Le pôle de La Défense vu de Nanterre. Une politique pour satisfaire les besoins réels (entretien)


Maire adjointe de la ville de Nanterre chargée du développement économique et de l’emploi, Sophie Donzel est bien placée pour démonter concrètement le modèle économique que l’État veut imposer à cette ville en y étendant le pôle de La Défense. Et pour proposer une stratégie alternative qui a également pour tâche de répondre, sur le terrain politique, à la fin du compromis gaullo-communiste dans cette fraction de la première couronne où la droite est largement minoritaire.

Esprit − Vous êtes la deuxième adjointe socialiste de la commune de Nanterre chargée du développement économique et de l’emploi. À ce titre nous aimerions comprendre avec vous ce qui se joue concrètement dans le bras de fer entre la mairie de Nanterrre et le pôle économique de La Défense qui va s’étendre sur votre territoire. Avec d’autres, vous prônez une stratégie alternative à celle mise en œuvre par l’État via la loi du Grand Paris et soutenue par le département des Hauts-de-Seine. Sur quoi repose-t-elle ? Comment réagir face à la puissance d’une logique strictement gestionnaire ? Peut-être faut-il commencer par évoquer la demande des habitants de Nanterre… car, en dépit de tout ce qui se passe, ils existent !

Sophie Donzel − Avant de parler du bras de fer entre Nanterre, La Défense, le département des Hauts-de-Seine et l’État, vaste sujet qui va nous entraîner dans des questions très institutionnelles et de politiques publiques, je voudrais prendre le parti, d’entrée de jeu, de nous recentrer sur « les besoins non satisfaits » ou « besoins perturbés » de la population nanterrienne. Une action politique digne de ce nom doit partir de là. Les politiques publiques, les dispositifs réglementaires, ne sont que des instruments pour répondre à ces besoins, et non une finalité. J’aime travailler à partir de la grille établie par Virginia Henderson, qui recense quatorze besoins fondamentaux de la personne et que l’on peut étendre, par analogie, à un groupe ou à une société1. Ce choix n’est pas arbitraire car il est intéressant d’appréhender la vie d’une communauté locale dans toutes ses dimensions : matérielles, rationnelles mais aussi subjectives et émotionnelles. Je vous renvoie à la définition que l’Oms donne de la santé : « La santé est un état complet de bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité2. » On parle désormais de « bien-être », de « santé globale d’une communauté locale ». Parmi ces quatorze besoins, quatre apparaissent selon moi comme étant peu ou mal satisfaits en Île-de-France et plus particulièrement à Nanterre.

Les besoins non satisfaits des Nanterriens

Pour caractériser le premier besoin perturbé dans ma ville, on peut reprendre la formule « dormir/se reposer », qui renvoie à la crise du logement, patente dans un territoire de la petite couronne comme Nanterre. Dans ma commune, une demande de Hlm ne peut être satisfaite à moins de trois ans d’attente. Les prix du marché libre − un petit marché car il y a 52 % de logements sociaux − varient entre 16 et 18 euros du m2 à la location, ce qui est très cher. Se loger dans de bonnes conditions à un prix décent est donc difficile.

Le deuxième besoin perturbé, c’est « s’occuper en vue de se réaliser ». Il renvoie bien sûr à l’emploi et au revenu stable qui permet de sécuriser les parcours de vie, et d’avoir une activité dans laquelle on trouve un sens. C’est essentiel dans le bassin de l’Ouest parisien : à Nanterre, environ 8 000 personnes sont à la recherche d’un emploi et le revenu annuel médian des ménages est de seulement 15 000 euros3.

Le troisième besoin mal satisfait, sous l’intitulé « se mouvoir », nous parle de transports, très congestionnés en Île-de-France et dont Nanterre souffre malgré ses trois gares Rer de la ligne A. Mais ce qui est vrai pour les grandes distances l’est plus encore pour les petites distances : les dessertes de proximité dans les villes de banlieue, en particulier en petite couronne, sont peu performantes. La desserte au cœur du tissu urbain, par exemple en bus, est complexe, longue, elle n’a pas d’amplitude ni de fréquence intéressantes : il est plus facile d’aller au centre de Paris que de circuler d’un bout de Nanterre à l’autre. Mais parler de distances renvoie aussi aux déplacements symboliques : Nanterre compte dix conseils de quartier depuis 1977, élément précieux de démocratie locale mais témoignage d’une ville morcelée où il est difficile de se mouvoir aussi dans les têtes. Certaines limites de quartier sont vécues comme des frontières infranchissables. Se déplacer symboliquement, c’est oser aller se confronter à l’autre, à son existence, à sa différence et être assez sûr de soi pour ça. Un exemple : la ville a créé une maison de l’emploi et de la formation (Mef) place de la Boule à Nanterre, très bien située en termes de desserte, mais elle demeure peu fréquentée par les jeunes hommes des tours Aillaud (contrairement aux jeunes femmes), pourtant à 1 500 mètres de la Mef !

