Remettre son corps. Entretien
Le sociologue de la sexualité montre qu’avec le déclin des institutions traditionnelles et dans un contexte de prolifération des discours, de nouvelles exigences de réflexivité, de responsabilité et d’égalité se mettent en place. À défaut d’être libérée, la sexualité se met à jouer un rôle central dans la formation et la vie des couples.
The sociology of sexuality shows, that with the decline of traditional institutions and the growth of discourse, new norms of reflexivity, responsibility and equality emerge. Instead of being liberated, sexuality plays a key role in the forming and sustaining of couples.
Qu’est-ce qui vous a amené à travailler sur la sexualité ?
Je n’ai pas toujours travaillé sur le genre et la sexualité. Si cette approche et ce thème se sont mis à occuper une place dominante dans mon activité à partir du milieu des années 1990, c’est qu’ils donnaient une unité à des interrogations qui avaient surgi initialement de façon indépendante. Mais c’est aussi que les évolutions politiques et sociales des années 1990 et 2000 vers l’égalité des sexes et des sexualités étaient devenues plus propices à ce type de travaux1.
Mes toutes premières recherches au début des années 1980 abordaient la conscription et ses liens à la construction de la masculinité2. L’institutionnalisation du service militaire fait émerger simultanément une conscience nationale et une conscience de génération et de genre chez les individus masculins, dans laquelle la sexualité intervenait. Quand je suis entré à l’Institut national des études démographiques (Ined) en 1983, la première enquête que j’ai menée avec François Héran portait sur la formation des couples3. Puis l’irruption de l’épidémie de sida a suscité, dans les années 1990, une très forte demande sociale de recherches sur la sexualité, dans lesquelles j’ai travaillé à introduire une perspective de genre. Je me suis engagé ainsi dans la réalisation de nombreuses enquêtes sur les comportements sexuels en France et en Amérique latine (Brésil et Chili), tout en organisant en France un nouveau champ de recherches en sciences sociales sur la sexualité. Ces recherches, que je distingue de travaux relevant d’une approche sexologique ou clinique, ont connu un développement fulgurant en France : une grande partie des références que je présente dans la troisième édition de Sociologie de la sexualité sont des productions de jeunes chercheur.e.s français.es de la dernière décennie, alors qu’il n’était pas possible d’en citer lors de la première édition publiée en 20024.
Par rapport aux outils traditionnels de la sociologie, l’entrée par le droit ou la statistique, est-ce que la sexualité impose des contraintes méthodologiques spécifiques ?
Il faut convenir que la sociologie de la sexualité provoque une certaine réticence, à deux égards. D’un point de vue théorique tout d’abord, les disciplines à visée clinique paraissent plus légitimes, dans la mesure où elles proposent certes un traitement concret de problèmes sexuels individuels, mais… de manière souvent très normalisatrice. C’est moins le cas de la sociologie de la sexualité qui, en décrivant et en contextualisant les normes, les pratiques et les relations, peut prendre un point de vue critique sur elles, à rebours du sens commun ou des points de vue conservateurs. D’un point de vue méthodologique ensuite, l’objectivation de la sexualité à laquelle se livre la sociologie peut susciter de la méfiance, dans la mesure où elle ne repose pas sur l’observation directe5, mais généralement sur les déclarations individuelles des acteurs. Doit-on avoir confiance en ce qu’ils disent ?
Mener une recherche fondée sur des déclarations des personnes impose d’examiner les conditions de possibilité d’un échange de paroles sur un sujet aussi sensible que la sexualité. La personne interrogée peut ne pas avoir les mots ou le vocabulaire pour en parler, car elle n’en parle pas souvent. Elle peut craindre d’être jugée pour ses comportements. Enfin, elle peut redouter que sa vie soit révélée à d’autres personnes, notamment à des proches. Pour toutes ces raisons, elle peut trouver la situation d’entretien gênante, voire menaçante, et s’y refuser. Quant à la personne qui interroge, elle peut être ébranlée personnellement par ce qu’elle entend, surtout au début.
