La résistance, l'héroïsme et la grisaille. À propos d'Alias Caracalla, de Daniel Cordier
À propos d’Alias Caracalla, de Daniel Cordier*
En présentant ses mémoires de jeune résistant, le secrétaire de Jean Moulin propose tout à la fois un récit d’enfance, une autobiographie intellectuelle et la présentation, au jour le jour, des difficultés de la résistance. Entre grandeur et routine, la lutte pour la liberté est aussi faite des conflits de réseaux, en particulier de l’opposition entre les gaullistes de la France libre et les multiples composantes farouchement indépendantes de la résistance intérieure, que Moulin a pour tâche de subordonner à Londres.
Auteur de deux travaux historiques de référence sur Jean Moulin1, Daniel Cordier livre dans Alias Caracalla le récit de son action pendant la Deuxième Guerre mondiale. L’ancien secrétaire de Jean Moulin offre ainsi, comme le montre ici Laurent Douzou, une passionnante description des relations entre la France libre et la résistance intérieure qui, y compris en raison des limitations imposées par le genre du témoignage, fait comprendre pourquoi l’histoire de la Résistance et de la Libération reste un objet discuté. Pour autant, le lecteur non historien pourra aussi découvrir dans ces pages une personnalité et une aventure humaine peu communes.
Étant à la fois témoin et historien reconnu de la période, Daniel Cordier connaît les embûches de la mémoire et de la reconstitution rétrospective des événements. Dans cet ouvrage qui est à la fois un récit d’enfance, une autobiographie intellectuelle et un compte rendu d’activité, il s’attache longuement à la figure du « patron », Jean Moulin, dont il ne sait rien, sinon le nom de code, « Rex ». Il écrit donc un portrait d’un genre particulier, qui consiste à restituer pour le lecteur l’énigme qu’était pour lui cet inconnu dont l’urgence de la tâche, la distance hiérarchique et les contraintes de la clandestinité ne lui permettaient pas de découvrir l’histoire personnelle.
L’ignorance du jeune résistant était aggravée par les limitations de son éducation provinciale catholique d’Action française, Cordier ne le cache pas… Il ne peut imaginer, par exemple, le rôle joué par Jean Moulin dans le Front populaire, si funeste, lui a-t-on inculqué dans ses jeunes années, pour la patrie. Un des charmes du livre et de sa qualité d’écriture vient précisément du ton que l’auteur aujourd’hui âgé a su trouver pour parler du jeune homme qu’il fut et dans lequel il se reconnaît, pour ce qui est des opinions politiques, si peu. Distancié et nostalgique, mais sans aucune complaisance pour lui-même, il sait montrer avec humour les naïvetés et les impatiences de sa jeunesse mais aussi laisser transparaître la curiosité et l’ouverture de son caractère qui lui permettent progressivement de dépasser les aveuglements d’une éducation maurassienne qui jeta certains de ses camarades dans la collaboration. Il nous donne donc à suivre les étapes d’une éducation politique qui, au fil des rencontres faites parmi les premiers engagés auprès de De Gaulle, transmuent son réflexe patriotique initial en une adhésion plus réfléchie aux principes universels de la République qu’il condamnait, jeune lycéen, comme responsables de l’abaissement de la patrie. Dans tous les chapitres sur les deux années qu’il passe en Grande-Bretagne avant son parachutage en France, il raconte comment le jeune homme qu’il était, décidé à se battre mais dépourvu de vision politique, pouvait recevoir les discours de De Gaulle. Il existe bien sûr de nombreuses analyses sur le gaullisme et la construction politique de la France libre mais il est passionnant de voir ici comment ce discours est reçu et assimilé par les premiers volontaires, comment il transcende les opinions politiques, réunit et oriente des hommes si différents au-delà des clivages idéologiques et malgré les incertitudes de l’action, comment finalement le « gaullisme » prend corps auprès des engagés.
