De l'aventurier au campeur : les mutations du tourisme. Table ronde


Les différentes formes historiques du tourisme semblent relever d’un impératif de distinction et d’une quête d’authenticité. Après la démocratisation du tourisme, nous serions désormais au temps de la démocratie touristique.

Emmanuel Laurentin – L’idée de démocratisation du tourisme est-elle plus ancienne qu’on ne l’imagine actuellement ? On se figure volontiers que ce mouvement démarre après la Seconde Guerre mondiale, est-ce exact ?

Saskia Cousin – Il me semble qu’un premier discours sur la démocratisation commence à se développer dans les années 1930, mais l’on n’emploie pas alors l’expression « démocratisation du tourisme ». Il s’agit plutôt à cette époque de la question du loisir, ou de l’accès au grand air. En termes de pratiques, la « démocratisation du tourisme », à ma connaissance, arrive plutôt après la Seconde Guerre mondiale. Mais je laisse la parole aux historiens sur ce point…

Sylvain Venayre – En bon nominaliste, je considère que la « démocratisation » du tourisme commence dès lors qu’on en parle, c’est-à-dire aux alentours de 1860 en ce qui concerne la France. Ainsi émerge un discours relatif à une nécessaire « démocratisation » du voyage d’agrément qui s’incarne dans un certain nombre de figures. Parmi elles se trouvent les « plaisirains » – ceux qui prennent les « trains de plaisir » – dont le souvenir fut convoqué au moment où le Front populaire luttait pour l’obtention des congés payés. C’est bien le Second Empire qui marque pour la première fois cet appel à une démocratisation du voyage, même s’il n’est pas réellement suivi d’effet à cette époque.

Trouve-t-on alors, parallèlement à cette volonté d’élargissement, la trace de discours critiques de la part de ceux qui considèrent déjà que le tourisme n’est plus ce qu’il était ?

S. Venayre – L’écrivain Stéphen Liégeard (1830-1925), qui inventa le terme de « Côte d’Azur » et inspira à Alphonse Daudet le personnage du sous-préfet aux champs1, s’en est fait une spécialité : il se lamentait notamment de la vulgarité que les touristes apportaient dans des sites naturels tels que les vallées des Pyrénées.

Sylvain Pattieu – Il est intéressant que le terme de « démocratisation » du tourisme soit employé aux alentours de l’année 1860, car c’est aussi l’année de la première représentation de la pièce de Labiche intitulée le Voyage de Monsieur Perrichon. On y retrouve, dans une gare, un parvenu qui part en voyage à la montagne avec sa famille. À la raillerie se mêle la démonstration qu’avec l’essor du train la possibilité de partir en vacances pour des couches sociales jusque-là négligées s’étend. Mais le vrai début des voyages populaires arrive bien plus tard, dans les années 1960 et 1970. On s’imagine souvent qu’il date de 1936, mais il ne devient concret qu’après la Seconde Guerre mondiale. Au moment des premiers congés payés, il s’agit surtout de départs de proximité car les conditions d’un réel développement touristique ne sont pas encore réunies : les conditions financières d’une part, qui viendront avec la société salariale dont parle Robert Castel, qui permet, par le système des protections sociales, de dépenser de l’argent dans des choses « futiles » ; les conditions mentales d’autre part, la capacité à imaginer qu’on puisse partir loin et longtemps en vacances. Un phénomène cependant émerge plus tôt, dès l’après- 1918, c’est celui des colonies de vacances. Il est porté tant par la droite que par la gauche : des municipalités socialistes ou communistes, mais aussi des organisations catholiques… On constate donc que les temporalités d’accès aux vacances diffèrent selon les milieux sociaux mais également à l’intérieur de chacun d’eux, puisque dans les classes populaires, les enfants sont les premiers à partir.

