Lévi-Strauss et le moment structuraliste
Repère
Lévi-Strauss et le moment structuraliste
Claude Lévi-Strauss a facilité le travail de ses biographes. Cet homme plutôt réservé et laconique pour ceux qui l’ont côtoyé a volontiers raconté sa vie. Tristes Tropiques qui l’a rendu brusquement célèbre hors du monde savant n’est pas un récit sur soi de fin de vie comme les universitaires aiment à en écrire. Rédigé très vite pour se libérer de l’abstraction austère de son premier grand ouvrage d’anthropologue, les Structures élémentaires de la parenté, ce livre inclassable, écrit dans une langue somptueuse, fait penser par son mélange de digressions personnelles et de proclamations théoriques aux textes de ses amis surréalistes qu’il avait fréquentés à New York. Plus tard, il s’est souvent prêté à des entretiens dans lesquels il revenait sur son itinéraire. Pour écrire sa magnifique biographie de Claude Lévi-Strauss, Emmanuelle Loyer n’a pas ignoré ces témoignages personnels. Mais avec une exigence méthodique très anglo-saxonne, elle y a ajouté tous les documents significatifs, ceux du père du structuralisme comme ceux de ses contradicteurs, et aussi une multitude de témoignages recueillis auprès de ses proches et de ses disciples. Car il faut d’habitude traverser la Manche pour trouver des historiens qui savent reconstituer avec autant de rigueur et de talent la façon dont s’articulent, chez un créateur, le déroulement d’une vie et le déploiement d’une œuvre, en évitant la figure providentialiste du génie prêt à s’élancer ou le didactisme piétonnier de la monographie.
Lévi-Strauss a signalé lui-même les deux événements qui ont bousculé son orientation intellectuelle : son séjour au Brésil qui l’a converti à l’anthropologie ; sa rencontre à New York, où il s’était exilé à cause de Vichy, avec le linguiste Jakobson qui l’a rendu structuraliste. Emmanuelle Loyer ne nie pas leur importance. Mais elle montre qu’ils s’insèrent dans une suite plus complexe de bifurcations dans lesquelles Claude Lévi-Strauss révèle l’éventail extraordinaire de ses dons et la rigueur avec laquelle il a toujours su les mettre en œuvre. Jeune agrégé de philosophie au lycée de Mont-de-Marsan au début des années 1930, il y enseigne une discipline qu’il trouve, en France, terriblement scolastique. Il milite à la Sfio et songe à une carrière politique avant d’y renoncer quand on lui propose d’aller enseigner à l’université de São Paulo. C’est du fond de l’Amazonie qu’il suivra, de très loin, l’aventure du Front populaire. Mais il emporte avec lui un sens du contact et de l’organisation qui infirme la figure du penseur enfermé dans sa tour d’ivoire dont on l’a affublé après les années glorieuses du structuralisme.
On a ironisé sur la brièveté de son expérience de terrain : quelques mois chez les Nambikwara d’Amazonie. C’était oublier que les ethnologues français, à l’époque, n’avaient pas la religion du terrain. Marcel Mauss, le plus grand d’entre eux, n’en avait jamais fait. Le terrain de Lévi-Strauss fut de courte durée, mais assez bouleversant pour qu’il en revienne convaincu qu’une telle expérience est indispensable à une formation d’anthropologue. Il ne quittait pas le Brésil. Mais les problèmes de logistique que posait son installation au cœur de l’Amazonie, comme le montre Emmanuelle Loyer, n’étaient pas négligeables. Son sens et son goût de l’organisation de la vie intellectuelle se retrouvent dans sa brève mission comme conseiller culturel, à New York, au lendemain de la guerre et surtout quand il crée, après son élection au Collège de France, un laboratoire d’anthropologie sociale qui va devenir assez vite l’un des principaux centres français de recherche en sciences sociales. Claude Lévi-Strauss n’ignorait pas l’anthropologie en arrivant au Brésil puisqu’il venait y enseigner les sciences sociales. Il n’ignorait pas non plus l’analyse structurale avant de rencontrer Jakobson à New York. En décidant d’étudier les systèmes de parenté, il avait choisi un thème classique qu’il abordait sur le mode comparatif et structural. Ce qu’il a trouvé dans la linguistique structurale, c’est la possibilité d’atteindre, en généralisant l’approche, la structure même du langage ou pour mieux dire la structure de la pensée.
De 1952, année de la publication de Race et Histoire, à 1962, quand paraît la Pensée sauvage, se déploie la décennie glorieuse au cours de laquelle il s’impose à la tête du courant structuraliste et impose ce courant au centre du débat intellectuel. L’analyse pénétrante d’Emmanuelle Loyer distingue les différentes facettes de cette nouvelle conjoncture qui voit l’astre Lévi-Strauss se lever à l’horizon du ciel parisien pendant que l’astre Sartre descend vers son couchant. Il y a d’abord un basculement idéologique au sein de la gauche qui entretiendra un temps la légende d’un Lévi-Strauss penseur de gauche. L’évanouissement du mythe léniniste de la révolution qui vient et, peu après, celui du mythe tiers-mondiste, où les peuples colonisés (en particulier le peuple algérien) prennent le relais de la classe ouvrière pour renverser le capitalisme, conduisent les intellectuels à ne plus attendre leur salut d’une histoire en marche. Comprendre les structures des sociétés, des cultures et de la pensée elle-même devient plus urgent que déchiffrer le destin de l’humanité. L’exploration scientifique des sociétés remplace la méditation philosophique sur la condition humaine. Cette nouvelle conjoncture se retrouve dans les curiosités du grand public. Le succès du structuralisme accompagne la promotion des sciences humaines. Lévi-Strauss y ajoute une profondeur philosophique en proposant un nouveau rationalisme, non plus cartésien, centré sur le cogito occidental, mais relativiste, à l’échelle d’une planète où l’homme ne règne plus en maître de la nature ni l’Europe en maîtresse du monde ; un rationalisme qui accepte la complexité et la diversité des formes de pensée.
Claude Lévi-Strauss a su diriger ce tournant avec une puissance théorique qui lui permet d’élargir le programme structuraliste à l’ensemble de l’univers symbolique. Tous les livres qu’il publie durant cette décennie approfondissent sa pensée dont il contrôle les répercussions idéologiques avec un talent et un goût évidents pour la polémique intellectuelle à la française. Dans la Pensée sauvage, par exemple, il conclut une description très dense et très savante des cultures dites primitives par une réfutation impitoyable de l’européocentrisme de la Critique de la raison dialectique de Sartre… qui l’avait accueilli plusieurs fois dans Les Temps modernes. Cette centralisation du débat qu’il organise, livre après livre, a beaucoup fait pour le succès du structuralisme. S’il se prête alors de bonne grâce aux sollicitations des médias, il a su résister bien mieux que les autres stars intellectuelles de la seconde moitié du xxe siècle, Sartre, Foucault ou Bourdieu, aux tentations du prophétisme. Dans le laboratoire qu’il a créé au Collège de France et qui attire très vite les jeunes espoirs de l’anthropologie, il règne par son charisme plus que par son autorité. Il n’impose aucune ligne doctrinale. Lui-même, tout en s’y astreignant à une présence quotidienne, s’enferme dans le long tunnel des Mythologiques, l’entreprise de longue haleine qui va occuper tout le reste de sa carrière scientifique.
Le structuralisme est-il mort ? L’œuvre et la figure intellectuelle de Claude Lévi-Strauss lui ont-elles survécu ? Il faut savoir gré à Emmanuelle Loyer de ne pas s’être posé ce genre de questions. Comme toutes les modes, vouées par essence à l’éphémère, le structuralisme a fini par être démodé. Mais son apport méthodologique a fortement marqué les sciences humaines ; et en particulier à travers l’œuvre écrite de Claude Lévi-Strauss qui continue à fasciner par sa puissance et son élégance. Le beau travail d’Emmanuelle Loyer est arrivé à faire revivre cette figure essentielle de la culture française à travers les cheminements complexes de sa pensée mais aussi à rassembler les différents visages de sa personnalité : un penseur imaginatif et fécond qui a préféré finalement l’éthique et la posture du savant à celles de l’intellectuel ; un personnage austère et distant qui s’est toujours montré très attentif aux problèmes personnels de ceux et celles qui dépendaient de lui ; un bourreau de travail qui a su préserver, tout au long de son existence, du goût pour les promenades en forêt, les femmes, la musique, la bonne cuisine, bref les plaisirs qui font la noblesse de la vie ; un conservateur incorrigible qui aimait toutes les institutions, y compris l’Académie française, mais qui a contribué plus qu’aucun autre à ruiner les prétentions de l’Occident à dicter sa loi au reste du monde.
André Burguière
À propos de…
Emmanuelle Loyer, Lévi-Strauss, Paris, Flammarion, 912 p., 32 €
Librairie
David Graeber, Dette. 5 000 ans d’histoire, Paris, Les liens qui libèrent, 2013, 624 p., 22, 90 €
Les économistes savent-ils vraiment ce qu’est la dette ? David Graeber en doute, à en juger par son ouvrage monumental. Cet anthropologue et activiste, figure importante du mouvement Occupy Wall Street, y retrace la généalogie de la dette pour mieux apprécier sa réalité historique, en défaisant quelques idées reçues véhiculées par la plupart des manuels d’économie.
Au premier rang de ces idées reçues se trouve le mythe du troc. On se figure à tort que les sociétés humaines ont commencé par le troc, avant de découvrir la monnaie et enfin le crédit, or c’est l’inverse qui est vrai : les hommes ont d’abord conçu la monnaie virtuelle, puis la monnaie réelle, mais sans remplacer entièrement le crédit. Sa pratique correspond plutôt à une sorte d’accident historique, lorsque des personnes habituées à utiliser des pièces de monnaie s’en trouvent dépourvues, ou que la monnaie ne vaut plus rien. Pour Graeber, le troc en économie est une fiction qui dissimule l’origine violente du marché et de l’État :
Historiquement, les marchés commerciaux impersonnels sont nés du vol. L’inlassable récitation du mythe du troc, utilisée comme une incantation, est avant tout pour les économistes une façon de conjurer le risque de devoir regarder en face cette réalité.
Comment est donc née la monnaie ? Selon une première hypothèse, elle aurait servi de substitut aux sacrifices humains, lesquels deviennent progressivement symboliques, puis disparaissent des rituels. La monnaie mise en circulation par les souverains représenterait ainsi « l’impôt-rachat de la dette de vie », ce qui permet de mettre l’accent sur la dimension politique et religieuse de la monnaie. Le pouvoir politique se serait approprié la légitimité divine afin de justifier l’impôt. Mais, dans la plupart des cités de l’Antiquité, le citoyen ne payait pas d’impôts ; seuls étaient imposables les vaincus, les étrangers assujettis. Graeber ne croit pas à la dette envers la « société », un concept relativement moderne. À quelle « société » appartient un marchand arménien chrétien sous le règne de Gengis Khan ?