L’émancipation intellectuelle de Cordier doit ensuite beaucoup à la figure de Rex. Mais qui se cache derrière ce pseudo ? À mesure que Cordier découvre la personnalité de son chef et s’y attache, il élabore les hypothèses les plus diverses sur son identité : son sens de l’organisation ne vient-elle pas du syndicalisme ? Sa connaissance des milieux politiques ne signifie-t-elle pas qu’il fut lui-même responsable politique ? Ou alors journaliste ? Mais d’où vient son intérêt pour la peinture ? Était-il critique ? Ou artiste lui-même ? Étrange duo que ce jeune homme qui se défait progressivement de ses certitudes et de l’envoyé de De Gaulle, croqué ici sur le vif, qui juge plus important de lui faire découvrir la peinture moderne que de contester ses préjugés familiaux (mais l’un, ainsi va la morale de l’histoire, conduit à l’autre). Insoucieux de lui-même, Daniel Cordier se consacre de plus en plus à la fin du livre à l’action de Rex, non en biographe de Jean Moulin mais en mémorialiste du jeune homme qui, ignorant tout de Moulin, l’admirait pour ce qu’il faisait et adhérait sans réserve à cette construction politique nouvelle qui, avec le Conseil national de la résistance, devait rendre possible, autour de la vision de l’homme du 18 juin, la réunion de toutes les « familles de pensée » à la Libération. Le livre s’achève sur l’arrestation de Rex et il nous reste à découvrir (dans un futur ouvrage ?) comment Caracalla finit la guerre et comment, à la Libération, il se passionne pour l’art moderne en devenant galeriste et collectionneur, prolongeant ainsi, avec une grande fidélité et une grande liberté, une découverte des grands peintres modernes qu’il devait à cet homme qu’il a connu sans savoir qui il était et qu’il nous fait voir tel qu’il était à ses yeux, afin qu’il ne soit plus ce résistant célèbre resté, selon lui, méconnu2.
M.-O. P.
« Je suis né le 10 août 1920, à Bordeaux, dans une famille de négociants… » Cet incipit qui paraît annoncer une autobiographie très classique est trompeur : Daniel Cordier, Français libre de la première heure, secrétaire de Jean Moulin, compagnon de la Libération, devenu biographe de celui qui fut son patron dans la clandestinité, propose avec Alias Caracalla tout autre chose qu’un récit de vie. L’ouvrage a rencontré beaucoup d’échos et suscité l’enthousiasme unanime de la critique qui a souligné l’intérêt de cette résistance de la quotidienneté, loin du registre de l’épopée. Un point de vue résumé par cette notation de Thomas Wieder dans Le Monde des livres : « Ce qui a souvent été décrit comme une aventure grisante n’est plus que grisaille. »
Que dit l’accueil réservé à ce livre dense – sans concessions quant à l’établissement des faits qu’il expose – de la relation que notre société et notre époque entretiennent avec la mémoire de la lutte résistante ? C’est ce que je voudrais examiner ici.
Cela suppose évidemment de présenter à grands traits l’ouvrage de Daniel Cordier qui couvre la période allant de juin 1940 à juin 1943. Il faut essayer ensuite de mettre en évidence ce qu’il illumine, de réfléchir à ce qu’il ignore, de sérier les zones d’ombre et de lumière que cette histoire génère dans la mémoire collective. Cela nécessite de s’interroger sur la frontière qui sépare la griserie de la grisaille, de se demander pourquoi notre époque est portée à se méfier de la griserie, à priser la grisaille et à poser comme un postulat que la grisaille exclut la griserie.