S. Cousin – En écho à la mention de Stéphen Liégeard, je ferai remarquer que Chateaubriand déjà se plaignait des cookers – les touristes qui s’en remettent à Thomas Cook, le premier organisateur de voyages – qui laissent des résidus de leurs pique-niques au Parthénon.

S. Venayre – Il faut également distinguer les types de critiques. La critique comprise dans le Voyage de Monsieur Perrichon en 1860 n’est pas tout à fait neuve à l’époque, puisqu’on reproche avant tout à cet homme de ne pas être artiste, de ne pas avoir le tempérament qui lui permettrait de saisir la poésie du lieu, en écho à toute la réflexion qui se met en place au tournant du xviiie et du xixe siècle : il faut être doué d’une sensibilité particulière pour pouvoir jouir du spectacle du monde. Flaubert trouvant des graffitis sur les pyramides y voit avant tout une terrible faute de goût… C’est un peu différent de la critique de la démocratisation qui, elle, porte sur la masse.

L’impératif de distinction

Les pratiques distinctives ont-elles toujours existé ? Comment les classes privilégiées parviennent-elles à garder un temps d’avance sur les masses dans leur façon de voyager ?

S. Venayre – Les pratiques distinctives sont en effet consubstantielles au tourisme, qui constitue une activité de distinction par principe. La « consommation ostentatoire », théorisée par Thorstein Veblen à l’extrême fin du xixe siècle, visait ainsi à compenser la perte de pouvoir effectif des vieilles aristocraties, désormais écartées des décisions politiques. On manifestait d’autant plus son appartenance au monde des voyages de luxe que, dans la réalité sociale, son pouvoir était moins grand qu’auparavant.

S. Pattieu – Je partage ce constat, mais l’on ne saurait réduire ces pratiques aux aristocrates… En effet, d’autres milieux vont être inventifs. Pensons ainsi, dès la fin du xixe siècle, au développement du Touring Club de France, qui imite les pratiques aristocratiques tout en allant plus loin, en s’appuyant sur l’idée d’un tourisme patriotique et pédagogique, qui ne soit pas oisif. Il s’agit d’arpenter le territoire et de se l’approprier, manifestant ainsi la vision nouvelle des classes bourgeoises et moyennes qui animent ce type d’association. On retrouve un phénomène assez proche dans la seconde moitié du xxe siècle avec les associations de tourisme social, notamment Tourisme et travail – liée à la Cgt – qui retourne le stigmate : le repoussoir devient le Club Méditerranée parce qu’on rejette le tourisme futile, de consommation. On fait du ski par exemple, mais pas comme les riches. L’opposition entre « eux » et « nous » est toujours à l’œuvre pour valoriser un entre-soi populaire.

S. Cousin – Le Touring Club de France est en effet un exemple intéressant puisqu’il a joué un rôle essentiel dans la mise en valeur du patrimoine, qui va de pair avec un discours patriotique assumé. On y retrouve donc la coexistence de l’influence du loisir aristocratique et d’un appel à ces activités distinctives.

Comment gère-t-on alors la contradiction entre logique de distinction et volonté de faire partie de la masse ?

S. Cousin – En matière de tourisme, il est intéressant aussi d’observer que les façons de se distinguer peuvent varier sensiblement d’une nation à l’autre : dans les pays qui ont récemment accédé au tourisme, comme la Chine, on cherche rarement à se séparer de la masse en allant là où personne n’est allé. Au contraire, le fait d’aller dans un endroit authentiquement touristique – c’est-à-dire, dans ce contexte, très visité – est éminemment distinctif.

S. Venayre – Il me semble que l’impératif de la distinction est tellement constitutif du tourisme qu’il échappe aux stratifications sociales. Il s’agit toujours de se singulariser, de montrer que l’on sait, mieux que d’autres, jouir de l’ensemble du spectacle du monde. Cet impératif, même s’il émane originairement du haut de l’échelle sociale, lui échappe assez rapidement. La figure de l’aventurier en est l’exemple parfait. Ceux qui s’efforcent de se reconnaître en elle cherchent à se distinguer de la masse des touristes en exprimant un certain nombre de valeurs qui ne dépendent pas nécessairement de la richesse.

