’industrie, par exemple en matière d’imagerie médicale. De même que la révolution informatique a associé les contenus et les produits, d’autres domaines peuvent également lier services et production industrielle.
Plutôt que de proposer une série de mesurettes (des aides ciblées sur des secteurs particuliers par exemple), il est nécessaire de s’inscrire dans des tendances de fond, de prendre des paris politiques sur le long terme. Pour ce faire, il faut de vrais entrepreneurs soucieux du bien collectif et capables d’éclairer les politiques sur les opportunités et les transitions économiques. Cela a été le cas dans les années 1990 aux États-Unis, lorsque le gouvernement Clinton, sur les conseils d’un certain nombre d’entrepreneurs et d’industriels, a décidé de financer massivement les « autoroutes de l’information » pour accompagner la révolution des nouvelles technologies. C’est de ce type de vision, qui dépasse les enjeux strictement idéologiques, dont nous avons besoin aujourd’hui.
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Directeur de recherche au Cnrs, École d’économie de Paris, auteur de les Décennies aveugles : emploi et croissance (1970-2010), Paris, Le Seuil, 2011. Ces propos ont été recueillis à l’occasion d’une des réunions d’un cycle consacré à la politique française organisé par la revue Esprit en 2011-2012.