Or dans l’enquête par téléphone sur les comportements sexuels que nous avons menée en 2006 auprès de 12 000 personnes6, la grande majorité des personnes contactées a accepté de répondre, malgré le caractère intime du sujet. Comment l’expliquer ? Sur un thème sensible, le dispositif d’une enquête téléphonique est paradoxalement rassurant. Ne pas voir la personne qui vous interroge, avoir la garantie de l’anonymat et de la confidentialité, c’est pouvoir parler de soi sans risquer d’être jugé. Avec les personnes interrogées, nous avons cherché à installer une distance contrôlée, plutôt qu’une proximité trop grande. Encore faut-il que les personnes aient confiance dans l’entreprise. Les enquêteurs n’ont pas hésité à présenter la participation à l’enquête que nous organisions comme un acte citoyen : du temps donné pour une connaissance utile à la société. En outre, le questionnaire, à travers l’exploration très progressive et construite qu’il propose, incite les personnes interrogées à répondre avec sérieux et précision. Un autre défi est de faire parler des gens de milieux sociaux divers, voire de cultures diverses : le caractère très progressif du questionnaire joue un rôle d’apprentissage, enseignant le sens des mots avant de poser les questions. Avec un dispositif de recherche qui crée de bonnes conditions d’expression, il n’y a pas dans la population d’hostilité – bien au contraire – à parler sérieusement de sexualité et d’intimité : par exemple, la moitié des personnes qui déclaraient avoir subi un rapport sexuel forcé disaient en avoir parlé pour la première fois à l’enquête.
C’est lorsqu’elles se sentent véritablement en confiance que les personnes interrogées donnent des réponses fiables, c’est-à-dire qui reflètent leurs pratiques et leurs opinions et non celles qu’elles estiment socialement valorisantes. Une analyse a posteriori montre d’ailleurs la grande cohérence des réponses d’un même individu tout au long du questionnaire, qui serait difficile à obtenir s’il inventait ses réponses au fur et à mesure.
Alors qu’un certain nombre d’institutions prenait en charge la morale sexuelle, voire la répression de certaines pratiques, aujourd’hui, ce sont les individus qui ont intériorisé des règles et ce sont davantage les pairs qui opèrent une forme de contrôle. Comment comprendre cette transformation historique du cadre normatif de la sexualité contemporaine que vous appelez l’« individualisation » ?
Pendant la quasi-totalité du temps de l’humanité, on s’est représenté la reproduction comme une réalité entièrement inscrite dans l’ordre métaphysique du monde. L’idée d’une subjectivité ou d’aspirations sexuelles individuelles est une notion toute récente. Le mot même de « sexualité » émerge seulement dans la seconde moitié du xixe siècle. L’apparition de disciplines qui se veulent des « sciences de la sexualité », comme la psychiatrie et le droit (qui collaborent dans la « psychopathologie sexuelle »), conduit à la désacralisation d’un domaine que l’Église rattachait jusque-là à la théologie morale et à la chair. Du contrôle de la concupiscence, dont saint Augustin avait posé les bases, on est passé au souci de la normalité. L’individualisation est progressive : ce n’est qu’au xxe siècle que les questions de l’autonomie – notamment celle des jeunes et des femmes –, de l’épanouissement personnel et de l’égalité des partenaires dans la sexualité vont peu à peu venir sur le devant de la scène.
Depuis les années 1960, on a assisté à un déclin décisif de la régulation de la sexualité par les institutions, ce qui ne signifie pas pour autant la disparition de toute régulation. On ne peut pas comprendre ce qu’on a appelé la « libération sexuelle » si on ne décrit pas le régime de la normativité contemporaine. Les institutions qui prenaient en charge la définition du bien et du mal en matière de sexualité – religions, communautés locales, organisation du mariage et de la famille – ont perdu l’essentiel de leur pouvoir de contrôle, de rappel à l’ordre et de sanction. Il faut se rappeler que jusque dans les années 1950, les morales religieuse et laïque n’étaient pas si différentes. À la campagne, une femme qui tombait enceinte hors mariage pouvait avoir à quitter son village et sa famille : la force de l’institution du mariage était telle qu’elle pouvait imposer cette forme de bannissement.