Le quatrième besoin, derrière l’expression « se vêtir/se dévêtir », renvoie à l’identité. « Se vêtir/se dévêtir », c’est assumer son identité, être fier de son histoire. Nanterre, c’est une ville de cols bleus en pleine mutation sociologique. Faire du lien sans perdre son âme est alors le vrai enjeu de la cohésion locale.

Voilà donc quatre besoins concrets qui sont aujourd’hui gravement perturbés. Ils doivent permettre de construire notre regard pour répondre aux trois questions correspondant à trois échelles : que peut être l’avenir de l’Ouest parisien ? Quel est l’avenir du territoire de Nanterre dans l’Ouest parisien ? Et quel est l’avenir de l’Ouest parisien dans l’Île-de-France ?

La fin du gaullo-communisme

Pour avancer, il faut comprendre pourquoi le compromis gaullo-communiste (l’État, les transports et l’économie aux gaullistes et le social aux communistes), qui a marqué pendant les décennies d’après guerre la ville de Nanterre, est mis en cause. Sur quels équilibres reposaient-ils ?

Nanterre, c’est d’abord un imaginaire ouvrier fort et un compromis politique ancien, celui qui, passé entre communistes et gaullistes, a fort bien fonctionné car il y avait des corps intermédiaires forts des deux côtés. Du côté du PC, les structures syndicales et politiques ont produit un maillage efficace des quartiers, d’abord par le biais des cellules du PC puis par des associations amies. Et ce maillage perdure aujourd’hui, même s’il n’est plus ce qu’il a été aux grandes heures. Par ailleurs, des compromis politiques concernant la cartographie électorale ont gelé la carte politique des Hauts-de-Seine. Les socialistes qui réunissent, toutes élections confondues, 25 % des suffrages n’ont aucun député, découpage des circonscriptions oblige… et un seul sénateur, grâce au scrutin de liste !

Quand le virage a-t-il été pris ? Distinguons deux points : l’insularité de Nanterre et les mutations sociologiques en cours. Nanterre s’est toujours vécue comme dissociée de La Défense, comme une île : elle a peu de contacts avec la Seine en dépit de la présence d’industries, elle n’est pas tournée non plus vers La Défense qui correspond à un tout autre modèle urbain. Nanterre est en outre isolée politiquement car entourée de villes de droite. Enfin, l’université et la ville n’ont guère noué de liens : l’annexe de la Sorbonne n’avait pas très bien vécu son « exil » nanterrien en 1964 et la ville ne l’a pas vraiment accueillie les bras ouverts à l’époque ! Malgré un début de rapprochement récent, l’université (devenue Paris Ouest-Nanterre-La Défense, elle a perdu son mythique numéro 10) n’arrive pas tout à fait à se projeter dans l’avenir. Elle demeure en retrait du bras de fer avec l’État comme si l’extension de l’opération d’intérêt national ne la concernait pas complètement, ce qui est une erreur. Elle commence déjà à en subir l’impact : le conseil général lui a coupé pour 2010 sa subvention annuelle de 900 000 euros au motif que les métiers financiers n’y sont pas suffisamment représentés ! L’université ne défend pas assez fortement, à mes yeux, son expertise en sciences humaines.