Jusqu’à une date très récente, de nombreux habitants de la planète ne savaient jamais vraiment dans quel pays ils étaient censés être, ni pourquoi c’était important.
Les hypothèses sur l’origine sacrificielle de la dette partent du postulat de l’homme rationnel et calculant. Pourtant, les monnaies dites « primitives » (comme le coquillage) ne servaient pas à faire des comptes ni à échanger des biens, mais à reconfigurer des relations entre les personnes. D’où la signification de « payer », dont l’étymologie vient de « pacifier, apaiser » : la monnaie servait avant tout à conclure des mariages ou à régler des litiges pour éviter le développement de vendettas. En ce sens, la monnaie serait née d’une pratique primitive du droit, comme « créance de sang ».
Le développement de l’esclavage et la levée des armées sont déterminants dans l’essor de la monnaie et des marchés. Supposons qu’un roi désire financer une armée permanente de plusieurs dizaines de milliers d’hommes.
Dans le monde antique ou médiéval, nourrir une telle force pose un énorme problème – tant qu’elle n’est pas en marche, il faut employer presque autant d’hommes et d’animaux pour localiser, acquérir et transporter les approvisionnements nécessaires. En revanche, si l’on remet des pièces de monnaie aux soldats, puis qu’on exige que toutes les familles du royaume paient obligatoirement au roi l’une de ces pièces, on transforme en un clin d’œil l’ensemble de l’économie du pays en une immense machine à approvisionner les troupes.
En d’autres termes :
Si nous sommes devenus une société de la dette, c’est parce que l’héritage de la guerre, de la conquête et de l’esclavage n’a jamais entièrement disparu.
Les dettes nationales ne proviennent donc pas tant de l’emprunt pour des grands travaux que du financement de la guerre. La création des banques centrales institutionnalise cette alliance entre hommes d’argent et hommes de guerre de la Renaissance italienne jusqu’à nos jours. Il existerait donc deux formes de dette : la dette au sens étatique, religieux et économique, dont la fonction vise à établir la légitimité d’une autorité sur un groupe, et la dette au sens social, entendu non dans le sens de la société au sens holistique moderne, mais dans le sens de relations concrètes qu’entretiennent les individus et les groupes de tout temps. Nous nous devons tous quelque chose, et les dettes sont garantes du lien social. Lorsqu’on dit « merci », on demande miséricorde à son créditeur, on exprime sa dette. Lorsque cette personne répond « de rien », elle signifie que la relation humaine n’est pas comptable. La dette suppose que le débiteur reste moralement redevable à son créditeur : c’est une marque de confiance. En présence de la double signification de la dette, que faire ? Graeber propose un « jubilé », comme il a pu s’en faire dans l’histoire à l’échelle de certains royaumes : l’effacement des dettes par le souverain permettait de remettre les compteurs à zéro et ainsi de pacifier une société qui pouvait être au bord de l’explosion.
Cette analyse brillante de la dette se termine ainsi par un vœu à la fois trop et pas assez radical : trop, dans la mesure où l’on voit mal comment et pourquoi l’ensemble des États s’entendraient aujourd’hui pour annuler leurs dettes respectives (il faudrait pour cela l’autorité d’un monarque ayant le pouvoir de les contraindre). Pas assez, dans la mesure où le simple effacement de la dette n’empêche en rien sa reproduction : ici les travaux qu’il a menés précédemment sur la monnaie mériteraient d’être développés pour offrir des alternatives plus originales.
Édouard Jourdain
Giorgio Colli, La Naissance de la philosophie, Paris, L’éclat, 2015, 106 p., 7 €
C’est pendant une longue convalescence que Giorgio Colli, encore lycéen, découvre conjointement Nietzsche et les penseurs grecs, deux passions qui vont décider de sa vocation philosophique et ne plus le lâcher jusqu’à sa mort en 1979, à seulement soixante-deux ans. C’est à lui que l’on doit la monumentale édition des œuvres complètes de Nietzsche, publiées parallèlement en Italie, en Allemagne et en France. Aujourd’hui, les éditions de L’éclat, qui ont déjà publié tout Colli en français, offrent la réédition en poche de la Naissance de la philosophie.
Contrairement à une première traduction de Christian Viredaz aux Éditions de l’Aire en 1981, celle de Patricia Farazzi cite les auteurs grecs dans la version qu’en donne Colli, toute traduction étant une interprétation. Et pour les paroles des sages de l’époque archaïque, les choix que fait le philosophe italien sont absolument cruciaux. Ils supposent une intuition globale de la vision du penseur cité, intuition fondée sur une fréquentation quotidienne et vitale : on sent, derrière les mots, que Colli dialogue et pense dans la langue même de ceux qu’on désigne très approximativement comme des Présocratiques.
L’intuition fondamentale du livre est celle-ci : la philosophie n’est pas la poursuite d’une sagesse qui serait à conquérir, donc toujours devant nous ; bien au contraire, si le philosophe est « un amant de la sagesse », c’est parce qu’elle est irrémédiablement derrière lui.
Platon appelle sa propre littérature « philosophia » en l’opposant à la « sophia » qui l’a précédée.
Pour en comprendre l’origine, il faut donc remonter jusqu’à la période d’excellence des Grecs, que Colli situe aux viie, vie et ve siècles avant J.-C.
Il revient alors sur l’opposition entre Dionysos et Apollon, qui fonde la vision nietzschéenne du monde grec (et du monde tout court), mais pour la corriger. Car c’est Apollon qu’il faut privilégier :
Pour les Grecs la puissance s’exprime par la connaissance, et cette connaissance, qui appartient à la divinité, se manifeste à travers l’oracle, c’est-à-dire la parole.
Mais il ne faut pas ici occulter l’ambiguïté, donc la cruauté d’Apollon, le divin archer qui par ses flèches « frappe de loin ». Un sage, Héraclite, dit en effet :
Le maître, auquel appartient l’oracle qui est à Delphes, ne dit ni ne cache, mais indique.
Colli poursuit :
La parole, en se manifestant comme énigmatique, trahit sa provenance d’un monde inconnu. Cette ambiguïté manifeste l’hétérogénéité entre la sagesse divine et son expression dans les paroles.
Nous étions encore là dans la sphère religieuse. Mais ensuite,
par l’intermédiaire du Sphinx, le dieu impose une énigme mortelle, et l’homme seul doit la résoudre, au risque d’y perdre la vie. Enfin deux devins luttent entre eux pour une énigme : il n’y a plus de dieu, reste l’arrière-plan religieux, mais un élément nouveau intervient, l’agonisme, qui est ici une lutte à la vie et à la mort.
Encore un pas, et le fond religieux disparaît.
L’agonisme vient au premier plan, c’est la lutte de deux hommes pour la connaissance : ce ne sont plus des devins, ce sont des sages, ou mieux encore : ils combattent pour conquérir le titre de sages.
Cet esprit de compétition typiquement grec explique la parenté étroite entre l’énigme et la constitution progressive de la dialectique, qui devient vite instrument de destruction de l’adversaire. Après Parménide et avec Zénon, cette raison destructrice parvient à « l’anéantissement de la réalité de chaque objet, et jusqu’à la possibilité offerte à l’homme de le penser ». Les sophistes parachèvent le travail, avec le « nihilisme théorétique » de Gorgias et sa fameuse formule en trois points : il n’existe rien. Si quelque chose existe, ce quelque chose n’est pas connaissable. S’il est connaissable, cette connaissance n’est pas communicable à autrui. De fait,
Gorgias est le sage qui déclare la fin de l’époque des sages, de ceux qui avaient permis une communication entre les hommes et les dieux.
En effet, la rhétorique naissante fait entrer la dialectique dans le domaine public : l’orateur ne lutte plus contre un adversaire armé intellectuellement, mais vise à subjuguer ses auditeurs pris comme un bloc indifférencié. Un dernier pas, et c’est l’apparition de ce qu’on va appeler philosophie. Socrate, par son comportement et son enseignement oral, est encore un sage à l’ancienne, mais « Platon est dominé par le démon littéraire ». Avec lui,
la « philosophie » jaillit d’une disposition rhétorique liée à un entraînement dialectique, d’une impulsion agonistique incertaine sur la direction à prendre, du premier signe de fracture intérieure dans l’homme de la pensée, dans lesquels s’insinue l’ambition velléitaire à la puissance mondaine, et enfin d’un talent artistique de grand niveau, tumultueux et outrecuidant, qui s’exprime par des voies détournées dans l’invention d’un nouveau genre littéraire.
Celui que nous connaissons encore sous la même appellation.
À cette splendide reconstruction, on pourra reprocher de négliger tout un pan, politique, de la réalité grecque, que d’autres, aussi bien un Jean-Pierre Vernant qu’un Cornelius Castoriadis, pour ne citer qu’eux, ont exploré en montrant les liens entre raison, cité et démocratie. Mais Colli ne masque pas totalement cet aspect, et une très belle page met l’accent sur le contraste entre l’importance de la divination dans la vie des Grecs et leur passion forcenée pour la politique, qui se traduit par une suite ininterrompue de luttes sanguinaires. Cette remarque, lâchée comme en passant, donnera matière à méditer, surtout si on la relie à la réflexion historique d’un Thucydide, telle par exemple qu’elle s’exprime, implicitement et tragiquement, dans le fameux dialogue des Athéniens et des Méliens au livre V de la Guerre du Péloponnèse (qu’on peut aujourd’hui lire dans une version bilingue de poche, aux mêmes éditions de L’éclat).
Enfin, cette centaine de pages particulièrement denses forme une introduction idéale au grand œuvre inachevé de Colli, la Sagesse grecque, où se retrouvent les textes auxquels ce petit livre se réfère. Et en lisant ces pages, on éprouve la justesse de cette remarque de Mazzino Montinari, qui avait travaillé quinze années durant dans les archives Nietzsche à Weimar avec son maître devenu son ami :
Chaque livre de Colli est un succédané de l’action et, sous la forme de la littérature, nous sentons l’exhortation à vivre différemment, à vivre une vie digne d’un éternel retour.
