Espagne : l'espoir après la crise
Pouvez-vous revenir brièvement sur la victoire d’Ada Colau à Barcelone aux municipales de mai dernier, sur son parcours et le mouvement qui l’a portée au pouvoir ?
La victoire d’Ada Colau aux récentes élections municipales à Barcelone est le résultat de divers facteurs, parmi lesquels l’efficacité de son leadership à la tête de la Pah1. Ce mouvement social a fait pression, pendant les années les plus dures de la crise, pour imposer la question du logement comme sujet central du débat politique et social. L’Espagne est un pays de propriétaires, dans lequel 83 % de la population possède son logement, même au prix d’un niveau d’endettement élevé. Par ailleurs, l’Espagne est également dotée d’une des lois hypothécaires les plus injustes d’Europe, qui pénalise doublement les franges les plus vulnérables de la population : s’il ne peut payer son hypothèque, non seulement le débiteur se voit confisquer la maison par la banque, mais la dette demeure à sa charge. Dans le contexte d’une crise économique en grande partie provoquée par la spéculation immobilière, Ada Colau a dirigé un mouvement qui, face à ces réalités, a protégé les couches les plus populaires, fait le lien avec les préoccupations de la classe moyenne et fait pression par des voies démocratiques pour que la législation bancaire évolue. Sans aucun doute, sa victoire à Barcelone couronne rétrospectivement son travail à la Pah. Une récompense institutionnelle pour un engagement mené en dehors des institutions.
Barcelone en commun
La victoire d’Ada Colau est ainsi le symptôme d’une demande, mettre les politiques sociales au cœur de la gestion municipale, et représente l’entrée des mouvements sociaux dans les institutions. Mais cette élection est aussi l’expression de la crise généralisée de la représentation causée par l’immobilisme des partis politiques traditionnels et leur inadéquation au nouvel environnement technologique, ainsi qu’un cri de colère contre les cas de corruption qui se multiplient. C’est un appel à régénérer la politique, à remettre en avant le bien commun. La coalition d’Ada Colau s’appelle d’ailleurs « Barcelone en commun ».
N’est-ce pas étonnant d’observer cette victoire dans une ville comme Barcelone, prospère, commerçante, à l’image plutôt bourgeoise ? Faut-il y voir l’importance du vote des jeunes ?
Barcelone est une ville bourgeoise avec des couches populaires très importantes. L’histoire de la ville est par exemple aussi liée à l’anarchisme. La tension entre la ville bourgeoise et la ville populaire est au cœur de cette élection. La victoire d’Ada Colau n’est pas écrasante, au contraire. Elle a remporté l’élection avec seulement 17 000 voix d’écart avec la liste Convergència i Unió (CiU), menée par le maire sortant. Barcelone est une ville prospère, mais elle a souffert des effets de la crise et a vu les inégalités sociales augmenter. Entre le quartier le plus riche et le quartier le plus pauvre de la ville, il y a une différence de plus de sept ans d’espérance de vie. Les tensions internes, invisibles de l’extérieur, ont fait monter en flèche le vote en faveur d’Ada Colau.
On peut aussi interpréter son élection dans une perspective générationnelle. Barcelone est une ville riche et attractive, qui vit encore en grande partie du succès du modèle né autour des Jeux olympiques de 1992. Entre-temps, le monde s’est globalisé, le paradigme technologique régit aujourd’hui la vie dans les villes et, comme d’autres en Europe, Barcelone doit se réinventer et repenser son modèle économique dans un contexte postindustriel et de crise financière globale. Pour l’instant, Barcelone a décidé de concentrer son développement sur le tourisme, conséquence la plus durable de l’ouverture au monde entraînée par les Jeux. Le problème réside dans le décalage entre ce modèle et les besoins réels de la génération née après 1992. C’est une jeunesse diplômée qui voit son avenir et ses perspectives brisés par le précariat, le chômage et les difficultés d’accès au logement. Bien qu’il y ait dans son électorat des personnes de tous âges, Ada Colau a été très soutenue par les jeunes diplômés. Son élection est un cri d’espoir pour l’avenir de cette génération.
Quelles perspectives politiques ?