Nanterre est une ville insulaire qui avait les moyens de vivre sur elle-même alors qu’elle est morcelée. Il y a toujours eu une méfiance historique envers les quartiers, considérés comme bourgeois, du centre et du Mont Valérien. C’est d’ailleurs par ces quartiers qui se boboïsent et par le récent projet des Terrasses (projet d’aménagement du secteur situé entre la Seine et la Grande Arche, dans le prolongement de l’axe historique de Le Nôtre4) que viennent les mutations sociologiques. Le quartier du centre ancien par exemple mais aussi celui du Plateau et pour partie du Vieux Pont, sont maintenant très « bobos » : composés de cadres et cadres supérieurs qui ont une forte conscience politique, une grande sensibilité aux enjeux climatiques, un haut niveau culturel et du pouvoir d’achat. Ces habitants, plutôt impliqués dans la vie locale et volontiers consom’acteurs, sont très ancrés à gauche. Je les définis comme des « urbains sensibles » ! Ils veulent des services, de la proximité, de la qualité de vie, du sens et ils détestent la ringardise ! De manière contrastée, le changement sociologique en cours aux Terrasses prend une tournure moins « bobo », davantage jeunes cadres, avec une différence de génération et d’implication. Un centre-ville n’attire pas les mêmes populations qu’un quartier moderne : on ne cherche pas la même chose quand on habite dans une rue avec un portail en bois ou dans une tour couchée ultramoderne avec vue sur la Société générale. Et puis les prix jouent beaucoup : les programmes neufs, commercialisés en accession libre, de Seine-Arche seront bien plus chers que les prix observés dans le centre ou au Mont Valérien. C’est aussi le niveau des prix qui fait que la petite couronne parisienne perd les familles à l’arrivée du deuxième enfant car il faut une pièce en plus, ce qui coûte cher, sans compter les phénomènes d’évasion scolaire, très marqués à Nanterre lors du passage au collège. Tous ces éléments contribuent à la mutation sociologique.

Selon vous, cette mutation sociologique, qui accélère la sortie de l’imaginaire ouvrier, ne provoquera néanmoins pas un virage politique à droite.

Effectivement. Comme tous les urbains actifs – qui votent volontiers à gauche – cette population de bobos très civiques vote à gauche. Le territoire de Nanterre est paradoxalement moins susceptible que d’autres de basculer à droite. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne basculera pas ou que le risque n’existe pas. Mais rappelons que la liste de gauche plurielle est passée au premier tour aux récentes élections municipales et que la droite a été laminée aux européennes. Tous les scrutins confirment donc un ancrage à gauche très fort. Ce qui est moins clair, c’est le rapport de force au sein de la gauche : le PC joue l’obligatoire mutation en essayant de se démarquer de son étiquette communiste et en jouant la carte de l’« initiative citoyenne » ; le PS, première force de gauche pour toutes les élections suprarégionales, reste en retrait pour les cantonales et les municipales et n’est – hélas ! – pas encore identifié comme une alternative à gauche au niveau local ; enfin, les verts, avec des hauts et des bas, sont plutôt en train de se développer.

Le rapt de Nanterre par La Défense

Si les mutations sociologiques et les clivages politiques n’expliquent pas les ruptures en cours, il faut donc se tourner vers les projets portés par l’État qui souhaite fusionner deux établissements publics : l’établissement public d’aménagement Seine Arche (Épasa) et l’établissement public d’aménagement de La Défense (Épad) dans un décret à paraître. Pourtant, au départ, le destin de l’Épasa est intimement lié à la ville de Nanterre…

Historiquement, c’était déjà un compromis fragile : si l’on revient à l’origine de La Défense, il était prévu de la développer jusqu’à la Seine dans un plan jamais achevé et resté dans les tiroirs du ministère de l’Équipement. Dans les années 1990, on l’a ressorti des placards et il a fait l’objet d’une longue confrontation entre la ville et l’État, déjà ! Nanterre, dont la maire était alors Jacqueline Fraysse, a résisté et, au prix d’âpres discussions, un compromis a été trouvé dans le rapport du préfet Riconot. C’est ce rapport et les orientations qu’il définit, notamment en matière de mixité sociale et de reconnaissance de la nécessaire maîtrise de son destin par la ville elle-même, qui a rendu possible le protocole d’accord fondateur de l’Épasa. On était dans une situation politique bien différente de celle d’aujourd’hui, avec un gouvernement de gauche, qui a favorisé une issue par le haut, construisant un compromis tout en préservant à l’État un rôle important dans l’aménagement du secteur. La situation politique nationale et locale appelait cela. Ce n’est plus le cas. Et à vrai dire, le compromis n’a jamais été facile à faire vivre.