S. Cousin – C’est juste, mais il faut comprendre aussi que ce sont les statistiques du tourisme qui octroient le statut de touriste et les enquêtes qui essayent d’en repérer les logiques distinctives. À moins de travailler sur les catégories instituées par les pouvoirs politiques et économiques, il ne faut pas partir de la définition du tourisme telle qu’elle est établie par l’industrie du tourisme – le transport et l’hébergement – mais se placer du point de vue des pratiques. Jean-Didier Urbain a raison lorsqu’il écrit que le tourisme est un élément des vacances et non l’inverse2. Dans la pratique, les gens ont du temps libre, dont une petite partie est consacrée aux vacances et, dans ces vacances, une petite partie à faire du tourisme. Les gens – les Français en tout cas – ne sont pas attachés au tourisme mais aux vacances. La formule privilégiée reste le séjour : seul un déplacement sur dix donne lieu à un circuit par exemple.

Les vacances sont vécues, dans la plupart des pays occidentaux, comme une nécessité sociale, familiale, voire vitale : restaurer les forces de travail, renouer des liens familiaux et amicaux, sortir du quotidien. Sans doute parce que les socialisations liées au travail se sont distendues en raison de l’évolution des manières de travailler et de l’augmentation des cadences, et du temps libéré qui n’est plus passé entre collègues. Il n’y a pas en France non plus la culture de l’afterwork : les vacances sont donc un temps de socialisation très important. Avec la généralisation des familles nucléaires, l’éloignement des générations, l’augmentation des temps contraints liés aux transports, les vacances sont les moments où les familles peuvent se retrouver. Cet impérieux « besoin de vacances » est donc une construction culturelle liée à la dissociation du labeur et du loisir. Dans les sociétés où les temps sont poreux et rythmés par des obligations sociales et rituelles, les vacances apparaissent comme une incongruité – sauf pour les écoliers.

La découverte de l’autre

La question de l’altérité est-elle constitutive du tourisme des origines à aujourd’hui ? Quel type d’échange le touriste attend-il au départ ?

S. Cousin – Les individus qui partent sont peu nombreux à aspirer à l’altérité ou à l’authenticité, des notions très socialement situées et à vocation distinctives. Et même lorsque l’on recherche l’altérité ou l’authenticité, l’enjeu ne réside pas nécessairement dans le lieu du voyage mais plutôt dans la manière de le concevoir. Par ailleurs, on part pour connaître l’autre mais également pour se découvrir soi-même, ce que l’on voit bien dans la vogue actuelle du tourisme solidaire, ou du tourisme des racines. Les gens sont de plus en plus nombreux à partir sur les traces de leurs ancêtres. Pour le reste, l’altérité n’est pas un objet particulier d’attention, notamment chez les nouveaux touristes venus d’Asie ou du Moyen-Orient.

S. Pattieu – Je ne suis pas certain en effet que l’on cherche toujours l’autre lorsqu’on part en voyage. Je pense aux jeunes qui se retrouvent lors de séjours low cost dans les capitales européennes : le but est ici de retrouver d’autres semblables. Il existe également un phénomène de repli sur soi que le film Adieu Philippine (1962), de Jacques Rozier, illustre bien : peu importe que l’action se déroule dans le centre de vacances ou en dehors, les trois personnages restent surtout animés par les rapports entre eux, véritable cloison avec le monde extérieur.

S. Cousin – On remarque ce même phénomène avec les backpackers qui constituent pourtant une catégorie de voyageurs qui souhaite se distinguer du tourisme de masse. Dans les auberges de jeunesse, les backpackers se retrouvent entre jeunes voyageurs de même nationalité et il s’agit pour certains de préparer une sociabilité professionnelle future. C’est notamment le cas dans les pays anglo-américains où ces voyages autour du monde prennent la forme d’un rite de rencontre dans le but de forger sa « carte de visite ». L’extérieur est surtout le contexte et le décor d’une initiation au monde.