Daniel Chambet
Marie-Anne Dujarier, Le Management désincarné. Enquête sur les nouveaux cadres du travail, Paris, La Découverte, 2015, 250 p., 18, 50 €
Les « planneurs » ont en commun de produire des dispositifs destinés à encadrer l’activité d’autres salariés : ingénieurs des méthodes, qualiticiens, chargés de la conduite du changement, responsables des ressources humaines, contrôleurs de gestion, spécialistes du marketing, de la communication, de la responsabilité sociale des entreprises (Rse), etc. Les cadres de proximité souffrent de la pression mise sur eux par des objectifs qu’ils jugent au mieux irréalistes et le plus souvent « stupides » et « contre-productifs ». Les directions générales en parlent comme d’un mal nécessaire des grandes organisations bureaucratiques. Les planneurs eux-mêmes n’y croient pas. Avant 35 ans, la mobilité est importante. Ils sont hyperactifs, ont « le nez dans le guidon » et n’ont « pas le temps de se poser des questions ». Il en résulte la crainte du bore-out pour les plus jeunes et celle du burn-out pour les plus chevronnés. Ceux qui font carrière se prennent au jeu :
En fait dans mon boulot, il n’y a pas de stress. Je me fabrique du speed, pour ne pas être là, pour fuir le réel, pour ne pas penser… Speeder, c’est éviter de sentir, c’est fuir la réalité de mes émotions.
Au terme de l’enquête, qui éclaire la réflexion critique sur les transformations du travail et du management, Marie-Anne Dujarier ne trouve personne pour défendre l’omniprésence des « dispositifs de finalités, de procédures et d’enrôlement » que les « planneurs » élaborent. De l’avis de tous les interviewés, ils joignent « l’inutile au désagréable ». En raisonnant en termes de plans, à distance et de manière abstraite, les « planneurs » planent.
Jean-Marie Bergère
Francis Wolff, Pourquoi la musique ?, Paris, Fayard, 2015, 458 p., 22 €
Cet essai de Francis Wolff, spécialiste de philosophie antique, est d’abord un livre de haute et belle pédagogie. Il relève le défi d’explorer les arcanes complexes de la musique sans jamais intimider le lecteur, sans rien sacrifier à l’ambitieuse érudition qu’exige un pareil parcours, et dans un style qui ne s’interdit ni l’humour, ni l’émotion, ni la confidence. Sa rigoureuse composition est « dissertative », riche de reprises éclairantes et conclusives au terme de chaque partie. À partir d’une définition a minima de la musique qu’une antienne s’obstine malicieusement à énoncer (« Mais la musique est l’art des sons »), nous sommes progressivement mais fermement introduits dans les étapes successives qui mènent à la compréhension pleinement intelligible du « devenir musique » : comment les sons, cette « tempête de bruits », deviennent des notes, comment, par le jeu d’un « entrelacs de causalités internes », se construit dans le temps le processus complexe de « la phrase musicale », et à un niveau plus global du discours de l’œuvre. Sont bienvenus à la fin du livre un glossaire ainsi qu’un index des musiques proposées à l’écoute qui illustrent l’argumentation.
La première partie, « Qu’est-ce que la musique ? », analyse le cheminement qui mène à la première définition élaborée de la musique : « La représentation d’un monde d’événements purs, sans chose. » Elle livre les options philosophiques qui guident cette approche de la musique comme un ordre rationalisé où collaborent le sensible et l’intelligible. Le recours à l’allégorie – subtilement revisitée – de la caverne platonicienne devenue une caverne sonore scande les étapes de la démonstration : Francis Wolff ne « lâche » pas ses prisonniers tant qu’il ne les a pas arrachés au brouhaha sonore pour les conduire jusqu’à ce moment émouvant où, parce qu’ils ont identifié les sons et l’enchaînement de causalité interne qui les lie, ils peuvent enfin écouter la musique et bientôt l’entendre, c’est-à-dire la comprendre. Une paraphrase de quelques mesures de Frère Jacques fait merveille pour nous faire entrer dans les méandres d’une causalité musicale dont Francis Wolff – farouche universaliste, d’où son insistance à définir la musique comme un universel anthropologique – n’hésite pas à dire que la musique atonale n’est que « l’exception qui confirme la règle ». D’une manière générale on notera un discret souci d’en découdre avec les formalistes et les relativistes, rétifs à reconnaître dans la prodigieuse diversité musicale des universaux ou pour le moins des « associations transculturelles ».
La musique « nous meut et nous émeut » : la deuxième partie, « Ce que nous fait la musique », donne une place importante au corps – certes « informé par la raison » –, aux émotions, à la beauté. On est heureux d’apprendre que celle-ci « existe objectivement » et qu’elle est bien « une propriété commune à toute musique », en tant que celle-ci est une « harmonie de sons ». Cette place du corps explique l’importance reconnue de la fascination des foules pour la main du pianiste, la voix de la cantatrice, témoins d’une virtuosité qui est « un défi à la nature ». Une fascination que Francis Wolff avoue partager avec la joie maligne de celui qui sait braver « la Loi de l’austère surmoi schönbergien ou adornien ». L’analyse du chapitre « Ce que la musique fait à l’esprit », un des plus ardus de l’essai, fait appel aux « quatre causes » dégagées par Aristote pour faire comprendre comment l’on passe de l’événement seulement sonore à l’événement musical. Toute l’énergie créatrice de la musique est dans ce jeu déjà souligné par Lévi-Strauss entre tensions et détentes dans le rythme, la mélodie ou l’harmonie.
Il revient à la troisième partie, « La musique et le monde », d’affronter la redoutable question de « l’expressivité musicale » : ne pas se résoudre à l’ineffable, ne pas tomber dans le postulat d’une musique qui ne veut surtout rien exprimer, « qui va vers elle-même ». Aux objections que Francis Wolff s’amuse à mettre dans la bouche d’anthropologues amusiques, sorte d’extraterrestres qui s’étonneraient « qu’on attribue des états d’âme à des ondes sonores », la réponse, on s’en doute, n’est pas univoque. Alain faisait déjà remarquer qu’« il y a là un beau sujet de discussion entre gens de bonne foi, car tous ont raison un peu ». Sans nier l’impact émotionnel de la musique – à condition, bien sûr, de ne pas confondre les émotions du monde imaginaire de la musique et les émotions éprouvées dans la vie réelle –, la réponse est qu’elle crée moins des émotions que des climats, des humeurs, « choses aussi indéfinissables conceptuellement que musicalement précises ». Il est entendu aussi qu’une même musique peut faire l’objet d’interprétations diverses sans cesser d’être musicale. Cette partie est l’occasion de l’un des plus beaux passages de l’essai, sur l’expressivité du jazz, et en particulier la capacité du swing à jouer de cette tension entre l’encadrement, toujours « carré et prévisible », et « une extrême liberté de chaque singularité à l’intérieur de ce cadre ».
La quatrième partie, « Pourquoi la musique… et les autres arts », « regard synoptique sur l’ensemble du parcours », ressaisit le sens des nombreuses analogies esquissées tout au long du livre entre les arts musicaux, les arts visuels et les arts du récit. Il s’agit d’une réflexion esthétique qui se veut aussi métaphysique : « Comment rendre raison du monde » pour l’arracher à son inéluctable incomplétude ? La réponse est dans cet universel anthropologique : « Partout où il y a des hommes, il y a des images, il y a de la musique, il y a des récits. » C’est le fruit, chaque fois, d’une collaboration entre l’imagination et la raison. Dans ce « triangle des arts », la part de la musique est de transformer en un tout autonome, par la grâce des relations de causalité, « ce que la vie offre de notes, d’accords, de silence ». En effet, « on vit dans la caverne mais il faut s’en évader pour ressaisir ce que l’on vit ». On remarquera que cette remarque, l’une des dernières de l’essai, fait écho à la belle définition que l’écrivain Pierre Bergounioux donne de la littérature : « Exister par deux fois. » Ultime preuve de la parenté entre ces deux arts du temps que sont la littérature et la musique.
Cécilia Suzzoni
Zoë Wicomb, Octobre, Paris, Mercure de France, 2015, 287 p., 23 €
Dans ce troisième texte traduit en français, Zoë Wicomb, considérée comme l’une des représentantes majeures de la littérature sud-africaine de l’après-apartheid, se libère en quelques pages du nœud de l’intrigue : la métisse Mercia, professeur de littérature anglaise à Glasgow, abandonnée par son compagnon de plus de vingt ans, se rend en Afrique du Sud à la demande désespérée de son frère Jack, resté au pays avec sa femme Sylvie et son fils de cinq ans, Nicky. L’interaction symbolique entre le rappel d’événements historiques et le recours à la fiction met le déracinement, les secrets de famille, le racisme, la quête d’une appartenance identitaire au cœur de ce roman exigeant.
La structure narrative complexe d’Octobre reflète la difficulté à reconstruire de manière cohérente l’histoire de l’Afrique du Sud. L’absence de chronologie des faits rapportés, l’analyse sur le même ton neutre et détaché des efforts de Mercia pour avancer sur son travail universitaire ou affronter tant les failles de son passé que la réalité du moment, le portrait saccadé des membres de sa famille et la référence soudaine à une décision politique dans le cadre de l’apartheid, tous ces éléments impriment au roman un rythme heurté, à l’image du désordre affectif qui habite les protagonistes. Mercia, en pleine crise de la cinquantaine, ne sait plus si sa place est à Glasgow ou à Kliprand dans le Namaqualand ; Jack, dans un état proche du coma éthylique, ne quitte plus son lit et refuse de parler à sa sœur pourtant venue pour lui ; Sylvie, qui travaille à temps partiel dans une boucherie, est rongée par la crainte de se retrouver dans un logement social ou d’être tuée par Jack ; Nicky, qui représente la part d’enfance de chacun, navigue maladroitement entre l’anglais et l’afrikaans.
Un même sentiment de confusion, teinté de culpabilité, taraude Mercia, qu’elle tente de renouer avec ses souvenirs familiaux ou de s’inscrire dans l’évolution politique de son pays. La femme métisse, professionnelle reconnue, qui a vécu en union libre loin de son pays, a refusé la maternité, mais songe à présent à adopter son neveu, se heurte à la corrélation entre statut de la femme et apartheid. Ce lien hante tout le récit alors que dans les romans précédents, il intervenait à un moment précis de l’histoire de l’Afrique du Sud : autour des activités du mouvement de libération dans David’s Story1 dont la véritable héroïne est Dulcie, la militante au corps meurtri, abîmé, violé ; à la fin de l’apartheid dans Des vies sans couleur2 où Marion, la propriétaire blanche d’une agence de voyage, découvre sa filiation avec Tokkie, la vieille servante noire de la famille, grâce à son amitié avec Brenda, sa première employée noire.
Dans Octobre, d’autres figures de femme s’imposent, Antoinette dite Nettie, la mère de Mercia, née à la mission moravienne d’Elim où trouvaient refuge les esclaves libérés et les indigènes Khoi, incapable de protéger ses enfants, les trois sœurs Willems, à la peau claire, mais sans les bons cheveux ni les bonnes origines, qui servent de mère à Sylvie dans l’environnement hostile du Namaqualand et surtout celle, centrale, de Sylvie. Chacune de ces héroïnes incarne un aspect de l’histoire de l’apartheid : pour Nettie, la soumission aux idées de son époux, l’ambitieux Meester tout entier possédé par le désir d’ascension sociale et imprégné de préjugés raciaux contre les Noirs et les pauvres ; la difficulté de se situer pour la famille Willems, rejetée par les Noirs pour son orgueil et méprisée par les autres pour son faible arbre généalogique ; l’impossibilité de poursuivre des études et de vivre ses rêves pour Sylvie, prisonnière d’un secret qui la dépasse.