Le protocole d’accord s’est traduit dans un projet urbain, le projet des Terrasses, contestable en termes d’aménagement urbain : on est en train de construire un grand ruban de 3, 2 kilomètres d’espaces publics larges comme les Champs-Élysées mais vides et bordés de constructions d’un seul côté. Comment cela vivra-t-il au quotidien ? Surtout, avec ce projet, on pense le fleuve et non pas les rives : le parc Malraux de 25 hectares reste une enclave, peu reliée aux Terrasses, qui sont elles-mêmes un casse-tête d’animation urbaine puisque l’on ne peut rien y construire de pérenne et presque rien y poser de provisoire5. Enfin, malgré tous les discours positifs des directeurs généraux successifs de l’Épasa, celui-ci a toujours eu du mal à vivre « avec » et « dans » Nanterre. C’est un établissement public de l’État et non pas un établissement public local.

Il n’en reste pas moins que ce compromis de l’Épasa était intéressant : le maire de Nanterre est le président de l’établissement public, le conseil d’administration est majoritairement composé d’élus locaux dont six représentants de la ville (plus un pour la région et un pour le département), en l’absence de tout autre commune, et le dialogue avec l’État était possible les premières années. Ainsi la part minimum de 40 % de logements sociaux a été chèrement négociée et on était parvenu à des équilibres de logements, d’activités, de bureaux qui n’étaient pas mauvais. À l’usage, cela a toujours été compliqué car on a eu affaire depuis le départ à un établissement public d’État concevant son périmètre opérationnel comme son territoire propre et ayant du mal à faire le lien avec les problématiques de ville. À l’Épasa, on a toujours été très loin des besoins mal pourvus des Nanterriens et même des Franciliens. Il s’agit d’appliquer un plan masse, et il reste difficile d’avoir accès à l’information, aux études, au processus de décision. Aujourd’hui, nous nous enlisons dans une situation de blocage.

Quel modèle d’aménagement urbain ? L’extension du quartier d’affaires de La Défense à Nanterre ?

Aujourd’hui c’est donc autre chose, la commune perd du terrain et La Défense organise un quasi-rapt urbain. Mais c’est l’État qui est le chef d’orchestre à travers un établissement public puissant.

On se retrouve de fait dans une situation où La Défense est à l’étroit dans son boulevard circulaire alors même que ses tours sont pour une bonne partie obsolètes pour des raisons énergétiques, de physionomie et même de vétusté. La Défense a besoin de respirer, et le seul endroit où elle peut respirer, pense-t-elle, c’est en débordant sur Nanterre… car Nanterre a eu une politique de réserve foncière de très longue date comme beaucoup de villes communistes. Mais ce qui était un atout de développement maîtrisé s’est transformé en élément de grande vulnérabilité. Des appétits aiguisés se sont mis à lorgner sur ces terrains comme s’ils étaient des champs de betteraves alors qu’ils sont insérés dans un tissu urbain existant où vivent des habitants, où se développent des Pme. C’est une logique technocratique qui consiste à ajouter des mètres carrés de bureaux pour étendre un quartier d’affaires et augmenter sa visibilité internationale. Cette logique vient télescoper une autre logique, politique, que je défends à Nanterre, pour laquelle l’enjeu est la ville et non pas le quartier d’affaires. Si c’est la ville qui est prioritaire, il faut répondre aux besoins perturbés, permettre que chacun puisse se loger et trouver un emploi épanouissant, se déplacer facilement et se sentir bien dans son identité locale. Aujourd’hui, le projet − ou le non-projet − de l’État va à l’encontre de la satisfaction de ces besoins élémentaires.

Précisons la situation. Il y a aujourd’hui deux projets de décret en attente de publication : un décret de gouvernance et un décret de périmètre, autrement dit : un décret de fusion des établissements publics et un décret d’extension de l’opération d’intérêt national (Oin) de La Défense pour la fondre avec celle de Seine-Arche et étendre cette nouvelle « tâche d’huile ». Le second décret met sous la coupe de l’opération d’intérêt national et de l’État, via les établissements publics fusionnés, 556 hectares sur les 1 220 que compte Nanterre. On assiste à la captation par l’État de la moitié du territoire de la ville. C’est un vrai problème démocratique car on confie presque 600 ha à un établissement public dont les dirigeants ne sont pas élus, ne rendent pas de comptes, et agissent sur les bases d’un programme qui n’est ni proposé aux citoyens, ni même soumis aux documents adoptés par la représentation communale de type plan local d’urbanisme (Plu). En effet, si l’Oin est assortie d’un programme d’intérêt général (Pig), ce Pig est dérogatoire au Plu. Bref, la collectivité locale perd la maîtrise de son destin, perd la capacité d’édicter des règles d’aménagement et d’urbanisme et perd ses richesses. Pour le coup, c’est vraiment à un État prédateur que nous sommes confrontés.