De nouvelles sources de normes plus diffuses, de nouvelles sources d’information – plus que de contrôle – se sont mises à occuper le terrain de la sexualité, notamment par les médias traditionnels, par Internet depuis les années 2000, mais aussi par la diffusion de savoirs, comme la psychologie vulgarisée, la médecine, l’éducation sexuelle à l’école, les campagnes de prévention, et également la littérature, le cinéma, les séries, la publicité. Il ne faut pas oublier les mouvements sociaux comme le féminisme, le mouvement Lgbt (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres), les mouvements de personnes handicapées, qui, eux aussi, émettent des normes. Même les enquêtes sur la sexualité participent, par leur diffusion, à la création de normes « statistiques » : les individus apprennent à se situer personnellement à travers la connaissance qu’ils acquièrent des « comportements moyens », par exemple de l’âge au premier rapport ou du nombre moyen de partenaires. Plutôt qu’à un recul des régulations, on assiste ainsi à une prolifération des discours, des savoirs et des images de la sexualité, qui se traduisent par une multiplication des recommandations en matière de comportement, éventuellement contradictoires. Le contexte est celui d’un déclin de l’identification traditionnelle de la sexualité à la reproduction, au couple marié et à l’hétérosexualité.
La procréation n’est plus tout d’abord le centre de la sexualité, à la fois du fait de la généralisation de la contraception (ou plutôt de la « norme contraceptive ») et du fait de l’allongement du temps de la vie sexuelle, du côté de la jeunesse mais surtout des âges plus avancés, au-delà du temps de la reproduction. Il se produit ensuite un déclin de la dépendance traditionnelle de la vie sexuelle au couple marié. Pendant très longtemps, la sexualité était simplement un droit statutaire du mariage, même si les hommes – mais pas les femmes – pouvaient anticiper un peu le mariage en payant certaines femmes pour avoir des rapports. C’est l’inverse dans le modèle interpersonnel actuel, où l’engagement sexuel constitue la base et le moteur des relations et des couples, dans un contexte où la proportion de ceux qui se marient a beaucoup baissé. Par ailleurs, de plus en plus de personnes connaissent au cours de leur vie des expériences sexuelles sans projet de couple stable. Une troisième évolution décisive est le recul du monopole hétérosexuel : la plus grande visibilité sociale des pratiques entre personnes de même sexe, comme choix individuel – pas forcément irréversible d’ailleurs –, mais aussi comme mode de vie – donnant éventuellement lieu à un couple –, exerce une influence culturelle sur les hétérosexuels eux-mêmes et entraîne une nouvelle façon de considérer les attirances sexuelles, les préférences et les modes de vie7.
C’est dans ce contexte d’allongement de la vie sexuelle et de diversification des trajectoires sexuelles que prolifèrent de nouvelles sources d’information ou de normativité. Les individus sont contraints d’apprendre à s’orienter dans des situations porteuses de contraintes multiples, éventuellement contradictoires, en tissant la logique de leurs expériences. Alors qu’il n’existe plus de principe absolu ou universellement reconnu définissant a priori le bien et le mal, ils doivent construire la cohérence de leur vie sexuelle, en élaborant et en reformulant de façon pragmatique des lignes de conduite, souvent a posteriori, qui donneraient sens à leurs engagements.