Zoë Wicomb distille le doute sur la réalité du vécu de ses héros en introduisant dans le récit des personnages annexes, masculins pour la plupart, comme Fanus, le camarade de lycée de Mercia, trop pauvre pour aller à l’université, qui révèle à Jack le comportement honteux de son père Meester à l’égard de Sylvie. Elle joue sur la résonance de scènes récentes dans des souvenirs occultés pour en détourner le sens : les fleurs apportées par Nicky pour sa mère rappellent à Mercia la violence de son père, rouant Jack de coups d’aapstert. Les perceptions basculent : l’agressé devient l’agresseur ; le libéral est pétri de préjugés ; l’abandonné est celui qui a déjà délaissé ; le colonisé est aussi colonisateur ; l’opprimé est l’oppresseur.
Le jeu sur le langage, le glissement entre des paysages emblématiques de l’Afrique du Sud comme le veld et de l’Écosse comme la baie de Solway, l’importance accordée aux repas, la description des logements sont autant de repères objectifs qui accompagnent la quête identitaire de Mercia et définissent d’autres formes d’appartenance. La poésie mystérieuse des poèmes et des mots en afrikaans – koekemakranka, kabarra, dabikwa, doeke, stoep – fait écho aux références de Marcia à des auteurs comme Toni Morrison ou à des livres comme Home de Marilynne Robinson. La préparation artisanale du roosterbrood ou des sousboontjies par Sylvie contrebalance la sophistication des dîners organisés par Mercia pour Craig et leurs amis. Le climat – octobre sombre et pluvieux à Glasgow à l’opposé du printemps éclatant de Kliprand –, la faune tout autant que la flore – le saumon de l’Écosse, les ornithogales blancs de l’Afrique du Sud – participent aux affects, les révélant même parfois.
Les blessures, qu’elles soient enfouies dans la mémoire ou inscrites dans le présent, qu’elles soient d’ordre intime ou politique, se déploient en une seule et même mélopée, impuissante à apporter une réponse claire à la question de Mercia : « Où est ma maison ? »
Sylvie Bressler
James Salter, Pour la gloire, Traduit de l’anglais (États-Unis) par Philippe Garnier. Paris, Éditions de l’Olivier, 2015, 240 p., 21 €
James Salter est décédé le 19 juin dernier à l’âge de quatre-vingt-onze ans. Son ultime roman, Et rien d’autre, paru l’an dernier, a donc clos l’une des œuvres majeures de la littérature américaine contemporaine. La plupart de ses textes avaient été traduits en français. Il était grand temps que The Hunters, son tout premier roman qui lui avait valu une célébrité immédiate dès sa sortie en 1956, soit accessible aux lecteurs français. Les Éditions de l’Olivier se sont – enfin ! – décidées à publier ce livre mythique écrit alors que l’auteur, de son vrai nom James Arnold Horowitz, était pilote de chasse au sein de l’US Air Force3. Il a, à ce titre, effectué plus de cent missions en Corée au cours de l’année 1952. Le 4 juillet, il abattait un Mig 15.
Dans Pour la gloire, Salter met en scène le capitaine Cleve Connell. Quand celui-ci arrive en Corée, il a déjà passé sept ans dans l’Usaf. Pilote surdoué, il rejoint son escadrille avec le désir d’abattre cinq avions ennemis. Pourquoi cinq ? Parce que c’est le chiffre qui fait de vous un « as », « cinq était le nombre qui séparait les hommes de la grandeur » (p. 70). Mais il a déjà trente ans et il sait que c’est sa dernière chance de briller. Il va d’ailleurs se retrouver pris entre la génération composée d’officiers un peu plus vieux que lui, qu’il connaît bien, comme le colonel Imil ou le major Abbott, deux pilotes qui ont combattu durant la Seconde Guerre mondiale et ont été respectivement crédités de quatorze et six victoires, et celle de jeunes pilotes comme Ed Pell qui – avec agressivité et cynisme – va engranger les victoires.
Pour Cleve, les choses ne tournent pas comme il l’avait prévu. Les missions s’enchaînent sans qu’il parvienne à engager le combat. Les Mig nord-coréens sont absents, ou bien trop haut ou encore trop loin.
Combien de fois s’était-il lancé à leur poursuite alors qu’ils étaient déjà au-dessus de lui, leur ventre argenté en train de s’éloigner irrémédiablement ?
Le Graal, ce serait bien sûr de descendre un pilote coréen – mais peut-être est-il soviétique – surnommé Casey Jones, une légende vivante dont le Mig est décoré de cinq rayures noires4. Et Cleve se rappelle parfois, comme si cela était arrivé à un autre, que son désir de frôler la mort lui procurait autrefois un sentiment de pureté. Mais là, rien de tel. La guerre de Corée n’est pour lui que le décor d’une réflexion désabusée sur le sens de la vie et le début de son autodestruction.
Salter dépeint à merveille cet univers où le risque partagé côtoie la rivalité, où la confiance n’exclut pas la solitude. Il brosse par exemple le portait bouleversant de Carl Abbott qui, malgré ses six victoires obtenues en Europe seulement dix ans plus tôt, est désormais ostracisé.
Tu traverses une ou deux mauvaises passes [confie-t-il à Cleve] et ils te tombent dessus. Tous autant qu’ils sont. À bras raccourcis. Cette guerre à deux sous dont ils sont si fiers. Bon Dieu, moi, je faisais la guerre, une vraie guerre, quand ils en étaient encore à apprendre la grammaire. L’orthographe !
Heureusement qu’il y a le vol et les visions qu’il procure. Dans un style laconique et en usant de surprenantes métaphores, Salter nous fait partager l’expérience sensorielle d’un pilote de chasse.
Le plafond nuageux était plat à douze mille pieds. Lorsqu’ils piquèrent pour le traverser, ce fut comme s’ils pénétraient sous la surface de la mer. Dans ce monde immergé, tout était sombre, froid et irréel. Les collines escarpées étaient étouffées de verdure semblable à du velours, et le toit croulant des nuages, si proche, donnait l’impression d’être dans une immense grotte translucide.
Alors qu’approche la fin de son tour d’opération en Corée, Cleve réussira à abattre un premier Mig mais il ne pourra pas faire homologuer cette victoire. Il en descendra un second, celui aux cinq bandes noires, justement, mais pour des raisons que le lecteur découvrira, il en attribuera la victoire à son ailier, Billy Hunter, qui s’est tué au retour de la mission. Il accédera ainsi, paradoxalement en apparence, à la paix, comprenant le prix à payer pour rester fidèle aux idéaux de sa jeunesse.
Pour la gloire est au total un roman hanté par la vulnérabilité, une réflexion sur l’érosion des certitudes, mais également sur l’accès à la sérénité. En renonçant à sa seconde victoire, Cleve transcende en effet son ambition et découvre une part de lui-même dont il craignait d’être dépourvu et qui a partie liée avec la véritable grandeur5.
Dans la préface ajoutée en 1997, Salter déclare que sa participation à la guerre de Corée fut l’événement de sa vie dont il est le plus fier. On pense alors, évidemment, à cette remarque de Romain Gary, aviateur dans la Royal Air Force durant la Seconde Guerre mondiale :
La France libre. C’est la seule communauté humaine physique à laquelle j’ai appartenu à part entière6.
Avec Pour la gloire, Salter rejoint des écrivains qui, tels Antoine de Saint-Exupéry, transmutent leur participation à la guerre aérienne en réflexion sur la condition humaine7.
Jean-Paul Maréchal
Olivier Alexandre, La Règle de l’exception. Écologie du cinéma français, Paris, Ehess, 2015, 274 p., 16 €
Protégée par ses paillettes, sa légitimité institutionnelle et son aura artistique, la « grande famille » du cinéma français se montre pourtant dans ce livre sous un jour désenchanté, non dans le sens péjoratif du mot mais dans le « bon » sens, celui qui touche au dépassement des mythes. Première originalité, ce sont en effet les membres de cette famille qui constituent l’objet de cette entreprise sociologique de mise à plat, et non leurs œuvres. D’où viennent-ils, comment travaillent-ils ? Parcours scolaire, relations filiales, amicales ou conjugales, couples ou « bandes » formés à partir d’un passage commun dans un lycée, une salle de spectacle ou un cours de comédie, le réseau se dessine sous nos yeux, liant inextricablement privé et public, implicite et explicite, syndicats et institutions, lois et marchés. L’accent est mis sur des professions que le feu des projecteurs touche rarement, comme les producteurs et les distributeurs, maillons indispensables de ce monde du septième art spécifique à la France.
Les producteurs évoluent dans le premier marché, celui du financement des films. Les tableaux de carrière et les portraits des décideurs les plus puissants, qui naviguent entre service public et patronat, ne laissent pas de doute sur leurs liens avec le monde politique : les mêmes grandes écoles, les mêmes quartiers, les mêmes cravates et des façons de parler communes. Dans cet « hypercentre décisionnaire » réunissant quelques dizaines de personnes, l’intégration par transmission patrimoniale est, comme ailleurs, le ticket d’entrée le plus sûr (les Seydoux, les Bolloré, les Karmitz…). Autour de lui, on trouve le deuxième cercle, celui des producteurs indépendants, qui compte, comme dit l’un de ses membres, « à la fois des polytechniciens et des analphabètes ». Ils ont succédé à la génération des producteurs-artistes, héritiers en rupture de ban de leur famille entre aristocratie et haute bourgeoisie, de Georges de Beauregard à Daniel Toscan du Plantier. Nés plus tard, ils ont profité de la « refondation juridique des années 1980 », après le doublement du budget de la culture de 1982. Chez eux, la posture ni-ni est de mise : ni inféodés aux groupes et institutions, ni dans la bohème. La cravate est alors remplacée par la barbe de trois jours, et les références culturelles sont différentes (le Nouvel Hollywood et les séries Hbo, par exemple). Enfin, un troisième cercle concerne les outsiders, qui en attendant de réussir survivent grâce à un job alimentaire, un soutien familial ou le Rmi.
Contrairement à ce qui se passe souvent aux États-Unis, le producteur français cherche d’abord à réunir de l’argent extérieur, pas à miser tout son capital personnel sur un « coup ». Quatre leviers sont ici disponibles, qui résultent tous d’une volonté politique : le Compte de soutien au cinéma prélève 11, 6 % sur chaque ticket depuis 1948, films étrangers compris ; la télévision a des obligations de participation ; les investisseurs privés ont des avantages fiscaux s’ils prêtent au cinéma ; enfin, il existe un soutien public direct d’avances et d’aides diverses. Ce système limite les grosses pertes, et explique en partie le fait qu’il se tourne en France deux cents longs-métrages par an, soit le double d’il y a vingt-cinq ans.