Quelle vision alternative ?

Je parlais tout à l’heure de « non-projet de l’État » : il n’y a pas de vision de l’État, uniquement une gestion, et une mauvaise gestion, par l’État, de ce territoire. Il faut sauver l’Épad des risques de plongeon que fait peser sur ses comptes sa cavalerie financière. Et puis il faut maintenir à tout prix l’attractivité nationale et internationale du symbole qu’est La Défense. Pour cela, il faut de l’espace et de l’argent et ça tombe bien : le territoire nanterrien est susceptible de dégager des surcharges foncières intéressantes. C’est très exactement la raison pour laquelle le rapport Lelarge, en 2008, proposait de réaliser un million de mètres carrés de bureaux supplémentaires à Nanterre. Dans ses projections récentes, l’Épasa en souhaite seulement la moitié (500 000 m2)… mais c’est déjà 50 % de plus que le parc de bureaux existant sur la ville (un million de mètres carrés).

Face à cette approche gestionnaire, il faut que Nanterre construise un rapport de force avec une vision alternative portée par les acteurs locaux et cette vision doit se structurer à partir des besoins mal remplis que j’évoquais au début de mon propos. C’est le non-négociable. Pour discuter avec l’État, il faut pouvoir dire : 40 % de logements sociaux dans toutes les opérations nouvelles, c’est du non-négociable ; avoir un immobilier économique diversifié, laissant une place aux Pme et Pmi, c’est aussi du non-négociable.

La diversité de l’offre immobilière à destination des entreprises est un enjeu important. Lorsqu’un siège social de grand groupe vient s’installer à Nanterre, dans de grands plateaux de bureaux tout neufs de 15 000, 20 000, 30 000 m2, il n’y a, le plus souvent, pas de création nette d’emplois. Uniquement des déplacements d’emplois. Les entreprises déménagent, regroupent leurs services auparavant éparpillés sur différents sites, cela ne crée pas de l’emploi local. En outre, il s’agit majoritairement de cols blancs (employés, cadres) alors que parmi les 8 000 demandeurs d’emploi que compte la ville 52 % ont un niveau de formation au maximum égal à un Cap/Bep (37 % dans les Hauts-de-Seine) et qui ne sont pas susceptibles d’évoluer vers ces emplois. De plus, on crée des emplois qui entraînent des dysfonctionnements urbains métropolitains parce qu’ils multiplient les déplacements sans que les services associés, notamment de transports, soient disponibles. C’est absurde. Ces logiques d’aménagement sont donc à la fois astigmates et myopes : elles révèlent une vision distordue et de court terme.

Au-delà du quartier d’affaires : rendre visible le bassin d’emplois dans le cadre d’une communauté d’agglomération

Je défends autre chose. À savoir que Nanterre et les communes de l’agglomération du Mont Valérien (Nanterre, Rueil-Malmaison et Suresnes) ont à promouvoir une autre identité économique que celle du quartier d’affaires. Ne dupliquons pas La Défense. En revanche, on peut développer tout ce dont elle a besoin pour fonctionner tous les jours : on peut être les grands fournisseurs du quartier d’affaires et des grands sièges sociaux au niveau local. Cela veut dire développer les activités de prestations de services, de maintenance réseau, de logistique, de maintenance, d’entretien… Avec ce type de services, et en développant des relations de sous-traitance au sein du bassin, on peut créer de l’emploi local, créer de l’emploi qui n’est pas délocalisable car les clients seront sur place. On peut générer du b to b (business to business) et réduire les trajets, les transports, les nuisances. Si on encourage ce type d’activités et les Pme qui les développent avec un immobilier adapté – petites surfaces –, on induit une forme urbaine plus intéressante que la forme urbaine du quartier d’affaires. Ces entreprises ont besoin d’être installées à l’étage d’immeubles donnant sur rue, elles ont elles-mêmes besoin de services urbains, de commerces, voire d’équipements mutualisés, par exemple dans des hôtels d’activité pour les plus petites ou les plus innovantes d’entre elles. Si l’on veut avoir des territoires cohérents, mixtes, agréables à vivre, c’est cela qu’il nous faut soutenir. La « ville de la rue » y répond mieux que la « ville de la tour ». La Défense n’est pas un lieu de vie.

