Incarnation et épure. Poèmes présentés par Jacques Darras
Incarnation et épure
La poésie française contemporaine est mal connue du public des librairies. Aucune information à son sujet à la télévision, peu d’émissions sur les chaînes radiophoniques, pas la moindre trace dans la presse quotidienne ou hebdomadaire. Seuls quelques blogs individuels, quelques revues spécialisées offrent des recensions ou des nouvelles qui la concernent. Comme les poètes eux-mêmes divergent quant à leur appréciation de ce qui serait ou ne serait pas « poésie », on conçoit que le genre tende à s’estomper à l’horizon des préoccupations générales. C’est pourquoi la revue Esprit, dans ses prochains numéros, fera entendre à fréquence lente mais régulière l’immense richesse d’un art devenu trop confidentiel dans le brouhaha médiatique actuel. Nous présenterons de brefs extraits d’œuvres de poètes contemporains, dans l’espoir de les donner à lire plus exhaustivement. On n’oubliera pas que par le passé Esprit – sous l’inspiration d’Albert Béguin par exemple – consacra des chroniques importantes au poème.
La quête de Marie-Claire Bancquart (née en 1932) est un modèle d’obstination et d’épurement poursuivis sur le parcours de toute une vie. Depuis le premier recueil symboliquement intitulé Mais (Vodaine, 1969) impliquant l’objection et le refus, jusqu’à Rituel d’emportement. Poèmes 1969-2001 (Obsidiane & Le Temps qu’il fait, 2002) rassemblant vingt recueils intermédiaires plus un inédit, Marie-Claire Bancquart a pratiqué une poésie de plus en plus incarnée, faisant de son corps un instrument d’interrogation et de dérision pour aboutir à une manière de sagesse ironique, lucide et jamais résignée. Chez elle, la poésie se fait veille dans un demi-jour, les échecs les plus minimes sont autant de seuils à progresser. Ce que l’on gagne à la fin, c’est la tendresse, l’abandon raisonné. Tout cela s’exprimant dans des poèmes relativement courts et condensés, sur la distance moyenne d’une page. Cette spécialiste de Paris à travers les siècles et de littérature française (Anatole France, Huysmans, André Frénaud, les surréalistes, etc.), longtemps professeur de littérature à la Sorbonne, a œuvré dans l’équilibre d’origines nordiques et méridionales (Boulonnais, Aveyron) conférant à son écriture une frappe que nous aimerions qualifier de « romaine ». C’est-à-dire classique renouvelée.
J. D.