Quelle est la position de Colau et de Podemos par rapport au mouvement indépendantiste catalan ? Le fait que les indépendantistes aient perdu Barcelone ne va-t-il pas changer les priorités, faisant passer les questions sociales avant les préoccupations liées à l’indépendance et à l’identité catalane ?
Rappelons tout d’abord que, certes, les partis ouvertement indépendantistes (CiU, Esquerra Republicana de Catalunya et Candidatura d’Unitat Popular), ont perdu Barcelone, mais que si l’on ajoute toutes les voix des municipales en Catalogne, ils ont remporté ces élections2.
Néanmoins, la question locale est primordiale, et c’est dans cette perspective qu’il faut lire la victoire d’Ada Colau. L’indépendance domine le paysage politique catalan depuis des années ; mais cette fois-ci, les électeurs ont voté essentiellement pour la gestion de la ville de Barcelone. Le résultat est celui d’une municipalité fragmentée, dans laquelle la présence de sept partis politiques va rendre difficile le gouvernement local. Cette diversité reflète la pluralité qui existe dans la capitale catalane. En ce sens, il faut bien distinguer Ada Colau de Podemos, un parti né à Madrid qui est opposé à la tenue d’un référendum pour l’indépendance. Ada Colau elle-même s’est manifestée personnellement en faveur de l’indépendance et même si la majorité des partis qui forment sa coalition ont des opinions différentes concernant cette question, tous sont d’accord sur la tenue du référendum.
Son élection est un signe de la priorité des politiques sociales à Barcelone, mais en elle-même elle ne dit rien de l’avenir de la Catalogne. Elle oblige en revanche à des analyses plus complexes et nuancées sur la réalité. En Catalogne, l’axe social et l’axe identitaire ne sont pas contradictoires. Depuis toujours, le système de partis catalan est bien plus complexe et pluriel que celui de l’Espagne en général. En Catalogne, une partie de la population défend l’indépendance comme un simple instrument pour promouvoir un autre type de politique sociale, une autre partie la défend sur des critères exclusivement identitaires, et enfin il y a ceux pour qui la question de l’indépendance n’est pas prioritaire. Ce dilemme ne peut être résolu que par un référendum.
Plus généralement, la percée de Podemos aux élections municipales a cristallisé la crise du bipartisme espagnol, le ras-le-bol vis-à-vis des affaires de corruption et de la gestion de la crise. Que pensez-vous de cette percée ? Les Espagnols observent-ils ce qui se passe en Grèce depuis que Syriza est au pouvoir ?
Podemos est un symptôme du vaste malaise de la société espagnole, après plus de sept ans de crise économique et de la profonde désaffection des citoyens envers le système politique traditionnel. Son implantation territoriale réelle est difficile à évaluer, et son entrée formelle au Parlement espagnol n’aura pas lieu avant les élections législatives de la fin de l’année. Il s’agit d’un parti créé récemment (il s’est présenté pour la première fois aux élections en 2014, aux européennes), né dans les cercles universitaires et médiatiques madrilènes. Son apparition a suscité à la fois de la sympathie, de la part des couches les plus affectées par la crise, et de l’animosité, en particulier venue des partis politiques traditionnels, du secteur bancaire ou de la majorité des médias. Son entrée au Parlement sera rendue plus difficile par la loi électorale issue de la transition démocratique, qui avantage le bipartisme, conçu comme mécanisme de stabilisation politique.
Le succès de Podemos dépendra également de sa capacité à articuler une offre politique solide et de la concurrence que lui fait le parti Ciudadanos, lui aussi né de la désaffection actuelle. L’expérience grecque est observée depuis l’Espagne avec beaucoup d’intérêt et de préoccupation.
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Judit Carrera dirige le programme de débats et de conférences du Centre de culture contemporaine de Barcelone (Cccb). Elle est une contributrice régulière du quotidien espagnol El País.
- 1.
Plataforma de afectados por la hipoteca, un mouvement qui combat les expulsions immobilières menées par les banques depuis 2008.
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Pour le détail des résultats, voir http://resultados.elpais.com/elecciones/2015/municipales/09/index.html