La bataille d’Alep et la suite ?
Depuis le début de l’été, la bataille d’Alep se poursuit. Comme pour les autres villes, le régime vise une éradication des « terroristes », une sorte de chirurgie urbaine à coup d’obus et de bombes tout en resserrant son étreinte. On se bat de rue en rue, tour à tour perdues et reprises. Avant et après chaque assaut local, aviation et artillerie reprennent le contrôle des lieux à reconquérir. Plus de 300 000 Aleppins ont fui, beaucoup se cachent, quelques-uns reviennent et s’adaptent à la ville en guerre. Ils espèrent survivre aux bombes, aux fouilles et aux pillages des chabbihas, les voyous du régime, mais aussi à l’occupation et aux réquisitions des rebelles.
On a dit cette bataille décisive car la région d’Alep, aire rurale et urbaine de six millions d’habitants, est ouverte sur la Turquie. Les bombardements de l’aviation et des chars, le mitraillage des hélicoptères, le pilonnage des mortiers préfiguraient un engagement militaire classique. On s’attendait à un Stalingrad (L’Orient-Le Jour du 8 août 2012). C’était négliger la conduite d’un affrontement asymétrique à l’œuvre de part et d’autre. Côté régime, ce sont les chabbihas qui mènent la guérilla. Après une résistance acharnée et un quartier en partie anéanti, les rebelles allaient se retirer et s’évanouir avant de reprendre leur harcèlement à partir d’un quartier voisin jusqu’à son écrasement et ainsi de suite. Le pouvoir proclame Damas libérée alors que les locaux de la télévision d’État explosent, que les attentats se multiplient dans les beaux quartiers et que la banlieue sud est bombardée. Les quartiers les plus exposés, tel Midane, sont en ruine et désolés, sans âme qui vive. La rue principale de Salaheddine, à Alep, avait une allure bourgeoise avec balcons, bow-windows, galeries et belles façades. Les dernières photos la montrent pliée dans ses décombres, reprise en main par l’armée syrienne : une file indienne de soldats longe des vitrines éclatées et serpente à travers des amoncellements de pierre et de béton. Ici, la ville est morte tandis qu’à travers l’espace aleppin, du nord-est au sud-est, plus d’une vingtaine de points d’accrochages sont signalés1, chacun entraîne tour à tour l’intervention de l’aviation, avant que peu à peu des chars ne s’avancent, détruisent des immeubles suspects et reculent. L’aviation vise les écoles et les centres de soin, voire les boulangeries, là où se tiennent les rebelles. Du nord au sud, la façade ouest de la ville échappe à la guérilla. Acquise au régime, elle ne bouge pas.
Ce fut déjà, dès 1982, le sort du vieux centre d’Hama encerclé et bombardé durant une semaine (vingt mille morts ?) ; mais aussi, il y a peu à Homs, ce fut le cas des quartiers autour de Bab Amr qui aujourd’hui font figures de sites martyrs et désolés, réduits à des amoncellements de décombres.
Pour le pouvoir syrien, le mal est dans la ville et s’il le faut, pour le neutraliser, elle sera détruite. Les périphéries urbaines et, par contagion ou infiltration, les quartiers centraux sont tour à tour atteints par les « terroristes » qui s’y cachent : ce qui manifeste combien la ville est l’ennemi du régime : seul son écrasement préfigurera la victoire du pouvoir. Suivant l’analyse de Michel Seurat, cette guerre intérieure a pris forme dès la fin des années 1970 : la punition en cours des villes syriennes n’en est que l’ultime prolongement.
L’auteur de l’État de barbarie, récemment réédité2, identifie la figure d’un pouvoir singulier : porté par une minorité et au sein de celle-ci par une famille, celui-ci tire existence et légitimité du seul exercice de la puissance et des liens de sang qui lient ses membres. Cette assabiyyat engendre une pléthore de groupes affidés et violents. Ce système s’impose à la société qu’il divise et dissocie, voire brise, pour régner. La question de l’unité politique ne se pose pas car elle n’est que la conséquence de la puissance. L’unité se produit par désintégration. Michel Seurat avance l’idée d’une déconstruction du politique qui vise à diffuser en tous domaines l’insécurité : chacun doit se sentir menacé. Tel est « l’État de barbarie3 » qu’il décrit en référence à Ibn Khaldoum qui, il y a 600 ans, isolait le phénomène de l’assabiyyat : c’est-à-dire un État de meute qui établit sa suprématie par le crime. L’enjeu n’est pas la construction de l’État mais bien le règne de la peur. On sait que cette analyse du pouvoir des Assad entraîna la condamnation à mort de Michel Seurat par Hezbollah interposé.