Le nouveau régime normatif se caractérise par cette obligation de réflexivité très forte sur la vie sexuelle, adossée à des exigences sociales de responsabilité, de maîtrise de soi, d’attention envers l’autre et de négociation interindividuelle. Tout cela fait peser une lourde charge sur les individus qui doivent parvenir à se gouverner et à se réaliser eux-mêmes dans un contexte de réciprocité. La tâche n’est pas exempte de contradictions : il faut savoir se maîtriser mais, en même temps, il n’y a pas d’épanouissement personnel si on ne se laisse pas aller, si on ne perd pas le contrôle. Avec le déclin de l’institution du mariage, la qualité de la relation sexuelle – ce qu’on peut éventuellement appeler « la performance » sexuelle du couple, bien que ce terme soit ambigu – acquiert une importance nouvelle pour la relation conjugale, dès le début, mais aussi comme condition de sa durabilité. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une exigence de type néolibéral sur l’individu ; c’est plutôt une conséquence du rôle central joué par l’engagement sexuel pour la relation interpersonnelle. Cela explique la sexualisation de plus en plus rapide des nouvelles relations après la rencontre initiale, mais également l’inquiétude que provoquent les intermittences éventuelles de la vie sexuelle dans un couple stabilisé. Même si les inégalités de genre continuent à marquer profondément les rôles de chacun dans l’interaction sexuelle, on peut dire que la sexualité – et l’attente de réciprocité entre partenaires – occupe désormais une place sans précédent dans les relations.
On a le sentiment que l’individualisation et la prolifération des normes ont conduit à la disparition des appareils de contrôle. L’émancipation se fait-elle à l’égard du contrôle ou bien à l’égard des normes ?
L’expression d’« émancipation » correspond à la manière dont les acteurs des années 1970 percevaient les évolutions de leur vie sexuelle, comme structurée par un affrontement à des institutions dont le contrôle entravait leurs aspirations. Alors qu’ils percevaient le déclin du pouvoir d’imposition des institutions comme une « libération » à l’égard des normes, j’y vois plutôt un déclin des disciplines externes, prélude à une recomposition de la normativité. Les acteurs de l’époque ne percevaient pas qu’une normativité plus « insidieuse », fondée sur une intériorisation des contrôles, se mettait en place à travers la prolifération de lieux et d’instances où l’on parlait de sexualité. Dès 1976, Michel Foucault avait critiqué cette idée romantique d’une « Bastille sexuelle » qu’il aurait suffi d’abattre8. Sa fameuse critique de l’hypothèse répressive, c’est-à-dire de l’idée selon laquelle l’époque contemporaine serait en train de sortir à grand-peine du victorianisme après des siècles de répression et de silence sur le sexe, n’a pas été bien comprise. À travers la prolifération, déjà ancienne selon lui, mais renouvelée à l’époque contemporaine, de discours spécialisés, il décrit une incitation à parler de sexe, à se connaître à travers son désir, dont nous croyons naïvement, dit-il, « qu’il y va de notre libération ». Foucault critique en philosophe ce que nous appelons une normativité fondée sur des disciplines internes, auto-élaborées.
Cette injonction à parler, à développer un discours de cohérence sur sa propre trajectoire, signifie-t-elle que les lieux où l’on parle de sexualité sont des lieux politiques ?
Que la sexualité soit politique est une réalité acceptée par les camps les plus divers, à l’extrême gauche et chez les féministes d’abord, où la phrase « le privé est politique », qui remonte aux années 1970, concernait en partie la sexualité. Mais on peut dire que c’est une idée présente aussi chez les conservateurs. L’objectif de « démocratie sexuelle » s’est largement répandu dans la société et se trouve à la source de l’idéal de négociation interindividuelle, comme de celui de l’égalité des sexes et des sexualités. Un mouvement féministe déjà cinquantenaire, le Mouvement français pour le planning familial, établit un lien entre des mobilisations anciennes pour le droit à la contraception et à l’avortement et les enjeux contemporains d’égalité dans la sexualité et entre les sexualités. Le mouvement queer, autant culturel que politique, et qui a de multiples composantes, se mobilise depuis les marges sexuelles contre le « binarisme ». Les conservateurs, devenus plus expressifs dans la décennie 2010, parfois associés à ce que, depuis le début des années 2000, on peut appeler la « gauche morale9 », se situent sur la défense de la famille et la protection de la jeunesse, refusent l’égalité des sexualités et se mobilisent contre « la théorie du genre ». Enfin, il reste aussi des libertaires qui combattent avant tout l’ordre moral, avec l’idée qu’une fois les institutions disparues, l’adéquation entre liberté et sexualité sera acquise.