S. Venayre – Cette tension entre une aspiration à l’altérité et une réalité souvent différente est moins surprenante si l’on garde à l’esprit qu’historiquement le tourisme ne constitue pas nécessairement une démarche de découverte mais bien plutôt de vérification. En effet, on part généralement après avoir lu des ouvrages sur le pays, vu des images, eu des discussions. C’est un ensemble que l’on porte avec soi. C’est avec la littérature romantique, puis la littérature d’aventure, que vient cette idéalisation de la rencontre : alors les touristes réagissent en essayant de vanter leur découverte de l’autre.

S. Cousin – En 1976, l’anthropologue Dean MacCannell a décrit dans The Tourist la quête d’authenticité propre au voyage occidental3. S’inspirant des concepts d’aliénation de Marx et de mise en scène d’Erving Goffman, il analyse cette quête touristique comme une tentative d’échapper à l’aliénation en allant chercher, derrière la scène touristique, la vie « vraie ». Mais cette recherche est forcément vouée à l’échec, puisque la présence des touristes implique la mise en scène des coulisses, qui deviennent une nouvelle scène avec d’autres coulisses. L’homme moderne se retrouve donc à jouer un rôle, celui du touriste, caractérisé par l’inauthenticité. Pour MacCannell, le tourisme et le postmodernisme doivent être pensés ensemble, comme deux facettes d’un même rapport au monde : une relation superficielle au présent et le goût nostalgique d’un passé fantasmé.

Le modèle du touriste en quête d’authenticité reste largement calqué sur celui de l’amateur d’art et de culture ou de paysage grandiose : l’archétype d’un homme, européen, cultivé, seul face à l’œuvre. Pourtant, parce qu’ils sont également associés à la modernité et à la mise en scène, les musées et les hauts lieux du patrimoine ont perdu progressivement leur pouvoir d’authenticité. On recherche maintenant la « rencontre authentique » à travers le tourisme ethnique, solidaire, actif ou des origines : par exemple, la découverte d’un village somba au Bénin, un stage de djembé à Conakry, un séjour avec les nomades en Mongolie. La « visite à ma famille » que proposent nombre de guides ouest-africains à leurs clients fait partie de l’expérience recherchée. Dans les récits des touristes, peu importe que la famille en question ne soit pas vraiment la famille du guide, ou que le stage de djembé soit hors de portée des Guinéens qui préfèrent d’ailleurs une musique plus urbaine : ce qui altère l’expérience authentique, c’est que les locaux soient aussi accrochés que les touristes à leur téléphone portable. Cette aspiration explique aussi le succès des types d’échanges qui capitalisent sur l’imaginaire de l’économie collaborative en donnant accès à un hébergement qui diffère de l’hébergement marchand traditionnel. Airbnb est emblématique à cet égard puisque certains clients découvrent ainsi des quartiers considérés jusqu’à une date récente comme échappant aux circulations touristiques. La plupart ne rencontrent pas de Parisiens et se retrouvent dans des locations meublées, mais ce qui se joue ici est l’impression de rencontrer le « vrai » Paris.

Dans les villes

Pourquoi tant de grandes villes européennes (Berlin, Barcelone, Amsterdam, Rome) veulent-elles aujourd’hui contrôler le nombre de touristes ?