Par rapport à l’extension de La Défense, à l’étalement des serviteurs des grandes firmes, on aurait alors la possibilité de créer une aire urbaine avec les « serviteurs des serviteurs » des grandes firmes. Ce qu’on met sous l’étiquette « ouvrier » ne ressemble plus aux cols bleus, on a les nouveaux ouvriers et les « serviteurs des serviteurs » qui assurent les tâches de maintenance dont La Défense a besoin. Si l’on comprend bien votre démarche, vous voulez l’autonomie dans la dépendance ? Face à l’attractivité, vous posez la cohésion sociale mais il faut aussi un substrat économique solide qui vous rend dépendant. Mais alors le nouveau compromis succédant au gaullo-communisme pourrait être le gaullo-socialisme.

À ceci près que nous avons aussi des grandes firmes à Nanterre. À Nanterre, il y a tout à la fois les fournisseurs de La Défense et des groupes mondiaux. Les grandes entreprises ne sont pas l’apanage exclusif de La Défense. Nanterre compte 95 000 emplois dont la moitié est concentrée dans seulement 120 sociétés, donc de grandes entreprises. Autre élément de diversité : beaucoup d’activités productives demeurent et côtoient des sièges sociaux nombreux. Ceux que j’appelle les fournisseurs ne sont donc pas uniquement les fournisseurs de La Défense mais ont vocation à travailler aussi avec leurs voisins. Je crois aux liens de sous-traitance et au maillage économique dans le territoire de Nanterre et du Mont Valérien. Les donneurs d’ordre sont là, les fournisseurs potentiels sont là, ils ont du mal à se rencontrer, aidons-les. Par ailleurs, il y a une vieille histoire industrielle et productive qui est encore bien vivante dans ma ville : par exemple, toutes les pâtes Panzani commercialisées dans la moitié nord de la France sont fabriquées à Nanterre, la Maison du chocolat fabrique tous ses chocolats dans ses laboratoires nanterriens, l’apéritif Campari est encore produit ici… ou encore des huiles de moteur, des groupes électrogènes, des équipements industriels…

Récapitulons et comparons. Il y a 160 000 emplois à La Défense. Hors Défense, en comptant juste Nanterre, Rueil et Suresnes, le bassin du Mont Valérien rassemble 200 000 emplois. À trois, nous avons le poids économique en emplois. Nous ne sommes pas le Petit Poucet de l’Ouest parisien, bien au contraire. Mais c’est relativement invisible. La Défense cache Nanterre ! On repère La Défense mais on ne voit pas Nanterre comme un territoire économique, de même qu’on n’imagine pas que Rueil est l’un des principaux centres de la pétrochimie en France. Il faut faire connaître et promouvoir une identité économique différente de celle de La Défense, complémentaire, et marquée par la diversité, ce qui n’est pas le cas du quartier d’affaires monofonctionnel.

Le non-mixte n’est pas résilient, c’est la diversité qui est résiliente, qui permet la souplesse et l’adaptation. Ce qui est vrai d’un organisme vivant, d’une forêt, l’est aussi pour un territoire, pour une communauté locale. Oublier ce principe, c’est mettre en danger la durabilité.

C’est la raison pour laquelle vous vous appuyez sur la communauté d’agglomération du Mont Valérien.