L’assabiyyat et l’État de barbarie
Depuis la fin des années 1970, l’État de barbarie s’illustre comme puissance de confrontation et de division en tous domaines. Suite à l’attentat contre l’École d’artillerie d’Alep le 16 juin 1979, qui coûta la vie à 83 cadets alaouites, la répression se généralisa tandis que déjà la société se soulevait, ici et là.
Alep conduit la révolte. On peut même dire que depuis l’été 1979, la ville a pris l’habitude de vivre plus ou moins en marge de l’autorité centrale. Des quartiers entiers échappent à son contrôle, les attentats sont le lot quotidien et les Frères musulmans distribuent leurs tracts dans les souks au vu et au su de tout le monde […] tandis que la ville s’affirme en marge de l’autorité centrale4.
L’engagement de bandes armées (qui préfigurent les chabbihas d’aujourd’hui) recrutées par des abadayes5 va permettre au pouvoir d’essaimer l’insécurité. Ce qui prépare une intervention majeure :
Le 9 mars [1980] à Alep, les unités spéciales – troupes d’élite à fort recrutement alaouite – sont engagées contre certains quartiers populaires, avec l’appui de blindés et même d’hélicoptères, dont l’utilisation intensive est une grande première dans l’histoire militaire syrienne6.
Alors qu’il accueille le président malien, le 26 juin 1980, Hafez al-Assad, le père de Bachar, échappe à un attentat sur les marches du palais présidentiel ; ce qui légitime une lutte plus radicale contre l’ennemi intérieur dont va se charger Rifaat al-Assad, le frère du président, qui le lendemain fait massacrer plus de mille Frères musulmans dans la prison de Tadmor à Palmyre. Dans un éditorial du quotidien Tishrin, il se justifie ainsi :
Si nécessaire, pour construire la paix et l’amour, nous sommes prêts à engager cent batailles, à détruire mille citadelles et à sacrifier un million de martyrs7…
Suivant l’analyse de Seurat, l’espace politique disparaît derrière l’espace militaire. Une dynamique de la terreur se substitue à la dynamique conflictuelle propre à toute société : dès lors tout mouvement d’opposition renvoie au terrorisme. Conduite par Rifaat al-Assad8, la répression la plus violente se donne comme légitime et préfigure le massacre d’Hama de mars 2002. Elle n’est que la manifestation répétitive de l’État de barbarie mis en évidence dès la fin des années 1970 par Michel Seurat. Cet État s’est perpétué jusqu’à nos jours tout en suscitant un mur de la peur qui séparait la société civile du pouvoir. Au point que la ville d’Alep semblait se tenir à l’écart du soulèvement syrien qui se répandait de ville en ville depuis mars 2011. Elle n’avait connu que des manifestations pro-Bachar et semblait avoir oublié son passé rebelle, jusqu’à ce que, à la mi-juillet 2012, plusieurs milliers d’insurgés armés l’envahissent, prennent d’assaut plusieurs commissariats de police et y installent une guérilla. Subitement, le soulèvement qui s’était constitué ailleurs se saisissait de la cité, parfois à son corps défendant.
La militarisation de la rébellion s’est faite lentement suivant une variété de katibas plus ou moins indépendantes, plus ou moins armées, mais au préalable il avait d’abord fallu que s’effondre le mur de la peur, ce qui n’a pas été la suite d’un complot mais le fait d’une émotion grégaire : un état fusionnel qui renversait les interdits.
À l’exemple de ce qui s’était passé dans d’autres pays lors du « printemps arabe », il a fallu qu’une multitude affronte la mort. L’effondrement de la peur fut le fait des foules9 qui elles-mêmes se trouvèrent mobilisées par les martyrs : les chahids. La puissance de ce phénomène a échappé au pouvoir qui n’a pas vu la dynamique qui s’enclenchait en Syrie comme elle s’était enclenchée en Tunisie et en Égypte mais aussi au Liban entre le 14 février et le 14 mars 2005, soulevant plus d’un million de Libanais qui obtinrent ainsi la chute de leur gouvernement et le départ des troupes syriennes.
En l’an 2000, la mort de Hafez al-Assad et l’arrivée au pouvoir de son fils Bachar n’avaient rien changé. Malgré ce qu’on a appelé le « printemps de Damas » et sous l’impulsion de Maher, le frère cadet, le gouvernement par la terreur s’était à nouveau imposé. Toute opposition conduisait à la mort. Rafic Hariri qui cherchait à écarter la tutelle de Damas fut exécuté. Son martyre souleva le Liban. Une dynamique communielle s’était enclenchée qui neutralisait la peur !