S. Cousin – Tout commence avec Barcelone en 2002. Jusqu’à cette date, le tourisme et les grands événements constituaient une manière de construire la ville, comme le montre admirablement Eduardo Mendoza dans la Ville des prodiges4. À partir de là, la ville a donné ses clefs au tourisme. S’opère alors une bascule avec l’arrivée d’un opérateur qui a permis aux habitants de louer leur chambre puis leur appartement. La conséquence en a été l’appropriation des quartiers populaires – et notamment la Barceloneta – par des investisseurs et l’éviction des habitants pour y installer des touristes. L’arrivée des croisiéristes a été le coup de grâce de cette politique destructrice. C’est notamment en s’opposant à ce raz-de-marée touristique que la nouvelle maire de Barcelone, Ada Colau, a gagné les élections. À Paris, le même phénomène est peut-être en train de se produire. Car tant que le tourisme est « enclavé », concentré dans certains quartiers dédiés, et certaines aménités, par exemple autour de la tour Eiffel et des Champs-Élysées, pendant l’été alors que les Parisiens sont en vacances, cela ne pose pas de problème. C’est quand il entraîne des conflits d’usages que le sentiment d’envahissement naît. D’une certaine manière, et de façon apparemment paradoxale, c’est la diffusion des touristes dans les arrondissements du nord-est parisien qui risque de poser des problèmes.

S. Pattieu – Les conflits d’usages aussi sont anciens, mais ils concernaient essentiellement les espaces ruraux. Sur les côtes par exemple, la question de l’utilisation des plages se posait, comme on le voit dans les Vacances de Monsieur Hulot (Jacques Tati, 1953) : devait-on les utiliser pour radouber les bateaux, pour y faire sécher les algues qui nourrissent le bétail ou les aménager pour accueillir les touristes ? Aujourd’hui, ces conflits s’étendent aux espaces urbains, et on voit en effet Berlin, San Francisco ou Los Angeles imposer des restrictions à Airbnb et d’autres plateformes de ce type.

S. Cousin – L’aspect nouveau réside également dans le fait que les appartements sont retirés du marché locatif traditionnel, en particulier les studios utilisés notamment par les étudiants ou les jeunes travailleurs. Dans les stations, le tourisme se mange lui-même : nombre de locations actuellement proposées sur Airbnb étaient les logements traditionnellement utilisés par les saisonniers et ceux-ci ne trouvent plus où se loger.

Tous touristes ?

L’origine des touristes a aussi évolué : quel est votre sentiment sur ce phénomène d’aller-retour entre des Européens, notamment les classes aisées qui, auparavant, se projetaient dans des espaces qui n’étaient pas les leurs et, désormais, des citoyens de ces pays lointains qui viennent chez nous ?

S. Pattieu – L’exposition « Bons baisers de Paris. 300 ans de tourisme dans la capitale », organisée par le Comité d’histoire de la ville de Paris et dont j’ai été commissaire, comprenait une caricature des années 1880 représentant des touristes de divers pays en train de regarder une famille de Parisiens attablée. C’est le moment où se forge, notamment par la colonisation, l’empire français. On constate alors le sentiment d’étrangeté ressenti par les Français dans le fait de recevoir des visiteurs. Il est difficile d’être « exotisé » soi-même.

S. Venayre – On trouve en effet beaucoup de caricatures, dans les journaux français du Second Empire par exemple, qui mettent en scène des touristes anglais venant visiter la capitale au moment de l’exposition universelle de 1855. Cette idée que les Français, les Suisses ou les Italiens étaient des objets de curiosité pour les Anglais a donné lieu à tout un discours depuis les années 1830. Je ne pense pas que ce soit la nationalité des touristes actuels qui change la donne. Il est au fond assez logique que les habitants d’un lieu retournent contre les visiteurs leur propre curiosité.

S. Cousin – La réactivation du discours sur l’envahissement par les touristes est une réalité qu’il faut mettre en perspective : 80 % du tourisme asiatique par exemple est interne à l’Asie pour ne citer que ce cas précis. L’enjeu réside plutôt dans la visibilité de ce tourisme : être visité par les Anglais pouvait poser problème dans les années 1880, mais ce n’est plus le cas désormais puisque la plupart des Européens se mêlent dans le métro sans distinction autre que linguistique. Cette invisibilité est rompue lorsqu’il s’agit de groupes, de touristes identifiables par leurs attitudes vestimentaires, leurs postures ou leur physionomie – le discours actuel de rejet des touristes asiatiques en est un exemple.