Pour rendre visible notre tissu économique et le rendre plus fort, plus riche en emplois, nous devons nous appuyer sur la communauté d’agglomération du Mont Valérien. Plus encore : pour mieux répondre aux besoins des personnes qui vivent et travaillent dans notre bassin, nous devons nous appuyer sur la communauté d’agglomération du Mont Valérien. Les communes de droite ne sont pas toutes sur la même ligne, c’est pourquoi je crois à l’alliance objective avec les communes de Rueil et de Suresnes. Ce sont des alliés potentiels dans la construction du rapport de force avec l’État, aujourd’hui notre priorité. Ces héritiers du gaullisme partagent avec nous une conception assez convergente de l’action publique locale. À Rueil, Jacques Baumel a été toute sa vie une icône du gaullisme et Patrick Ollier en est le continuateur à sa manière. Il y a donc une opportunité stratégique mais surtout un projet à construire dans le cadre de la communauté d’agglomération du Mont Valérien à propos de laquelle le conseil municipal de Nanterre doit se prononcer en juin prochain. Certes, Patrick Jarry, le maire communiste de Nanterre, soutient cette idée. Mais sans enthousiasme. Car, sensible aux lumières de La Défense, il a du mal à lâcher la main de l’État et à renoncer au scénario, valorisant pense-t-il, d’une sorte de « Nanterre-La Défense ». Il n’est pas assez critique vis-à-vis de ce qui se met en place à La Défense.

Le maire a l’impression que La Défense est un peu plus prestigieux. Même s’il s’en défend, il aurait, me semble-t-il, plutôt envie de se marier avec le prestige de La Défense qu’avec les vieux gaullistes de la communauté d’agglomération du Mont Valérien. Je préfère, pour ma part, construire un rapport de force avec l’État et sa technostructure qui ne peut être efficace que s’il est démocratique, donc dans une intercommunalité choisie et en capacité d’apporter des réponses aux principaux besoins des habitants : se loger, disposer de revenus décents et stables… Le scénario du pire pour Nanterre serait un « tête-à-tête » avec l’État qui se transformerait immanquablement en grandes transactions dans le bureau de Christian Blanc. Ce qui s’est passé en Seine-Saint-Denis relève du marchand de tapis : on va acheter l’élu de telle commune avec une gare ou avec un équipement dit structurant et en échange il va ranger ses banderoles ! Ce n’est pas mon ambition.

Dans le projet de loi du Grand Paris, dans le projet pour La Défense, attention au vernis du retour de l’État. Ce qui est triste mais révélateur, ce sont ces associations issues du monde communiste – mais aussi un certain nombre de hauts fonctionnaires plutôt de gauche – qui en appellent depuis longtemps au retour de l’État et qui sont séduites par les apparences. Mais l’État qui revient n’a pas grand-chose à voir avec celui qu’elles regrettent. La recentralisation en cours n’est pas républicaine. Elle n’est que l’étape intermédiaire vers une privatisation des intérêts.

La Défense, un pôle monofonctionnel voué à l’échec ?

Porté qu’il est par l’État et formulé par les propositions de Christian Blanc (les neuf pôles du Grand Paris dont La Défense bien entendu comme pôle central et la rocade), le projet d’extension du quartier d’affaires est-il viable et crédible ?

Pourquoi La Défense ne se porte-t-elle pas si bien et perd-elle de son attractivité ? C’est parce qu’elle est quasi monofonctionnelle et pour partie obsolète. Or, Nicolas Sarkozy veut renforcer ce travers en créant un « cluster financier » voué à l’échec6 car il n’est pas pensé comme devant organiser des stratégies de filières, de synergies entre petites et grandes entreprises. Ma conviction est qu’il faut laisser la possibilité à des petits acteurs d’émerger alors qu’on ne construit que des plateaux de bureaux de 5 000 m2 quand la Pme innovante n’a besoin que de 150 m2. La Défense ne répond pas à ce besoin.

Plus globalement, l’approche présidentielle de La Défense est hors sol, hors territoire, hors population, hors démocratie… hors besoins réels des gens réels.

Réformer les collectivités territoriales

Qu’attendre, quand on se positionne comme vous à partir du local certes étendu à une intercommunalité, à une communauté d’agglomération (celle du Mont Valérien) des projets de réforme des collectivités locales en cours ? Pierre Mauroy préconise des liens région/métropole, mais peut-on imaginer des scénarios généraux là où tout est spécifique. À commencer par Paris, la Ville Capitale d’un pays qui a toujours aimé la centralité.