Un chapitre entier, fascinant comme un bon roman, est consacré à Pierre Chevalier, né en 1945, directeur du Cnc et producteur de fictions sur Arte. On le voit occuper des postes successifs, changeant au gré des rencontres, lesquelles relèvent d’une sorte de hasard objectif. En effet, l’homme a des liens familiaux intéressants :
Si je n’avais pas été le neveu de Pierre Boulez, je crois que je serais clerc de notaire à Carpentras.
Plus tard il fait le baby-sitter pour les Deleuze, sympathise, et réutilise la rhétorique deleuzienne en arrivant à Arte pour « transcender le clivage » entre télé commerciale contrôlant les esprits et films d’auteur subversifs. Ce marieur de talents, « capteur d’idées et voleur de feu » comme il le dit, a réussi son passage : cinquante-trois téléfilms de l’unité Fictions, en douze ans, sortiront en salle (Marius et Jeannette, les Roseaux sauvages…) et lui vaudront la rétrospective « The Age of Pierre Chevalier », au MoMa de New York en 2008.
Les distributeurs, quant à eux, évoluent dans le second marché, celui de la commercialisation. Le lecteur les voit construire l’image du film, le faire exister dans l’espace public à coup de dossiers de presse, d’affiches, de bandes-annonces, sans compter « un habillage sémantique via les anecdotes de tournage et le sens assigné au film par le réalisateur et les acteurs » (p. 179). Ôtant volontiers les œuvres « artistiquement honteuses » de sa filmographie quand cela s’avère nécessaire, le distributeur cherche des partenariats avec les médias et « drague la presse », surtout celle dont le lecteur type est réputé aller au cinéma et avoir foi en son journal (« Le lecteur du Figaro, dit ainsi un distributeur, fait plus confiance au critique du Figaro qu’un lecteur du Monde au critique du Monde »). Il lui faut aussi se battre pour avoir le tapis rouge à Cannes ou au moins y organiser de belles fêtes « pour asseoir sa crédibilité ». Et avoir beaucoup de copies, même si le temps n’est plus où les salles supportaient seules la rentabilisation d’un film. L’embellie des cassettes Vhs et celle des ventes aux premières chaînes privées, en effet, ont pris fin elles aussi, et la sortie en salle est désormais une « fenêtre de médiatisation » qui sert souvent à « créer un label sur le nom du réalisateur » (p. 157).
Dans ce monde du cinéma, la concentration géographique est de mise : seules 2, 5 % des sociétés de production et 4 % des sociétés de distribution ont leur siège en province ! Le taux de féminisation est certes meilleur que le score moyen national de 12 % parmi les dirigeants d’entreprise : 31 % de femmes à la tête d’une société de production, 33 % dans la distribution. Et le nombre de réalisatrices augmente régulièrement, aussi – mais pas celui des auteures consacrées ou à succès.
Car le livre n’oublie pas les réalisateurs – comment pourrait-il en être autrement au pays de la « politique des auteurs » ? Initié par la Nouvelle Vague, dont les membres fascinés par le monde des lettres étaient majoritairement issus de catégories sociales supérieures, un fort courant de pensée, on le sait, a mis en avant la dimension artistique de la profession de metteur en scène sur le modèle de l’écrivain, puis du philosophe (voir la présentation des arguments de Gilles Deleuze), contre le modèle honni de l’artisan. Résultat, on s’adresse au réalisateur sur le tournage d’une certaine façon, les journalistes lui posent certaines questions, lui-même utilise des tournures comme « ce que j’ai voulu faire avec ce film, c’est… » (p. 246). En outre, le label « auteur » est donné par toute une série de dispositifs, comme la sélection dans certains festivals et le soutien d’une certaine presse ; et s’il a la réputation de relever du désintéressement, il relève aussi et surtout de stratégies commerciales, directes ou indirectes visant au profit symbolique (p. 135). Résultat, si les « films d’auteur » ne font pas venir les foules, ils ont plus de poids institutionnel que les autres.
Conséquence de cette vision idéaliste du métier, devenir réalisateur se fait de façon plutôt informelle : un réalisateur sur douze vient de l’assistanat où il a gravi les échelons à l’ancienne, un sur cinq d’une école de cinéma. Pour les autres, le lignage direct (fils et filles de), le lignage social (le milieu d’extraction) et la notoriété acquise dans un autre champ jouent un grand rôle. Autre conséquence, tout aussi française, la « logique de survalorisation des impétrants », qui rend bien plus facile de tourner un premier film que de durer. Elle fait tant et si bien qu’un film français sur trois est maintenant signé par un débutant ! On ne saurait pour autant opposer cinéma d’auteur à cinéma commercial, explique Olivier Alexandre : les accointances sont trop nombreuses et les frontières trop poreuses. Nombre de techniciens passent de l’un à l’autre, et quantité de producteurs les ont traversées : Luc Besson a d’abord été produit par Toscan du Plantier, Marin Karmitz a été un réalisateur radical engagé avant de devenir Pdg de MK2, etc.
Ce complexe système français, qui réagit plus ou moins vite aux modifications de son environnement, mais dont les acteurs contribuent en retour à le changer (ce qui explique l’« écologie » du sous-titre du livre), est en constante évolution. Jadis locomotive prestigieuse, le cinéma a perdu de son attrait sur le petit écran : en 2011, seules six des cent premières audiences de la télévision française étaient dues à des films. Les séries, sur l’impulsion américaine, ont gagné en prestige et en attractivité. La Règle de l’exception est donc probablement l’instantané utile d’un monde qui va encore beaucoup changer, comme il l’a déjà fait auparavant…
Laurent Jullier
Alain Dejammet, Boutros Boutros Ghali. Une histoire égyptienne, Paris, Erick Bonnier, 2015, 471 p., 23 €
Boutros Boutros Ghali, surtout connu du grand public pour ses cinq années de Secrétaire général des Nations unies, est, en réalité, un personnage au parcours de vie tout à fait étonnant, que la biographie fouillée que lui consacre Alain Dejammet a le grand mérite de mettre en valeur. Né dans l’Égypte du roi Fouad, « Boutros », comme on l’appelle volontiers en Égypte, a presque traversé le siècle, souvent acteur, toujours observateur avisé des enjeux de son temps, comme le montre son dernier poste de président de la Commission des droits de l’homme dans l’Égypte de Moubarak au moment du printemps arabe. Sa vie nous offre vraiment une page d’histoire égyptienne, comme l’indique le sous-titre de l’ouvrage.
Petit-fils de pacha, Boutros naît en 1922 dans une famille copte fortunée, où la vie est facile mais où le bien-être n’a pas éteint le goût de la culture et de l’action politique : son oncle Wassef Boutros Ghali connaîtra la prison pour son engagement dans la lutte pour l’indépendance politique du pays. Après des humanités au lycée français du Caire, Boutros se lance dans des études de droit à l’université du Caire, puis à Paris et à Columbia, car il se révèle étudiant exceptionnel. Travailleur et formé par les meilleurs maîtres, il revient au Caire en 1949 muni d’un doctorat et commence une brillante carrière de professeur de droit et d’éditorialiste. Francophile, Boutros n’a jamais tourné le dos à l’Égypte, dont l’avenir le préoccupe. Ses premiers articles manifestent un grand intérêt pour l’ordre juridique international et les organisations qui pourraient le faire exister. Précurseur, Boutros souligne l’importance des ententes régionales, dont il a fait le sujet de sa thèse. Toute sa vie, il sera un artisan actif du rapprochement de l’Égypte avec le Soudan et l’Afrique.
L’arrivée au pouvoir des Officiers libres en 1952 et la crise de Suez de 1956 précipitent la fin du monde où il est né, l’ère des pachas, mais l’intelligence de Boutros et sa largeur de vues lui permettent de rester un acteur important de la vie de l’Égypte. À la veille de son voyage historique à Jérusalem, Sadate en fait son ministre d’État aux Affaires étrangères : c’est un honneur mais aussi le rappel douloureux qu’un copte est condamné aux seconds rôles (il est, en fait, vice-ministre et n’accédera jamais au premier rang). Selon Dejammet,
si le raïs garde Boutros […], c’est que le ministre d’État est irremplaçable pour faire ce à quoi son état civil le destinait : servir l’Égypte dans les pires conditions, essuyer offenses et rebuffades des frères africains, arabes, non-alignés, accepter d’être – le mot n’est pas trop fort – le bouc émissaire.
Fidèle serviteur de l’État, Boutros est, en effet, du voyage à Jérusalem en novembre 1977 et surtout négociateur des accords de Camp David en septembre 1978, tâche délicate avec un président égyptien rusé qui, en bon politique, a toujours plusieurs fers au feu. La négociation vaut néanmoins à Boutros de se faire un nom dans la politique internationale et prépare son élection comme Secrétaire général de l’Onu en novembre 1991. Le vice-ministre est enfin au sommet.
À New York, Boutros va être plongé dans un grand nombre de crises internationales que Dejammet décrit dans le détail, comme seul pouvait le faire un diplomate familier de la maison de verre : guerres des Balkans, génocide au Rwanda, Somalie, Irak, etc. Très actif dans ces tâches d’urgence, Boutros tente aussi de penser l’avenir, à travers par exemple la création du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie ou la rédaction de l’Agenda pour la paix dont il a l’initiative. La tâche est rude dans un milieu où les acteurs sont inégaux. Les États-Unis, à travers Madeleine Albright, finissent par « avoir sa peau », en bloquant sa réélection au poste de Secrétaire général par une voix contre quatorze.
Les réseaux acquis dans cette riche expérience et sa hauteur de vues lui valent néanmoins d’être, à nouveau, un acteur de premier plan comme Secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie de 1997 à 2002, puis comme président de la Commission égyptienne des droits de l’homme de 2003 au printemps arabe de 2011. Une vie, en somme, qui nous fait traverser le siècle, avec à la fois ses drames et ses inlassables efforts pour conjurer le pire. Pour décrire aussi bien cette riche « histoire égyptienne », il fallait la plume d’un diplomate familier de l’Égypte, de l’Onu, le regard d’un ami qui, sans cacher sa sympathie, ne se croit pas obligé d’être complaisant. Un très bel ouvrage, qui méritait de la part de l’éditeur un plus grand soin dans le toilettage du manuscrit, ainsi qu’un index des noms propres.