S. Pattieu – Revenons sur le terme de tourisme « de masse », que je n’aime pas pour deux raisons au moins : d’une part, il est souvent employé de manière péjorative et relève d’une critique du tourisme, qui tient souvent du mépris de classe sous les dehors d’une critique « artiste » ; d’autre part, il masque des pratiques différenciées selon les catégories sociales, l’âge… alors que les individus n’ont pas les mêmes moyens, les mêmes intentions ou les mêmes habitudes. Il masque beaucoup d’inégalités, notamment dans la récurrence des voyages dans l’année. Les vacances d’hiver sont emblématiques à cet égard : un ouvrier sur deux part en vacances, neuf cadres supérieurs sur dix, par exemple. Et depuis les années 1990, les inégalités en matière de tourisme, qui avaient diminué jusque-là, se renforcent.

S. Cousin – Il s’agit en effet d’une logique de distinction quand on parle de « tourisme de masse ». D’autant que cette expression n’est pas toujours utilisée à bon escient. Ainsi, pourquoi ne parle-t-on pas de tourisme de masse à Paris ? Tout simplement parce que nous convoquons spontanément un imaginaire de la meute, du troupeau. Pourtant, le tourisme est toujours un phénomène mimétique, qu’on soit dans les pas du grand écrivain ou qu’on aille s’amuser à Ibiza.

S. Venayre – En réalité, je ne connais pas d’appellations qui ne soient pas scandaleuses dans l’histoire du tourisme. L’expression « tourisme de masse » ne m’apparaît donc pas plus problématique qu’une autre. Elle sert au mieux à comprendre, au pire à enfermer mais il n’existe pas d’expression « neutre », dénuée d’idéologie. Depuis la distinction inaugurale entre voyageurs et touristes, il est toujours question d’identité et de domination.

Circulations

Si le tourisme est une mobilité rêvée, quel rapport existe-t-il entre les différentes formes de déplacement ? Le touriste ne se pense-t-il jamais semblable à celui que se meut chez nous, ou aux migrants qui souhaitent rejoindre notre pays ?

S. Cousin – Dans l’exposition intitulée « Habiter le campement » qui se déroule actuellement à la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris, nous avons essayé de montrer qu’il existe bien une relation de continuité entre des lieux et des pratiques5. Prenons la fascination du Touring Club de France pour la roulotte ou d’autres modes d’habitat précaire : il s’agit pour ses membres de s’imaginer en nomades. Plus tard, on verra naître les campings (terme qui arrive en 1903 en France) au moment même où Durkheim et Mauss écrivent que « le camp est le centre de l’univers et tout l’univers y est en raccourci6 ». Puis, le camping lui-même subira une massification qui, en entraînant une baisse des coûts, permettra une réappropriation par les migrants et les réfugiés. La fameuse tente « deux secondes » déployée le long du canal Saint-Martin illustre très bien cela. Des modes d’habitation populaires sont récupérés par des catégories supérieures cherchant à se distinguer avant que ne se mette en place un phénomène de massification qui permet une réappropriation en retour. Ainsi, les gens qui inventent le camping-car aux États-Unis dans les années 1940 s’inspirent des travailleurs précaires qu’on appelle hoboes.

En 2015, les habitacles mobiles industrialisés sont utilisés par toutes les catégories sociales des pays où elles sont disponibles, alors que les productions plus « artisanales » deviennent un marqueur de l’habitat bohème, fortuné ou non, temporaire ou permanent. Pour réenchanter le camping auprès des catégories sociales les plus aisées, et décourager les autres, les professionnels de « l’hôtellerie de plein air » s’inspirent des fascinations romantiques et bohèmes des origines du campement de loisir : c’est la vague des yourtes, tipis, roulottes et autres cabanes perchées, promettant des robinsonnades redevenues distinctives au regard des tarifs pratiqués.