Le mur de la peur
Le chahid (martyr musulman) meurt au nom de la justice divine, son sacrifice met en contact l’ici-bas avec l’au-delà. Le partage communautaire de cet état induit l’apologie du sacrifice et ceux qui accompagnent les obsèques offrent à leur tour leur vie. Loin de suspendre la violence au profit d’une unité nouvelle (suivant la problématique chrétienne de la victime émissaire de René Girard), le sacrifice des chahids répand et accroît la violence mimétique et sa contagion. La puissance des réseaux sociaux peut alors pleinement se manifester : portée par une émotion sacralisée, elle engendre la rumeur nécessaire à unifier une foule qui exige la justice.
En Syrie, en mars 2011, le soulèvement prend essor à Deraa, à la suite de l’arrestation et des tortures infligées à une quinzaine de garçons surpris à écrire sur un mur des slogans anti-Bachar. Le corps de l’un d’entre eux, Hamza al-Khatib, victime des pires violences, sera porté en procession. Son nom symbolisera le premier des chahids qui entraîneront successivement les foules sacrificielles à se livrer à la mort en vue de tout faire basculer. Des quartiers de ville se libèrent, durant l’été 2011 on y fait la fête. Ainsi en est-il à Bab Amr, quartier de Homs, qui sera entièrement détruit. Ces fêtes effaçaient de longs mois pendant lesquels, jour après jour, les foules avaient célébré leurs morts tout en s’offrant au sacrifice : la puissance communielle était censée renverser le pouvoir qui sans tarder mobilisa polices, armées et bureaux de renseignement au profit d’une répression sans contrôle des « terroristes ».
En sens contraire et dans les beaux quartiers d’Alep et de Damas, on assista à d’importantes manifestations de soutien au pouvoir.
Rafles, tirs à balles réelles, rackets, rapts nocturnes, tortures, assassinats, toute la panoplie du pouvoir s’étale au grand jour10.
Parallèlement, des dissidents de l’armée syrienne et des civils s’enrôlent dans les rangs de l’Armée syrienne libre (Asl), des katibas plus ou moins indépendantes se créent. Des chabihas (hommes de main du pouvoir) et des milices de quartier se multiplient. En réponse aux opérations de chars lancés à l’assaut des villes dissidentes aux quatre coins de la Syrie, telles Deraa, Duma, Homs, Rustane, Qousseir, Hama, Idleb, Deir ez Zor, une anarchie armée se met en place tandis que les quartiers sunnites sont systématiquement attaqués et en partie détruits.
Les comités locaux de la rébellion dénoncent la non-représentativité du Conseil national syrien (Cns). Lui-même est contesté par le Comité national de coordination pour le changement démocratique ou encore par des chefs de tribus tel Naival al-Bachir ou encore tel ou tel comité local, tandis que les Kurdes défendent leur autonomie et par exemple à Alep refusent aux rebelles l’accès de leur quartier et que, ici et là, apparaissent des comités populaires armés prorégime, comme dans le Wadi al Nassara (la vallée des chrétiens). Le Cns prône une intervention extérieure. Ce que conteste l’Asl, qui demeure autonome, tente d’imposer ses directives et réclame des armes. Mais, dépourvue de logistique, elle est elle-même isolée au milieu des milices armées, elles-mêmes autonomes tandis que l’insécurité est partout.
Par ailleurs, des violences intercommunautaires sont entretenues avec l’espoir qu’elles pourraient l’emporter sur la lutte contre le régime ou légitimer la lutte de celui-ci. À mesure que s’étendent les zones en guerre, les institutions s’effacent, il n’y a plus de justice ni de police : seuls s’imposent les rapports de puissance et la violence. Le crime se généralise. L’espace public est détruit. Aucune transition politique ne peut se dessiner. Mais à Alep des gens protestent contre l’état de guérilla qui leur est imposé.
Prospective
Le siège d’Alep est n’en finit pas, ici et là l’alimentation et l’eau posent problème. Les ordures s’accumulent en travers des rues. Des fumées noires malodorantes se répandent. À Alep centre ouest, les restaurants ne désemplissent pas. La ville ne tombera pas, elle se morcellera tout en se divisant. Cependant les Syriens veulent fuir leur ville, leur pays, leur région : plus d’un million de déplacés et 200 000 Syriens dans les camps étrangers frontaliers. Combien de temps encore avant que le système s’effondre ? La question de l’avenir du régime est dans tous les esprits. De retour d’Alep, Florence Aubenas croit en la victoire des insurgés11 mais rien n’est moins sûr.