Jean Jacques Pérennès
Brèves
Yaël Hirsch, Rester juif ? Les convertis face à l’universel, Paris, Perrin, 2014, 370 p., 22, 90 €
Née « dans une famille juive de résistants et de survivants, pour qui se convertir après la Shoah est un choix impossible », Yaël Hirsch écrit un ouvrage pédagogique sur les parcours d’intellectuels juifs convertis au christianisme. Les motifs qui conduisent à la conversion sont multiples : assimilation sociale pour certains, tel Franz Werfel, conviction philosophique dans le cas d’Henri Bergson, ou choc d’une révélation mystique pour d’autres, tel Alfred Döblin. Dans leur grande majorité, les convertis demeurent des êtres doubles et fragiles, souffrant d’un sentiment d’étrangeté, comme l’écrit Gertrude Stein, ou sombrant un peu plus dans la folie, à l’instar de Joseph Roth. L’ouvrage est issu d’un questionnement personnel et s’attache à retracer des trajectoires individuelles et singulières, mais la réflexion nous confronte, d’une conversion à l’autre, au paradoxe de la modernité démocratique, à la difficulté de tenir ensemble particularisme et universalisme, identité et communauté. La question de la conversion, qu’elle soit forcée ou choisie, brouille davantage qu’elle ne résout les troubles identitaires qui animent les communautés démocratiques. Si la conversion est difficile, c’est parce que la rupture qu’elle implique n’efface pas l’identité juive. Celle-ci perdure, et son irréductibilité plonge les individus « dans une sorte d’exil du monde ». Refusant d’expliquer le paradoxe de « l’interminable judéité » par un prisme essentialiste, Yaël Hirsch souligne cependant que la question juive dépasse le simple problème de la stigmatisation. Elle s’appréhende comme le combat d’une avant-garde intellectuelle pour ouvrir des mondes communs, former des identités plurielles et dévoiler une tradition cachée à même de repenser l’universalité. Cette « traversée des différences », menée en commun avec les différentes religions, est à poursuivre aujourd’hui.
M. F.
Dominique Bourg et Alain Papaux (sous la dir. de), Dictionnaire de la pensée écologique, Paris, Puf, coll. « Quadrige », 2015, 1 088 p., 39 €
C’est bien d’une pensée, avec toutes les articulations qu’elle suppose, que ce dictionnaire rend compte, non pas seulement de questions et de notions particulières. Depuis cinquante ans, une pensée écologique s’est formée, composée de courants divers et le dictionnaire en propose une image sur le mode plural. Ce dictionnaire, une première en France, impressionne par l’ampleur de ses perspectives et par la variété de ses collaborateurs ; on prend conscience qu’il n’est plus seulement question d’une crise écologique qui pourrait être réduite ; nous sommes entrés dans le temps long d’une pensée où la biosphère prend conscience d’elle-même. Instrument de travail, mais aussi de plaisir pour celui qui flâne au fil des pages, cet ouvrage est l’occasion de se former une culture écologique actuelle, sous ses aspects scientifiques et pratiques, littéraires et politiques. J’ai apprécié la qualité des articles, vifs et souvent originaux, consacrés aux auteurs et acteurs (Charbonneau, Gandhi, Jouvenel, Illich, bien d’autres…) où ressortent des personnalités parfois mal connues. De même des événements (Tchernobyl et Fukushima par exemple) sont réfléchis en perspective. Certains concepts majeurs sont traités selon un double point de vue. C’est dans la manière de traiter cette immense matière que l’originalité éclate : spontanéité, audace, fraîcheur même, que n’attend pas celui qui ouvre un dictionnaire et qu’on trouve ici. Une pensée non formatée pour rendre compte d’un domaine en pleine élaboration.
J.-C. E.
Emmanuel Roux, George Orwell. La politique de l’écrivain, Paris, Michalon, coll. « Le bien commun », 2015, 128 p., 12 €
Connu pour deux de ses romans, la Ferme des animaux et 1984, Orwell est aussi l’auteur d’une importante œuvre politique et journalistique, qui fait ici l’objet d’une analyse pertinente. Emmanuel Roux retrace en effet le mûrissement de l’activité politique de Orwell, à travers ses expériences de l’expérience coloniale, le passage par la rue, la guerre d’Espagne et la Seconde Guerre mondiale. Entre le nazisme, le fascisme et le stalinisme, Orwell cherche une voie intermédiaire. Contre l’idée d’une révolution violente menant vers une société utopique, c’est un socialisme démocratique que prône l’écrivain, adossé à une expérience réelle de la pauvreté. C’est la mesure qui semble définir sa démarche politique. Avec Orwell, l’homme pauvre retrouve sa dignité, la common decency et la discussion politique sont assainies, calmes, mûries. Le livre d’Emmanuel Roux conduit une analyse précise des écrits fictionnels majeurs de l’écrivain. Si les premiers romans sont ceux d’un homme qui cherche à comprendre le déclassement social, les suivants sont des plaidoyers contre tous les totalitarismes et leurs mécanismes de pouvoir. L’analyse replace les ouvrages dans la continuité d’une trajectoire où sont menées de front la politique et la recherche esthétique.
E. P.
Larbi Chouikha et Éric Gobe, Histoire de la Tunisie depuis l’indépendance, Paris, La Découverte, 2015, 128 p., 10 €
Ce petit ouvrage se demande comment un régime autoritaire a pu se maintenir en Tunisie depuis l’indépendance en 1956 jusqu’à son renversement le 14 janvier 2011. L’historiographie a souvent tendance à révéler un pacte social tunisien selon lequel l’État accorde un certain confort matériel en échange de l’allégeance politique des citoyens. Il est vrai qu’on peut observer une continuité rigoureuse du système politique de Bourguiba (1957-1987) à Ben Ali (1987-2011), marqué par l’omnipotence présidentielle, le parti unique, la gestion clientéliste des ressources économiques et le quadrillage policier de la société. Mais il faut également se rendre attentif aux grondements de colère réguliers, de la part de jeunes chômeurs diplômés et de travailleurs précaires, au nom de la défense des travailleurs, des droits de l’homme ou de la renaissance islamique, qui ont tous été étouffés par des répressions violentes. En tout cas jusqu’à la fin 2010, quand les forces contestataires transfigurent l’immolation d’un marchand à la sauvette en fait révolutionnaire. Une période d’incertitudes s’ouvre alors, que l’adoption en janvier 2014 d’une Constitution ambiguë ne permet pas de clore. La fragilité du compromis politique, la détérioration de la situation économique et la recrudescence des violences menacent toujours le processus de démocratisation porté par les « caravanes de la liberté ».
J. C.
Vincent Petit, God save la France. La religion et la nation, Paris, Éditions du Cerf, 2015, 226 p., 19 €
La séparation de l’Église et de l’État et, il faut bien le dire, la perception globalement très négative du poids de la première dans le destin du second ont effacé de nos mémoires la connaissance de ce que furent les rapports réels, concrets, quotidiens entre l’Église et la nation France. Il n’en reste plus que des traces aujourd’hui. Où est passée par exemple, la formule Pro Deo et Patria, si fréquente encore sur les monuments édifiés après la Grande Guerre ? Vincent Petit a choisi un angle d’attaque particulier, mais très intéressant, pour traiter ce sujet : les prières pour le souverain, de l’Ancien Régime à nos jours. L’essentiel se passe ici dans la cathédrale et à l’église, donc dans la liturgie, celle du temps ordinaire ou à des moments exceptionnels. La faible pratique d’aujourd’hui ne doit pas faire oublier la quantité et l’intensité de celle qui avait cours en d’autres temps, et donc son rôle politique, officiel et invisible, de cohésion, de formation et de socialisation de la conscience politique des catholiques, sa fonction de culture et de « civilisation » au sens de Norbert Elias. Le livre retrace avec précision, textes à l’appui, les aléas et les virages de cette histoire des « prières pour ceux qui nous gouvernent », qui vont du roi nommément cité de l’Ancien Régime, dont on faisait mémoire à l’égal du pape et de l’évêque au cœur de la messe (on est là dans « l’union mystique du trône et de l’autel », dit l’auteur) à l’empereur du xixe siècle, cité lui aussi (les deux Napoléon), jusqu’aux entités collectives séculières – Nation, État, République. On retiendra entre autres que les « prières pour… » soulignent certes le respect du pouvoir et l’obéissance à ceux qui le détiennent (qui leur vient toujours de Dieu en fin de compte), mais aussi, implicitement, leurs limites et leurs faiblesses humaines, leur « non-sacralisation » : on prie pour eux, mais on ne les adore pas. Que la mécréance d’un pouvoir pose certes question, mais n’empêche pas de prier pour lui. Que le concile Vatican II et la sécularisation (comme baisse de la pratique liturgique) ont porté un coup fatal au caractère « impéré » (obligatoire) de ces prières, à tel ou tel moment de l’action liturgique. Reste l’exception quelque peu incontrôlée : les Te Deum de la République laïque à Notre-Dame en 1918 et 1914, la messe pour des présidents de la République défunts… Clin d’œil ironique ? L’auteur laisse entendre à la fin que tout compte fait, l’Église catholique mondialisée se porte peut-être mieux que les démocraties européennes laïcisées. Mais elles ne veulent plus de ses prières, alors qu’elles en auraient bien besoin.
J.-L. S.
Fabien Truong, Jeunesses françaises. Bac + 5 made in banlieue, Paris, La Découverte, 2015, 277 p., 14, 99 €
L’ouvrage suit les trajectoires d’une vingtaine de jeunes habitants des banlieues, depuis leurs années de lycée jusqu’à la vie active, et montre comment elles s’inscrivent dans la société française. L’enquête débute au lycée – un lycée classé Zep où l’auteur est professeur de sciences économiques et sociales –, lieu où se rencontrent culture légitime et illégitime pour une jeunesse coincée entre ce qu’on lui dit qu’elle est et ce qu’elle aspire à être. C’est tout un travail d’ajustement aux institutions qui se joue dans la rencontre entre ces jeunes et l’école. L’auteur propose ensuite d’explorer plusieurs parcours types : la fac, passage classique semé d’embûches, la « voie médiane » avec bac + 2 ou la « voie privée », mais aussi la « voie royale », celle des élites et des grandes écoles, où se cristallisent les plus grands écarts entre ces jeunes et le « blanc Paris ». On retrouve les anciens élèves de Fabien Truong au début de leur vie active. Dans tous ces parcours, l’enjeu est finalement le même : la rencontre entre la culture des classes bourgeoises et blanches et ces jeunes entrés dans les institutions par des dispositifs de discrimination positive et dont les parcours restent exceptionnels. Il n’y a pourtant pas d’affrontement entre deux mondes, entre la banlieue et le « blanc Paris ». Entretiens, observation participante et échanges informels permettent de montrer que les identités s’entremêlent et se recomposent. Les stratégies mises en œuvre pour se faire une place jouent à la fois sur la revendication d’une identité banlieusarde – la fierté d’en être sorti, mais aussi d’en avoir été – et sur l’accession à la culture légitime. Les paroles et les actes révèlent la cohabitation d’identités plurielles. Le livre de Fabien Truong montre également que le stigmate social est sans cesse présent – qu’il soit revendiqué ou subi. Il arrive aux jeunes que l’on accompagne d’en souffrir, à cause d’un regard déplacé ou d’une connaissance classique non acquise. C’est toujours une double appartenance, celle des études supérieures et celle du monde de la banlieue, qui détermine les comportements et qualifie la permanence de destins qui s’entrecroisent. L’ouvrage montre avec clarté que la détermination sociale ne joue pas « contre » l’institution dominante, mais bien « avec et sur » elle. Il éclaire les entrecroisements et l’irrégularité des trajectoires, qui ne peuvent se résumer à une approche en termes de confrontation.