S. Venayre – Cette comparaison pose un problème moral. Effectivement, le camping de la Belle Époque est une pure pratique de distinction qui se veut le pendant de l’apparition des premières classes dans les paquebots de luxe. Il s’agit ici, à la manière de la traditionnelle nuit à la belle étoile qui est constitutive de l’expérience de l’Ouest américain, de s’affranchir du luxe pour vivre une expérience. Cela correspond à des pratiques d’accaparement des signes par les élites. Je pense ainsi au travail de l’artiste contemporain Laurent Tixador qui a reconstitué l’univers de la cabane jusqu’à créer de véritables petits villages avant de les raser. Je comprends donc ce qui se joue ici, mais la roulotte renvoie au nomadisme, une pratique d’un territoire qui n’a rien à voir avec les conditions des réfugiés, y compris dans l’imaginaire qu’il charrie.

S. Cousin – L’imaginaire et les formes de la cabane comme ceux de la roulotte ont été appropriés quelle que soit la réalité des pratiques des exilés, des nomades ou des travailleurs pauvres qui les habitent. Il ne s’agit pas de dire que les expériences sont partagées, mais bien de s’interroger sur la circulation et l’accaparement des formes populaires de mobilité et/ou de campement.

Compte tenu des évolutions que nous venons d’évoquer, le système du resort vous paraît-il dépassé ?

S. Cousin – « L’enclos » existera toujours, comme on le voit avec le succès des bateaux de croisière all inclusive. Il y a évidemment des modes mais on note des constantes. En ce qui concerne les resorts, le principal changement réside dans l’essoufflement de l’hôtellerie marchande traditionnelle. À l’avenir, on peut donc prévoir une ligne de partage entre l’hôtellerie d’affaires et les nouveaux types d’hébergement. Je pense que nous assistons à la fin d’un modèle fondé dans les années 1950 avec l’explosion du tourisme de masse. Une grande partie de l’hôtellerie standardisée va sans doute disparaître, avec une dissociation entre une offre à destination des voyageurs d’affaires, régie par quelques groupes, et l’atomisation des pratiques d’hébergement.

Avec les ordinateurs et les smartphones, les touristes sont moins dépendants des agences ou des offices de tourisme. Année après année, ils accumulent des expériences et une plus grande aisance dans la compréhension des informations et leur décryptage. Il y a un touriste 2.0, voire 3.0 aujourd’hui : les réseaux sociaux et les blogs de voyageurs (vrais ou faux) sont considérés comme plus fiables que les sites professionnels et institutions. Cette confiance donnée aux pairs au détriment des experts marque un renversement de perspective qui touche tous les aspects du tourisme, qu’il s’agisse de louer une résidence au bord du bassin d’Arcachon ou de préparer son itinéraire en Europe centrale. Or ce n’est que le début : on verra aussi sans doute disparaître une grande partie des restaurants. L’avènement de TripAdvisor et des réseaux sociaux marque la fin de la démocratisation touristique (faire accéder tout le monde à un modèle de vacances pensé par les autorités légitimes) et le début de la démocratie touristique (chacun a la même légitimité à donner son expertise sur un site ou un voyage), pour le meilleur et pour le pire.

Il y avait certes des touristes qui à jours fixes débarquaient de leurs luxueux bâtiments, mais c’était pour quelques heures seulement, dans le but bien précis de visiter le Monastère. Parfois, pour ajouter au pittoresque de l’entreprise, on les faisait dîner dans l’unique taverne du port où l’on rameutait pour l’occasion quelques musiciens et danseurs émérites. Les paquebots étaient ancrés à l’entrée de la rade, les fonds incertains en rendaient périlleux l’accès. J’étais reconnaissant à ces fonds, comme si l’intrusion de ces monstres dans la baie paisible dût provoquer un raz-de-marée ou boucher définitivement le ciel. Je rêvais parfois aux élégants voiliers de la flotte vénitienne qui venait y mouiller régulièrement pendant la guerre vénéto-turque au xviie siècle. L’histoire dit que les Patmiotes s’enrichirent en les approvisionnant (je me demande d’ailleurs en quoi) jusqu’au jour où ils mirent l’île à sac. Une note laconique dans un livre du Monastère nous l’apprend :