Comme dans toute démarche de santé, le diagnostic est déterminant. Pour répondre aux besoins perturbés, le nouveau rôle du politique est d’abord de les identifier finement, ce qui implique d’accepter que les besoins diffèrent d’un groupe à l’autre, d’un environnement de vie à l’autre. Les réponses devront elles aussi différer. Il s’agit ensuite de hiérarchiser parmi les besoins perturbés ceux qui sont prioritaires car portant gravement atteinte au bien-être. Par exemple, je suis un employé de services, mon lieu de travail est à 1 h 15 de chez moi. Si des incidents se répètent sur le Rer, mon temps de trajet s’allonge considérablement, mes journées aussi et ma santé en prend sans doute un coup. À l’inverse, la fréquence et la fiabilité quotidiennes de la ligne contribuent fortement à ma sérénité ! Une fois les priorités établies, il s’agit de repérer l’origine des perturbations. Autre exemple : je suis une femme, cadre supérieure, mère d’un enfant de quinze mois. Si le mode de garde n’est disponible que de 9 heures à 17 heures, je vais beaucoup courir et sans doute voir ma progression professionnelle ralentie. L’origine de la perturbation est l’organisation du service de la petite enfance. On peut alors imaginer comment améliorer la situation, tenter quelque chose, évaluer et recommencer.

Les échelles d’intervention sont propres à chaque besoin. En ce sens, le jacobinisme uniformisateur est archaïque.

L’exception francilienne n’existe pas

Si l’Île-de-France est spéciale par ses volumes et sa loi des grands nombres, elle n’a pas à avoir une vie démocratique spéciale, spécifique. Je trouve fondamental de défendre un droit commun démocratique. Car ce qui se passe avec la loi du Grand Paris, c’est une sous-démocratie locale spécifique à l’Île-de-France. Or, je ne vois pas pourquoi les Franciliens auraient des collectivités moins outillées, moins puissantes et qu’ils auraient du coup un vote ayant moins d’impact sur leur vie que celui du Bordelais ou du Nantais. L’idée d’une spécificité francilienne est une escroquerie intellectuelle si elle conforte ce qui est une confiscation démocratique.

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    Maire adjointe (PS) de la commune de Nanterre, chargée du développement économique, de l’emploi et du commerce.

  • 1.

    Les quatorze besoins fondamentaux de la personne humaine de V. Henderson (1897-1996) représentent un courant de pensée infirmière d’inspiration behavioriste. Selon ce modèle, les besoins fondamentaux de l’être humain peuvent être classés selon une liste ordonnée que les professionnels de santé utilisent lors des soins d’une personne malade ou en bonne santé. Virginia Henderson établit son classement en se fondant sur une vision paradigmatique, par une approche à la fois biologique et physiologique (les besoins primaires), psychologique et sociale (les besoins secondaires), et spirituelle (les besoins tertiaires). Selon le modèle stricto sensu, un besoin ne peut être atteint que si les besoins en aval sont déjà satisfaits (satisfaction comprise comme capacité et la motivation de combler une perte, de maintenir ou d’améliorer un état). Les quatorze besoins (dans l’ordre) : respirer ; boire et manger ; éliminer ; se mouvoir ; dormir, se reposer ; se vêtir, se dévêtir ; maintenir une bonne température corporelle ; être propre, soigné et protéger ses téguments ; éviter les dangers ; communiquer avec ses semblables ; agir selon ses croyances et ses valeurs ; s’occuper en vue de se réaliser ; se divertir ; apprendre.

  • 2.

    Préambule de la constitution de l’Organisation mondiale de la santé, 1946.

  • 3.

    Revenu fiscal annuel médian dans les Hauts-de-Seine : 23 600 euros ; 20 500 euros en Île-de-France.

  • 4.

    Programmation : 124 hectares, 292 000 m2 de logements, 217 000 m2 de bureaux et d’activités, 100 000 m2 de commerces, 35 000 m2 d’équipements publics.

  • 5.

    Les Terrasses sont posées sur la couverture de l’autoroute A 14.

  • 6.

    La transaction financière est un métier fortement dématérialisé et la finance des salles de marché est perdue : on ne concurrencera pas Londres sur son terrain. La finance sur laquelle la place de Paris peut encore jouer un rôle, c’est la banque industrielle (Bnp, Société générale…), la banque mathématique pour laquelle les Français sont en pointe. Or ces banques ont besoin de prestataires de services et de matière grise, entreprises qui ont elles-mêmes des besoins spécifiques.