Observons comment ces courants s’affrontent autour de deux enjeux : le mariage élargi aux couples du même sexe (voté en 2013) et l’éducation à la sexualité. Avec sa fière devise : « Liberté, égalité, sexualités », le Planning, engagé pratiquement dans la défense de l’accès à la contraception et à l’avortement, a manifesté pour le mariage pour tous et conduit des séances d’information à l’éducation à la sexualité en milieu scolaire. À l’inverse, un mouvement conservateur comme la Manif pour tous et ses émanations politiques diverses, comme Sens commun ou VigiGender, qui sont les héritiers de mouvements réactionnaires contre le droit à l’avortement ou contre le Pacs (voté en 1999), défendent l’association exclusive entre le mariage et l’hétérosexualité, s’opposent à ce qu’ils perçoivent comme une propagande en faveur de l’homosexualité – ils font un scandale dès qu’on invite dans une école un intervenant qui serait lié à Aides –, défendent la complémentarité des sexes contre l’idée d’égalité et mettent une pression assez lourde et constante sur tous ceux qui s’engagent dans l’éducation à la sexualité. Ces nouveaux conservateurs ont une stratégie en direction des autorités, mais aussi très souvent une stratégie locale, un peu comme les groupes religieux américains.
En France, depuis 1973, une mission d’information sexuelle est confiée à l’école à travers les cours de biologie, devenus cours de sciences de la vie et de la Terre (Svt). L’information sexuelle « objective », centrée sur la reproduction, est distinguée d’une éducation à la sexualité, considérée alors comme normative, qui est réservée à la famille mais qui peut être organisée facultativement sous la forme de séances à l’école si les parents d’élèves sont d’accord. Beaucoup de choses ont changé depuis 1973 : un nombre de trois séances d’éducation à la sexualité par an a été fixé (à la fin de l’école primaire et au collège) et l’orientation sanitaire s’est renforcée dans l’éducation à la sexualité, en raison de la préoccupation pour la prévention du sida dans les années 1990 et d’un partenariat qui est signé, dans les années 2000, entre le ministère de l’Éducation nationale et le ministère de la Santé, qui place l’éducation à la sexualité dans le cadre de l’éducation à la santé. Une grande part des séances est assurée par des intervenants associatifs extérieurs. Mais dans les années 2010, la Manif pour tous et les groupes conservateurs, en alertant sur les « dangers » que l’éducation à la sexualité ferait courir aux enfants, suscite des paniques morales chez une partie des parents, qui aboutissent à geler les initiatives pédagogiques en matière de sexualité et d’égalité de genre et à renforcer un certain immobilisme. Dans un pays comme la Suède en revanche, on observe une sorte de consensus dans l’importance sociale qui doit être accordée à l’éducation à la sexualité.
Peut-on considérer les rapports sexuels comme une forme de conversation10 ?
Dans mon dernier ouvrage, je défends l’idée que les rapports sexuels ne jouent pas le même rôle à tous les moments d’une relation amoureuse11, ni à toutes les périodes historiques. Dans une relation naissante, à l’époque contemporaine, la pratique de « remettre son corps » assez vite et le fait que l’autre aussi remette le sien permettent d’accélérer de façon décisive la production d’une intimité et d’une proximité amoureuse entre les partenaires.