E. P.
Émile Durkheim, Présentation et annotations de Bruno Karsenti, L’Allemagne au-dessus de tout. Commentaire à vive voix, Paris, Ehess, 2015, 128 p., 8 €
Rédigé en 1914 au début de la Première Guerre mondiale, ce texte d’Émile Durkheim, l’un des fondateurs de la sociologie française avec Marcel Mauss, porte sur les causes de l’entrée en guerre de l’Allemagne. Longtemps lues comme un réquisitoire antigermanique et occultées par les sociologues, ces pages constituent une réflexion précise sur les ressorts de la modernité européenne dans toutes ses variantes – à commencer par celle qui a certes été marquée par Luther du côté allemand – dont participent la France comme l’Allemagne. Refusant l’opposition entre égalité et hiérarchie vulgarisée par les travaux de l’anthropologue Louis Dumont et ses conséquences comparatistes (l’Allemagne considérée conne une société hybride comportant des segments modernes et traditionnels), Bruno Karsenti, sociologue connu pour ses travaux sur Mauss et les grands ancêtres de la sociologie, montre avec une grande clarté d’exposition que la déviance allemande n’a rien d’antimoderne ou de traditionnelle. S’il n’y a de pathologie que par rapport à la normale, le « normal » de l’Allemagne n’est pas différent de celui de la France : « Dans les deux cas, sous des prismes différents, il s’agit d’accéder à la forme de socialisation dévolue aux sociétés modernes, qui doit forcément passer par l’autonomie, non comme une soustraction individuelle des relations sociales, mais comme le vecteur parallèle de leur constitution. » Loin de s’en tenir à la distinction de Louis Dumont entre deux « individualismes », il rapporte les deux sociétés « à une visée commune, qui est celle de forger une société où la liberté ne revient aux individus que parce qu’elle est élevée au rang de valeur sociale, pratiquée et explorée comme la texture même des liens qui les rassemblent ». L’Allemagne au-dessus de tout n’est pas une Allemagne qui renoue avec la communauté d’appartenance (que la France révolutionnaire avait défaite) mais une Allemagne qui exacerbe une version outrée de « l’individu au-dessus de tout. » Texte et commentaire trouvent tout leur sens alors même que l’Allemagne se prête depuis l’été dernier à des caricatures abusives.
O. M.
Jérôme Thélot, Les Avantages de la vieillesse et de l’adversité. Essai sur Jean-Jacques Rousseau, Paris, Encre marine, 2015, 144 p., 19 €
« Il avait voulu faire un traité sur les avantages de l’adversité, un autre sur ceux de la vieillesse : il était mécontent, disait-il, de celui de Cicéron ; et quel service il eût rendu au genre humain ! » Voilà ce qu’écrivait Bernardin de Saint-Pierre à propos de Rousseau dont il est l’un des premiers disciples. Cet opuscule, dense et vif, s’efforce a contrario de montrer que Rousseau n’a peut-être jamais voulu rédiger un traité sur la vieillesse ; et que celle-ci lui a plutôt donné l’occasion d’écrire des textes personnels, des fictions, des dialogues et des confessions, qui n’épousent pas nécessairement la dimension conceptuelle. C’est une manière de dire que l’auteur du Contrat social ne s’est peut-être pas coupé d’un monde ressenti comme adverse et que sa vieillesse n’a été ni un temps pathologique, ni un moment de misanthropie prolongée (tel est le sens de la célèbre interprétation de Jean Starobinski dans Jean-Jacques Rousseau. La transparence et l’obstacle). Rédigé par un auteur qui a publié plusieurs livres sur la poésie, cet ouvrage succinct mais fort bien construit propose un parcours original au sein de l’œuvre de Rousseau. « Que la littérature puisse être devenue une aventure spirituelle, une résurrection de l’esprit dans la fin du remords et la gratitude sans honte, c’est ainsi que Rousseau l’a réinventée. Désécrire l’histoire parce qu’elle est fiction et calomnie a été sa vocation propre et son œuvre. » Ainsi les écrits du temps de la vieillesse sont l’occasion de retrouver le sens de l’enfance et les sociétés d’avant l’histoire, ce que Lévi-Strauss avait déjà souligné dans ses réflexions sur Rousseau. À la fiction de l’histoire, il faut substituer celle de l’enfance (de Jean-Jacques Rousseau et de l’humanité), et il est alors possible de se taire comme il le dit dans le préambule des Dialogues. « Maintenant Rousseau peut mourir […] car il sait qu’il a non seulement vécu mais recommencé de vivre, libre de honte et de vengeance, ressuscité des remords. »
O. M.
Michel Agier, Anthropologie de la ville, Paris, Puf, 2015, 248 p., 19 €
En se focalisant sur deux villes qu’il a arpentées dans tous les sens, Lomé au Togo et Salvador de Bahia au Brésil, Michel Agier se propose de glisser d’une « ethnographie des marges » (le bidonville ou la favela) à une « anthropologie » de la ville. Ce qui n’est pas sans conséquences puisqu’il souligne que la prise en compte de la « relation » doit toujours l’emporter sur celle de la « marge ». « Autrement dit, il n’y a pas de marge en soi mais une marge en relation. C’est cette relation qui fait sens et non l’identité en soi “marginale” ou ‘“périphérique” du lieu ou de la communauté. » Dans cette perspective, l’anthropologie urbaine ne trouve tout son sens qu’en mettant en scène les diverses formes de mobilité qui conditionnent la dynamique d’un espace urbain. C’est dire que la question des gens (people) l’emporte sur celle du territoire (places) ; mais aussi que ces propos qui tendent à saisir la ville par ses limites et par ses périphéries sont indissociables de la question migratoire qui est le cœur de la dimension urbaine. Ce n’est donc pas un hasard si Michel Agier est connu par ailleurs pour ses travaux sur le nomadisme et les campements. « Aux frontières de l’achevé, de l’établi, de l’ordonné, du centre et du dominant, se trouvent le précaire, l’instable, le désordre, la périphérie et le dominé. » Bref, la jungle de Calais et le camp de la porte de Saint-Ouen aux bords de Paris sont dans la ville… Voilà bien ce qui est ressenti comme insupportable.
O. M.
Marc Chevrier, Yves Couture, Stéphane Vibert (sous la dir. de), Démocratie et modernité. La pensée politique française contemporaine, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, 292 p., 20 €
Cet ensemble ne propose pas un panorama de la réflexion politique en France mais, ce qui est plus intéressant, discute les problèmes philosophiques posés par la question démocratique, surtout après la rupture avec le marxisme. La bonne surprise est que l’ensemble rend justice à la réflexion de Claude Lefort. En effet, les auteurs partagent une interrogation sur la démocratie comme régime mais aussi sur les ressources critiques de l’esprit démocratique ou sur le maintien d’une philosophie politique critique. Les œuvres de Rancière, Castoriadis ou Abensour accompagnent le lecteur d’une contribution à l’autre mais on trouve surtout dans la « démocratie sauvage » chère à Lefort, un fil conducteur éclairant, sans les simplifier, les rapports entre démocratie et théorie critique.
M.-O. P.
Hervé Serry, Aux origines des éditions du Seuil, Paris, Le Seuil, 2015, 144 p., 12 €
Spécialiste des mondes de l’édition, l’auteur travaille depuis plusieurs années sur les archives du Seuil. À l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de la maison, il livre donc une première partie de son travail qui porte sur la naissance du Seuil, c’est-à-dire des années 1935 à la guerre. Les débuts, très modestes, ne donnent lieu qu’à de rares publications, l’essentiel de l’énergie des fondateurs, surtout Jean Bardet et Paul Flamand, étant pris par un projet de vie communautaire, comme il en existait beaucoup dans les années 1930, autour d’un idéal de nouvelle « chevalerie » chrétienne. Mais l’initiateur véritable du projet est ici bien mis en valeur, il s’agit de l’abbé Jean Plaquevent, venu d’une famille marquée par le mouvement du « Sillon » de Marc Sangnier. Proche de la revue Esprit, à laquelle il donne cinq articles entre 1933 et 1938, il sollicite de nombreuses relations dans les milieux du scoutisme et de l’action catholique. C’est donc avec des livres de piété que la maison se lance, en visant un public jeune ou issu du scoutisme. La maison prendra une autre dimension grâce à une alliance nouée avec Emmanuel Mounier à la fin de la guerre, qui permet de toucher des auteurs aux profils plus variés, dépassant les cercles catholiques, ancrés dans les débats philosophiques et politiques de leur temps.
M.-O. P.
Maryline Desbiolles, Le Beau Temps, Paris, Le Seuil, 234 p., 17, 50 €
Enquête sur un personnage presque oublié : Maurice Jaubert, compositeur, mort très jeune à la guerre en juin 1940. Il commençait à se faire connaître grâce à ses musiques de cinéma, après avoir travaillé avec Jean Vigo (Zéro de conduite, l’Atalante) avant de rencontrer Renoir, Carné ou Duvivier. Il écrivait aussi dans Esprit sur la musique et son public : il suivait la saison musicale des années 1934-1938 mais s’interrogeait aussi sur cet art mineur qu’était le cinéma et la fonction de la musique par rapport au scénario et aux personnages. Niçoise comme Jaubert, Maryline Desbiolles raconte sa découverte de cette œuvre trop tôt interrompue, offrant en quelque sorte sa propre sensibilité en miroir et en écho à celle de Jaubert pour faire revivre les ambitions de ce jeune homme dont la mémoire a été défendue après guerre par François Truffaut et Henri Langlois.
M.-O. P.
