Vivre le crack

Dans cet entretien, Carole Eugénie Melissa offre un autre regard sur la « zone de crack » à Paris que celui de Joël Hubrecht. Lui, riverain de la zone, elle, ancienne usagère du crack et devenue riveraine. Ces textes posés en dialogue permettent de penser deux mondes qui s’entrecroisent, se méfient l’un de l’autre, et qui se rejoignent finalement dans une même demande de visibilité sociale et de prise en charge de la part des autorités publiques.


Que souhaiterais-tu dire à propos du texte de Joël Hubrecht sur la « zone de crack » à Paris ?

L’introduction du texte de Joël m’a heurtée, en particulier l’expression de Thierry Hoquet sur les « presque-humains », parce que je n’ai pas la même vision des personnes qui consomment du crack. J’ai lu dans ses mots une forme de déshumanisation, comme un relais médiatique assez cliché. Le propos généralisant sur les fumeurs de crack me perturbe : les usagers que Joël décrit, il est certain qu’on en croise. Mais il ne faut pas généraliser. Par exemple, je n’ai jamais agressé personne. Pour moi, le véritable problème, c’est la précarité. L’absence de domicile et de papiers est le fond du problème que masque la consommation de crack. Il y a des consommateurs qui ont des troubles psychiatriques, bien sûr, mais en ce qui me concerne, un fumeur de crack m’est plus familier qu’une personne qui boit. J’ai très peur des personnes qui boivent, parce que je ne peux pas anticiper leur comportement, là où je peux anticiper, donc gérer, celui des personnes qui consomment du crack. Je suis habitée depuis toute petite par la peur de la violence, et c’est ce qui me rend hypervigilante. Je me méfie de ce que la désinhibition liée à la consommation d’alcool peut entraîner.

Au fur et à mesure de la lecture, j’ai trouvé le texte de Joël génial, parce qu’il est parti d’une division entre les consommateurs de crack et les riverains, avant de nous réunir tous ensemble, comme des abandonnés invisibles. Je pense que la méfiance ressentie à l’égard des consommateurs est liée à une peur de l’inconnu et qu’elle est corrélée à des représentations fantasmées grandement influencées par les médias. Parce qu’on a toujours peur de ce que l’on ne connaît pas, et je pense qu’il y a une méconnaissance du crack. Je me suis rendu compte très tard de cela, lors de ma première incarcération, quand des femmes m’ont dit que je faisais peur. Il me semble que lorsque l’on est habité par la peur, faire peur est un mécanisme d’autodéfense inconscient. Je crois que les « crackers » ne sont pas « déshumanisés », mais qu’ils créent des mécanismes de défense qui ne sont pas compris. Cette misère des consommateurs de crack est aussi une image qui est renvoyée par les médias. Je ne nie pas que c’est un univers où il y a de la violence, mais cette violence, nous y sommes les premiers confrontés. Celle-ci est accentuée par le fait que nos conditions de vie ne sont pas bonnes, quand on ne dort pas, qu’on ne mange pas assez… c’est épuisant. La violence est liée à un état d’épuisement et d’hypervigilance. C’est une vie qui est usante, même si au départ, elle résulte d’un choix, lié, par exemple, au désir d’appartenance.

J’ai commencé à consommer de l’héroïne parce que ma mère en consommait. Cela m’a ensuite aidée à supporter les traumatismes vécus lors de mon enfance et de mon adolescence, en particulier des violences familiales, des abus sexuels et de multiples placements par l’aide sociale à l’enfance (ASE) – anciennement la direction départementale des affaires sanitaires et sociales (DDASS). L’héroïne m’a permis de me dissocier. J’ai compris tardivement que la dissociation avait été un outil que mon cerveau avait créé pour continuer de vivre. La prise de drogue n’est pas violente en elle-même, c’est la fonctionnalité qu’on lui donne qui peut l’être. Il y a eu un temps où j’ai ressenti le besoin de ne plus avoir le crack au centre de ma vie, j’ai appris à aller mieux en reprenant mon corps en main – le sport m’a permis de réapprendre à le ressentir. J’ai repris confiance dans les autres grâce à des rencontres avec des professionnels psychosociaux et une réalisatrice. Cela m’a fait du bien que l’on prenne soin de moi : en s’occupant de moi, à l’hôpital – dans un cadre sécurisant, avec des personnes bienveillantes – on m’a appris à m’occuper de moi-même. J’ai par la suite repris mes études, et je suis aujourd’hui paire aidante1 au centre de soins et d’accompagnement des pratiques addictives (CSAPA) de l’hôpital Marmottan, ainsi que riveraine porte de la Villette. Et ce n’est pas des « crackers » que je vois : je perçois surtout de la misère, ainsi que beaucoup de personnes alcoolisées.