Dans les années 1950, en revanche, le mariage était précédé d’une période de fréquentation chaste de deux ou trois ans, pendant laquelle chacun observait le caractère de l’autre et l’évaluait moralement à distance afin de savoir si c’était quelqu’un de « sérieux ». Nous assistons donc à une transformation totale de la vision de l’amour naissant, qui n’est plus tant une communication sur des valeurs morales et sociales, comme naguère, qu’un échange fondé sur un partage de sensibilité dans lequel la sexualité joue un rôle central. Lorsque la relation conjugale se stabilise, la relation sexuelle devient un rituel d’entretien du couple, un temps créateur d’intimité partagée, qui permet au couple de s’isoler et d’évacuer des tensions. On parle ainsi des « conversations sur l’oreiller ». L’expérience qu’ont les partenaires de la sexualité conjugale n’est pas nécessairement convergente : les femmes ont plus fréquemment l’idée que la sexualité fait partie de la communication conjugale, alors que les hommes y voient plutôt un désir individuel. Enfin, si l’on s’intéresse au « désamour », on observe qu’il a rarement pour cause de fond les insuffisances de la sexualité conjugale ; néanmoins, la relation sexuelle est toujours porteuse, que les individus le veuillent ou non, d’informations très fines sur l’état de la relation. Si la relation s’est dégradée, pour de multiples raisons, cela se perçoit dans l’échange sexuel. Ainsi, il y a toujours une forme de communication implicite par la sexualité, plus qu’une conversation articulée.
L’avènement d’Internet, des réseaux sociaux, avec sites et applications, change-t-il la donne de la sexualité contemporaine ?
De nouveaux moyens de communication, en particulier Internet et la téléphonie mobile, ont fait leur apparition à partir des années 2000. Les sites de rencontres et les réseaux sociaux ont été utilisés dès le début ; les applications de rencontres sexuelles sont apparues dans les années 2010, même un peu plus tard pour les hétérosexuels. L’avènement d’Internet modifie également les conditions d’accès aux images pornographiques et érotiques. Si, dans les années 1970, le cinéma pornographique était visible en salle, il est devenu principalement accessible dans les années 1980 et 1990 par la location de cassettes Vhs en vidéo-clubs et, dans une moindre mesure, à la télévision. La disponibilité de vidéos pornographiques sur des plates-formes de visionnage supprime tout intermédiaire pour un spectacle désormais presque exclusivement consommé dans l’espace privé. Cependant, la proportion de personnes interrogées en 2006 qui avaient vu des films pornographiques n’a pas sensiblement augmenté par rapport à celles qui ont été interrogées en 1992, donc sans accès à Internet12. Rien ne prouve que les vidéos pornographiques seraient devenues la principale source d’information sur la sexualité pour les jeunes, comme on l’entend parfois dire.
L’idée qu’Internet aurait bouleversé la rencontre et la sexualité s’est répandue assez fortement dans les médias. On peut penser qu’en réalité, l’impact apparent des nouveaux moyens de communication sur les comportements sexuels est largement lié au fait que de profonds changements avaient déjà affecté la sexualité dans les décennies précédentes : notamment la généralisation par étapes du recours à la contraception et à la protection des rapports sexuels dès les années 1990 chez les jeunes, puis la sexualisation de plus en plus précoce des relations amoureuses et enfin la visibilité croissante de l’homosexualité, avec la mobilisation des gays contre le sida, leur présence croissante dans l’espace public et le vote du Pacs en 1999.
Les sites de rencontres, qui ont été analysés par la sociologue Marie Bergström, n’ont jamais été utilisés par la majorité de la population (on ne dispose pas encore d’études fiables sur les applications de rencontres). Lors d’une enquête menée en 2013, elle montre que, parmi les personnes de 18 à 65 ans, 18 % au maximum ont utilisé un site de rencontres dans leur vie13. Ce n’est pas le cas pour les homosexuels masculins qui recourent aux sites et aux applications de rencontres dans une écrasante majorité. Il y a eu une profonde recomposition de la sociabilité et des modes de rencontres chez les gays, qui a eu pour effet de faire décliner des anciens modes de rencontres.