En écho
TOUJOURS L’ISLAM ET L’ISLAMISME – Les Carnets du Caps (le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie, lié au ministère des Affaires étrangères, que dirige Justin Vaïsse) proposent un riche dossier intitulé « Question(s) d’Orient(s) » (no 21, été 2015) qui propose des analyses solides de la situation dans ces régions où sévissent la guerre et le terrorisme. Le premier article, signé par Stéphane Lacroix et Brigitte Curmi, a le mérite de décliner au pluriel les islamismes et de décrire trois « nuances de vert » : en fournissant des exemples clairs (en partie liés à l’Égypte), les auteurs distinguent une famille salafiste (des fondamentalistes sur le plan des mœurs qui ne s’aventurent pas sur le terrain politique – à l’exception du parti Nour en Égypte qui a fait alliance avec le président Sissi contre les Frères musulmans), une famille politique (à l’image des Frères musulmans, version Morsi, qui ont échoué à se maintenir au pouvoir en Égypte) et les familles djihadistes qui irriguent les réseaux terroristes. Les auteurs en concluent qu’il n’y a rien de plus dangereux que d’amalgamer ces trois familles pour lutter contre le terrorisme et de cautionner ainsi le face-à-face des autoritarismes et de la violence terroriste. Suivent un portrait juste, car sans concessions, de Bachar el-Assad par Michel Duclos et des textes inquiétants sur l’Arabie saoudite et le Liban, ce dernier « solidement au bord du gouffre ».
Intitulé « Dieu, l’islam, l’État », le numéro d’avril-juin 2015 des Temps modernes (no 683) est profondément original. Refusant d’assimiler islam et islamisme, il rejette d’abord la double thèse de la « pureté nucléaire de l’islam » et de la « nécessaire modernisation critique de l’islam ». Car il n’y a pas d’essence mais seulement des usages de l’islam. Le dossier parvient à se mettre à distance de la énième enquête sur les filières djihadistes pour faire entendre les discours de l’islam : la philosophie politique, la pensée de l’histoire et la théologie. Ce qui conduit à proposer une approche théologico-politique qui ne projette pas sur les islams la conception chrétienne de la sécularisation (voir les réflexions sur les rapports du théologique et du politique en Iran). D’où le titre de l’ouverture très pertinente de Patrice Maniglier : « De l’effroi à la pensée. Pour une approche théologico-politique de “l’islamisme” » (voir par ailleurs des textes de Makram Abbès, Ali Benmakhlouf, Bernard Bourdin, Anoush Ganjipour…).
PERSPECTIVES CHINOISES – Le dernier dossier de Perspectives chinoises (no 3, 2015 – www.cefc.com.hk) témoigne de la nécessité de créer des revues de chercheurs qui s’adressent à un public large dans d’autres parties du monde à l’image de celle-ci. L’industrie chinoise du prêt-à-porter est en effet une excellente occasion d’éclairer les rapports du global et du local dans le cadre de la mondialisation économique. Par ailleurs, la synthèse de presse sur la réduction de l’espace de la société civile chinoise montre bien que la volonté de libéraliser l’économie va de pair pour Xi Jinping avec une politique de contrôle et de répression de plus en plus sévère. Jusqu’où le déséquilibre croissant du marché et du pouvoir peut-il tenir ?
URBICIDE – Le numéro de septembre 2015 de la revue Tous urbains propose un dossier sur l’urbicide qui permet de faire le point sur la destruction des villes dans l’actuel conflit en Syrie (Leïla Vignal) et sur les destructions archéologiques à Palmyre (Gabriel Martinez-Gros). Jacques Donzelot tente pour sa part d’éclairer le sentiment d’abandon que ressentent les habitants d’une petite ville comme Carpentras. Par ailleurs, un entretien avec Marc Desportes remet en perspective son travail sur le « paysage en mouvement », actualisé ici à partir de la prise en compte des outils numériques de navigation et d’orientation géographique (Tous urbains, no 11, 5 €, Puf, tousurbains@orange.fr).
HUMANITÉS NUMÉRIQUES – La revue Critique examine les perspectives de ce nouveau champ d’études qui consiste dans l’usage des outils numériques pour les études littéraires classiques. Cela permet aussi de faire le point sur le travail des bibliothèques (et la lecture à distance) et sur les mutations du livre (août-septembre 2015, Éditions de Minuit, 12 €).
ENQUÊTES – Le site Mediapart et les Éditions de la Découverte s’unissent pour lancer la Revue du crieur (trois numéros par an, 15 € le numéro), « pour aborder de manière inédite le monde de la culture, des savoirs et des idées […] dans toute sa diversité […] toujours dans un esprit incisif, quitte à faire vaciller certains magistères ». Parmi les « magistères » qu’on fait vaciller dans ce premier numéro, celui de Marcel Gauchet « ou le consensus conservateur » – un article qui fait davantage un procès d’intention à sa position intellectuelle qu’une lecture de fond de ses travaux. La « petite usine » de Michel Onfray, entrepreneur de coups médiatiques depuis trente ans, fait aussi l’objet d’une enquête.
CHRÉTIENS MILITANTS – Limite, revue d’écologie intégrale (Le Cerf, 12 €, créée et animée par de jeunes catholiques proches de ou repolitisés par les « Manifs pour tous », se réclame d’un « anarchisme conservateur » et veut mener un « combat culturel » par-delà la gauche et la droite, ces « mots stupides ». Sobriété et décroissance, fussent-elles « terribles », sont ses mots d’ordre. Formellement, la revue est plutôt réussie et se rapproche, avec ses articles brefs et ses notices, d’une formule « magazine » dans un format « revue ». Se réclamant de multiples influences (dont, bien sûr, le personnalisme), les auteurs vont vite, très vite, sur beaucoup de sujets et, il faut bien le dire, confondent souvent saine impertinence et arrogance envers le « vieux monde » qui pensait et pense toujours autrement qu’eux.
ALGER – Dans un sommaire très éclectique, La Revue des revues (« Histoire et actualité des revues », Entrevues, 15, 50 €) présente la revue Renaissances, publiée entre Alger et Paris (1943-1946), qui n’hésitait pas à ouvrir des chantiers politiques, économiques, sociaux et culturels qui n’ont guère trouvé de débouchés dans le contexte colonial. On retrouve avec plaisir les autres rubriques sur l’histoire des revues mais aussi la présentation de nouvelles créations, toujours au rendez-vous.
MULTICULTURALISME – Dans sa dernière livraison (no 186, septembre-octobre 2015), la revue Le Débat propose un dossier qui aborde le multiculturalisme sous les points de vue des expériences nationales (Amérique du Nord, Inde et Brésil, Israël, Pays-Bas, Nouvelle-Calédonie, France et Allemagne) et des politiques publiques. Le dossier pose la question suivante : dans quelle mesure la diversité d’une société peut-elle se traduire en un droit à la pluralité culturelle et dans une politique qui le protège ?
LES GAUCHES AMÉRICAINES – Dans sa livraison de l’automne 2015, la revue américaine Dissent propose un panorama des débats qui animent les mouvements de gauche aux États-Unis. La direction de la revue est elle-même divisée : Michael Kazin préconise que les différents combats de gauche (en faveur des sans-papiers, des droits civiques, du féminisme, des noirs, de l’écologie…) trouvent une voix politique au sein du Parti démocrate, tandis que David Marcus croit à la convergence des luttes citoyennes. On notera également les différends qui opposent les socialistes et les écologistes au sujet du productivisme et de la croissance : pour Jedediah Purdy, on ne transige pas avec la finitude de la planète. Enfin, deux générations s’opposent au sujet du conflit israélo-palestinien entre les vieux sionistes de gauche (pour une solution à deux États) et les jeunes « post-sionistes » (pour une solution à un État).
Avis
Après un appel aux dons qui avait permis de relancer son projet éditorial après la mort de son fondateur Maurice Nadeau, La Quinzaine littéraire est à nouveau incertaine de son avenir. Un conflit aigu a éclaté entre l’actionnaire majoritaire, Patricia De Pas, qui a participé à la relance du titre en apportant du capital, et la direction éditoriale (Jean Lacoste, Pierre Pachet et Tiphaine Samoyault) qui garantit la continuité de l’esprit maison. Au moment où nous écrivons, le désaccord semble profond. Il est toujours difficile pour un titre de se relancer après la disparition d’un fondateur emblématique (Esprit n’a pas su se réinventer sans mal après la mort de Mounier…). Et le contexte de la presse littéraire est difficile : sous-investissement, garanties d’indépendance à trouver pour les rédactions, concurrence du gratuit… En souhaitant vivement la poursuite de ce lieu unique et exceptionnel de la critique littéraire, nous adressons un salut amical aux plumes qui assurent la réputation du titre depuis un demi-siècle.
Séminaire Stanislas Breton. L’Association des amis de Paul-Stanislas Breton et la revue Esprit organisent un séminaire sur « Le politique et les religions », avec Frédéric Worms et Bernard Bourdin le 21 novembre 2015, Jean Leclercq et Peter Kemp le 5 décembre, Jeanne Bernard et Henri-Jacques Sticker le 19 décembre, Michel Senellart et Étienne Balibar le 9 janvier 2016, Jérôme de Gramont et Olivier Mongin le 23 janvier. Les demandes d’inscription sont à adresser à l’Association des amis de P.-S. Breton, 18, rue Mayet, 75006 Paris ou par courriel : mosmetral@gmail.com
Numéros à venir. En décembre, à l’occasion de la Cop21 et en partenariat avec la Fondation de l’écologie politique, la revue interroge ce que le climat fait à la pensée : nous publierons les réflexions d’anthropologues et de philosophes face à la nouvelle ère géologique caractérisée par l’impact de l’activité humaine sur la planète, l’« anthropocène ». En janvier, pour marquer le douloureux anniversaire des attentats, nous nous intéresserons à la question des violences extrêmes.
- 1.
Zoë Wicomb, David’s Story, New York, The Feminist Press, 2001.
- 2.
Id., Des vies sans couleur, Paris, Phébus, 2008.
- 3.
Voir James Salter, Une vie à brûler, Paris, Éditions de l’Olivier, 2001.
- 4.
De fait un certain nombre de pilotes soviétiques ou chinois ont volé dans les Mig 15 nord-coréens durant la guerre de Corée. On pense à deux as soviétiques, Nikolaï Sutyagin et Yevgeny Pepelyaev. Quant à Casey Jones, certains pensent que c’était un ancien pilote de la Luftwaffe. Voir Kenneth Werrell, Sabres over Mig Alley, Annapolis, Naval Institute Press, 2005.
- 5.
Salter revient sur certains de ces thèmes dans un autre roman intitulé Cassada, dont l’action se déroule sur une base de l’US Air Force en Allemagne au cours des années 1950. Initialement paru en français aux Éditions de l’Olivier en 2000, ce texte vient d’être réédité en format de poche par les Éditions du Seuil dans la collection « Points ».
- 6.
Romain Gary, La nuit sera calme, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2005, p. 203.
- 7.
Sur les rapports entre aviation et littérature (aux États-Unis), on lira Joseph J. Corn, Into the Blue. American Writing on Aviation and Spaceflight, New York, The Library of America, 2011.