Tu as évoqué le rôle des médias dans la production d’images réductrices des personnes usagères de crack ; peux-tu nous faire part de ton expérience de ce monde social ?

La question de la visibilité est importante. Parce qu’il y a des usagers visibles, sur les scènes ouvertes, mais il y en a aussi beaucoup d’autres. Et puis, il y a ce que l’on montre en surface, et il y a ce que l’on cache à l’intérieur de soi. Je suis sur un groupe Facebook de personnes usagères du crack qui se présentent comme insérées socialement, et j’y vois des récits de vie, des mises en scène de situations personnelles – tout paraît très beau. Ces personnes n’ont pas l’apparence de zombies, mais à l’intérieur, elles le sont. Dans les médias, on nous présente souvent des usagers du crack comme des personnes qui ont choisi de vivre cette vie. Mais les histoires humaines sont plus compliquées que cela. Pour moi, on ne choisit pas à 100 % sa vie. On donne souvent une image, dans les médias, des usagers du crack qui seraient du mauvais côté : ils feraient subir un tas de troubles à l’ordre public. Cette image occulte le fait que ce sont eux qui sont les premiers troublés, les premières victimes. C’est ça qui est difficile, car cela nécessite un effort d’entrer en contact avec une personne qui a des troubles, mais les riverains ne sont pas habilités, ou disposés, à le faire.

On donne souvent une image des usagers du crack qui feraient subir un tas de troubles à l’ordre public. Cette image occulte le fait que ce sont eux qui sont les premiers troublés, les premières victimes.

Ne pas avoir de toit sur la tête, ne pas avoir assez à manger, je ne pense pas que ce soit un choix. Ce que je faisais sur les scènes ouvertes de crack que Joël décrit, c’était d’aller chercher des repas au foyer africain. Quand on voit la joie que procurent ces repas sur les visages des « crackers », décrits comme ces « zombies » et « morts-vivants », on comprend qu’ils sont comme nous.

Que retiens-tu de cette expérience personnelle de la consommation de crack ? Que voudrais-tu transmettre comme message, si tu étais en dialogue avec des riverains ?

Ce que je retiens de cette expérience, c’est qu’à un moment, on peut rapidement se retrouver hors sol. On peut ne plus se rendre compte de rien, et c’est ce qui est dangereux. On ne se voit plus soi-même dans le miroir. Le crack peut fortement affaiblir. Mais le crack n’est pas le seul responsable. Il y a aussi les nuits blanches et l’absence de nourriture. Les excès de consommation sont également dangereux. Je pouvais consommer du crack pendant soixante-douze heures, puis dormir pendant vingt-quatre heures. À la fin, on n’est plus lucide, on est tout simplement déconnecté de la réalité.

C’est pour ça qu’avec l’association Mycélium, que j’ai créée avec d’autres personnes usagères de drogues, nous avons essayé de créer un espace où l’on peut parler de tout. Sans culpabilité, sans punition derrière, sans condamnation. On n’est pas condamnés à être un usager de la drogue. Et je pense que certains discours publics sont parfois une condamnation. J’entends beaucoup d’usagers dire qu’ils sont « foutus », qu’ils n’y arriveront pas, et je vois qu’ils ont perdu toute confiance en eux. Il y a des images qui choquent, c’est certain, comme celles des usagers de fentanyl aux États-Unis. Visuellement, ces images nous heurtent. Mais les personnes concernées finissent par intérioriser cette vision que l’on a d’eux – et tous les usagers ne sont pas armés de la même manière face à ces discours et ces images. Beaucoup s’autoflagellent, à cause de ce qu’ils voient et entendent.

Pour répondre au texte de Joël, je pense que le véritable problème avec les riverains, c’est le partage de l’espace. On vit tous dans un même espace. Et on ne peut pas parquer les personnes parce que l’on considère qu’elles ne sont pas tolérables. En fin de compte, Joël et moi, nous tombons d’accord. Ce qu’il faut, c’est créer des espaces communs de vie, d’échange et de partage.

Propos recueillis par Jean-Maxence Granier et Marie Jauffret-Roustide

  • 1. Un ou une pair(e) aidant(e) est une personne rétablie ou en rétablissement, qui est stabilisée, et est amenée à mobiliser des savoirs expérientiels de manière à contribuer à la prise en charge et à l’accompagnement d’usagers ou de patients d’une structure d’addictologie ou de santé.