Ceux et celles qui recourent aux sites font surtout des rencontres éphémères : les jeunes, notamment, qui ont de nombreuses occasions concurrentes, y voient une forme de loisir plus qu’un moyen de former des couples. En revanche, chez des personnes qui se séparent entre 35 et 45 ans, les sites sont devenus une forme de prise de contact relativement importante, dans la mesure où il n’y a plus autant de moyens de rencontrer des personnes disponibles à ces âges où les individus sont presque tous en couple. Les sites de rencontres, qui s’apparentent à des agences matrimoniales autogérées, participent donc de plus en plus aux remises en couple. Marie Bergström montre que, dans ces rencontres, la sexualité peut devenir encore plus précoce : elle signale moins le démarrage d’un couple qu’un intérêt à continuer à se voir.
En définitive, les observations sur les sites et les applications suggèrent que, contrairement à des spéculations qui avaient cours au début des années 2000 sur le développement d’un cybersexe sans contact entre les partenaires, les rencontres en chair et en os ont encore de beaux jours devant elles !
Note
- 1.
Citons, entre autres, la Conférence mondiale des Nations unies sur les femmes à Pékin en 1995, les mobilisations contre le sida dans les années 1990, l’inscription de la parité entre les femmes et les hommes dans la Constitution française en 1999, la loi sur le Pacs en 1999, les mobilisations contre la violence à l’encontre des femmes dans les années 2000.
- 2.
Michel Bozon, les Conscrits, Boulogne-Billancourt, Berger-Levrault, 1981.
- 3.
L’une de mes contributions a consisté à mettre en évidence que les inégalités et les différences de perception entre femmes et hommes jouaient un rôle moteur dans la construction des préférences et des jugements amoureux : voir M. Bozon, « Les femmes et l’écart d’âge entre conjoints. Une domination consentie. I. Types d’union et attentes en matière d’écart d’âge », Populations, no 2, 1990, p. 327-360. Voir aussi M. Bozon et François Héran, la Formation du couple, Paris, La Découverte, coll. « Grands Repères classiques », 2006.
- 4.
M. Bozon, Sociologie de la sexualité, 3e édition révisée, Paris, Armand Colin, 2013.
- 5.
Sur l’invisibilité des actes sexuels ordinaires, voir M. Bozon, « Les significations sociales des actes sexuels », Actes de la recherche en sciences sociales, no 128, 1999, p. 3-23.
- 6.
Nathalie Bajos et M. Bozon, Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et santé, Paris, La Découverte, 2008.
- 7.
Cette idée a été développée par le sociologue Michaël Pollak qui écrivait, au début des années 1980, que l’homosexualité était devenue une sorte de modèle culturel pour la société. Voir M. Pollak, « L’homosexualité masculine ou le bonheur dans le ghetto ? », dans Philippe Ariès et André Béjin (sous la dir. de), Sexualités occidentales, Paris, Seuil, 1984.
- 8.
Michel Foucault, Histoire de la sexualité, tome 1, La Volonté de savoir [1976], Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1994.
- 9.
Michel Foucault, Histoire de la sexualité, tome 1, La Volonté de savoir [1976], Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1994.
- 10.
Sur le thème de la conversation, voir Irène Théry, « L’énigme de l’égalité. Mariage et différence des sexes dans À la recherche du bonheur de Stanley Cavell », Esprit, mai 1999.
- 11.
M. Bozon, Pratique de l’amour. Le plaisir et l’inquiétude, Paris, Payot, 2016.
- 12.
Enquête « Analyse des comportements sexuels en France » (Acsf).
- 13.
Marie Bergström, « Sites de rencontres : qui les utilise en France ? Qui y trouve son conjoint ? », Population et Sociétés, no 530, février 2016.