« … en 1659, le 18 juin, vint la flotte du Vénitien et pilla Patmos un jour de samedi, l’amiral étant Francesco Marosini, et maudit soit-il ».

On allait donc chercher les paisibles visiteurs des années 1960 avec des barques, et par gros temps c’était déjà toute une aventure d’y descendre, sans compter les paquets de mer qu’on essuyait avant d’arriver au port. Pendant ce temps, deux ou trois boutiques de souvenirs ouvraient prestement leurs volets, disposaient leurs articles sur des tables dans la rue, et Dimitri, le marchand de coquillages, ayant poussé son chariot rempli de trésors sur le quai, soufflait à en perdre haleine dans un buccin. Depuis, bien entendu, les fonds de la rade ont été dûment creusés, nivelés, et, quand les immenses « vapori » de croisières se mettent à quai, je les vois derrière le mur de mon patio comme s’ils étaient délicatement posés entre deux rangées de tomates du jardin potager de M. Bakhas.

Lorand Gaspar, Carnet de Patmos, Bazas, Le temps qu’il fait, 1991, p. 12

La crise de la dimension

1er février 1928.

Non, je l’ai déjà dit ailleurs. Cette terre est rincée de son exotisme. Si dans cent ans, nous n’avons pas obtenu d’être en relation avec une autre planète (mais nous y arriverons) l’humanité est perdue. (Ou alors l’intérieur de la terre ?) Il n’y a plus de moyen de vivre, nous éclatons, nous faisons la guerre, nous faisons tout mal, nous n’en pouvons plus de rester sur cette écorce. Nous souffrons mortellement ; de la dimension, de l’avenir de la dimension dont nous sommes privés, maintenant que nous avons fait à satiété le tour de la terre.

(Ces réflexions, je le sais, suffiront à me faire mépriser comme un esprit de quatrième ordre.)

Henri Michaux, Ecuador, Paris, Gallimard, 1929, p. 35
  • *.

    Saskia Cousin est anthropologue au Centre d’anthropologie culturelle de l’université Paris Descartes, et membre de l’Institut universitaire de France. Elle a notamment publié, avec Bertrand Réau, Sociologie du tourisme (Paris, La Découverte, 2013).

    Sylvain Pattieu est maître de conférences en histoire à l’université de Paris VIII. Son dernier ouvrage paru est Bons Baisers de Paris. 300 ans de tourisme dans la capitale (Paris, Paris bibliothèques/Comité d’histoire de la ville de Paris, 2015).

    Sylvain Venayre est professeur d’histoire contemporaine à l’université Grenoble Alpes. Il a notamment publié Panorama du voyage, 1780-1920 (Paris, Les Belles Lettres, 2012).

  • 1.

    Alphonse Daudet, Lettres de mon moulin, Paris, Hetzel, 1869.

  • 2.

    Jean-Didier Urbain, l’Idiot du voyage. Histoires de touristes, Paris, Payot, 2002.

  • 3.

    Dean MacCannell, The Tourist: A New Theory of the Leisure Class, New York, Schocken Books, 1976.

  • 4.

    Eduardo Mendoza, la Ville des Prodiges, Paris, Seuil, 1988.

  • 5.

    Voir le compte rendu dans ce numéro, p. 219.

  • 6.

    Émile Durkheim et Marcel Mauss, « De quelques formes de classification. Contribution à l’étude des représentations collectives », L’Année sociologique, no 6, 1903, p. 40.