Dans le sud de la Syrie, depuis plusieurs semaines, la ville d’Herak est assiégée. Au sud de Damas, on découvre un massacre : hommes, femmes, enfants, 300 morts ? Les vivres manquent, les maisons s’effondrent, le choléra menace, les gens meurent, c’est la catastrophe. Il y a peu, dans une mosquée de Damas, célébration de l’Aïd el Fitr, fin du Ramadan, fête de la réconciliation, assemblée d’hommes… entre le Grand Mufti de Syrie et le Premier ministre, Bachar al-Assad prie la paume des mains tournée vers le ciel : affirmation religieuse de la façade du pouvoir ? Mais côté armée loyaliste, est-ce que ça tient ? Est-ce qu’il y a toujours une volonté de combattre ? Après dix-huit mois d’engagement, l’armée n’est-elle pas conduite à l’épuisement ? Que vaut la rumeur qui colporte l’idée d’une légion étrangère en cours de création ? Premier scénario : le régime tient bon au milieu du pire.
Florence Aubenas signale un avion qui balance successivement ses bombes à côté de la cible et même en plein champ. Elle pointe une démobilisation du régime et même un pourrissement ; ce qui mène à un second scénario : le système se déferait de l’intérieur. À preuve, les défaillances se multiplient et dans sa conférence de presse du 18 août 2012, Laurent Fabius évoque de façon surprenante des défections prochaines de haut niveau. Faute de relais, la dynamique terroriste serait de moins en moins efficace sans pour autant suspendre sa logique. Ce qui rend de plus en plus urgente la déstabilisation du voisin libanais. Par exemple dans la région du Akkar (Nord Liban) qui sert de zone refuge. De ce point de vue, il est possible d’interpréter le contrat passé entre Michel Samaha, ancien ministre chrétien, proche de Bachar al-Assad, et le général Ali Mamlouk, chef des services de sécurité et numéro trois du régime. Il s’agissait de placer une série de charges explosives au cours de la visite pastorale du patriarche Bechara Raï à travers le Akkar. Le matériel fourni par les Syriens a été saisi au domicile de l’ancien ministre ; les charges étaient semblables à celles qui ont provoqué la mort de Kassir et d’Haoui et blessé gravement May Chidiac. Elles devaient mettre à feu et à sang la région. Mais pourquoi s’être adressé à un non-spécialiste ? N’est-ce pas reconnaître implicitement que le régime ne dispose plus de ses relais antérieurs ?
Par ailleurs les dissidences se poursuivent et se multiplient. La volonté de combattre semble laisser place à une expectative armée ; seules les chabbihas qui s’autonomisent de plus en plus poursuivent le combat pour leur compte. Une économie de survie s’installe. Ici et là les institutions cessent de fonctionner y compris dans les zones protégées. Cette asthénie générale débouche sur une décomposition de la Syrie en fiefs sous la tutelle d’émirs locaux ou d’anciens abbadayes, voire de fractions armées ou encore d’autonomies locales tel le pays kurde. Ce troisième scénario pourrait déboucher sur le repli du régime en territoire alaouite, ce qui impliquerait une éradication de la communauté sunnite particulièrement présente à Lattaquié ou dans certains villages qui ont d’ailleurs été déjà frappés.
En attendant le régime relance son armée à l’assaut des villes en particulier les quartiers est d’Alep. À Moscou, le vice-premier ministre avance la démission possible de Bachar al-Assad et la tenue d’élections présidentielles où celui-ci pourrait se représenter. Petite ouverture, aveu de faiblesse ou simulation ?
- *.
Auteur de Mon malheur arabe, Nantes, L’Atalante, 2010 ; il va faire prochainement paraître les Vautours de la Qadisha/les Suppliantes.
- 1.
« Le pouvoir livre une bataille incertaine à Alep », Le Monde du 10 août 2012.
- 2.
Michel Seurat, Syrie, l’État de barbarie, Paris, Puf, 2012.
- 3.
Id., l’État de barbarie, Paris, Le Seuil, 1989.
- 4.
M. Seurat, Syrie, l’État de barbarie, op. cit., p. 95.
- 5.
Chefs de bandes mercenaires sous contrat.
- 6.
M. Seurat, Syrie, l’État de barbarie, op. cit., p. 95.
- 7.
Cité par M. Seurat, Syrie, l’État de barbarie, op. cit., p. 102.
- 8.
Rifaat al-Assad vit aujourd’hui dans le quartier de Mayfer à Londres au milieu des ambassades et des grands hôtels.
- 9.
Jacques Beauchard, la Puissance des foules, Paris, Puf, 1981.
- 10.
Noria Adel, « Damas/Alger. L’allumeur de réverbères », dans Wassyla Tamzali (sous la dir. de), Histoires minuscules des révolutions arabes, Montpellier, Éditions Chèvre feuille étoilée, 2012, p. 62.
- 11.
Florence Aubenas, Le Monde du 17 août 2012.