Du sentiment à l’action
Après avoir brossé en quelques pages le décor de son enfance et de son adolescence, le récit de Daniel Cordier plonge immédiatement le lecteur dans la tourmente de la défaite de 1940. Cette débâcle malmène les certitudes d’un jeune homme imprégné d’un « fanatisme antisémite et maurrassien » inculqué par son beau-père dont le postulat était : « Pour que la France vive, il faut que la République meure ! » C’est que les repères se brouillent vite dans l’atmosphère délétère de juin 1940. Seule certitude : l’adhérent des jeunes de l’Action française et fondateur en mai 1936 d’un cercle Charles Maurras à Bordeaux veut en découdre. Son bellicisme enthousiaste lui dicte la décision de quitter le sol français. Le 21 juin 1940, il embarque sur un bateau qui le mènera à Falmouth. Le 29, à Anerley School dans la banlieue de Londres, il s’enrôle dans ce qui n’est encore que la légion française du général de Gaulle. Il est ainsi du tout petit nombre de ceux qui choisissent de rester en Grande-Bretagne pour se battre au côté et sous les ordres de Charles de Gaulle : sur les 19 000 militaires réfugiés en Angleterre, 900 seulement décidèrent de sauter ce pas, soit moins de 5%.
Prendre une décision aussi lourde de conséquences, c’était franchir le Rubicon, s’interdire l’expression de tout repentir. À lire Cordier, cette décision semble avoir eu pour lui quelque chose de l’ordre de l’évidence. Non qu’il n’ait pas, en optant pour cette porte étroite, très vite fait l’expérience brutale de ce que pouvait signifier la rupture avec sa famille, son milieu, son pays, mais il voulait être au combat et les avant-postes du combat en juin 1940 se situaient pour lui en territoire britannique sous la bannière du général de Gaulle.
La grande force du récit qu’il livre au soir de sa vie, c’est de prendre son lecteur par la main pour lui donner accès à ce qu’il dénomme joliment le « quotidien de l’exil ». De camp d’entraînement en camp d’entraînement, c’est la formation de jeunes recrues avides de se battre qui se dévoile : un entraînement intensif, visant à maîtriser le saut en parachute, le sabotage, le combat au corps à corps et, dans le cas de Daniel Cordier, le maniement de la radio. Ces très jeunes gens supportèrent vaillamment cette instruction de commando parce qu’ils avaient la foi du charbonnier et une inaltérable soif de combat. Cela, le récit de Daniel Cordier le fait ressortir lumineusement. Quel pouvait être l’état d’esprit de ces hommes jeunes que leur libre arbitre, sans ordre de mobilisation, amenait à se retrouver loin de chez eux et des leurs, en proie à tous les doutes inhérents à une telle situation ? Cordier, à sa façon, donne une réponse en évoquant le tête-à-tête rapide qu’il eut, le 1er août 1940, avec le général de Gaulle : « Dans une extase identique à celle des apôtres écoutant la parole du Christ, je reçois celle du Général. » Tout est dit là en quelques mots.
Dans ce tout petit monde d’une France libre en gestation, où un simple volontaire pouvait rencontrer en tête-à-tête le chef suprême, fût-ce pour une brève présentation, la notion de solidarité était cruciale. Les membres de la légion de Gaulle eurent tôt fait de se penser partie intégrante et indivisible d’une famille, d’autant plus nécessaire et accueillante qu’en la rejoignant ils s’étaient séparés de celle qui les avait vu naître. Cordier donne à voir la force des amitiés qui se nouèrent alors en évoquant Guy Vourc’h, Stéphane Hessel, Yvon Morandat. Paradoxalement, tout en s’aguerrissant et en travaillant à devenir des combattants affûtés, les volontaires pouvaient éprouver l’impression d’être mis sur la touche et de passer à côté du combat qu’ils étaient venus chercher. Tout en se formant, ils avaient le sentiment de s’étioler. C’est sans doute cette impatience qui conduisit Daniel Cordier à prendre langue avec les services secrets de la France libre, le Service de renseignements (SR) qui devint le Bureau central de renseignement et d’action (Bcra) quelques mois plus tard.
Intégré au SR en août 1941, Cordier y fut recruté en qualité d’opérateur radio, activité qui exigeait des qualités et des compétences qui ne s’improvisaient pas. La mission qui lui fut confiée était, après son parachutage en zone libre, d’être le secrétaire et le radio de Georges Bidault, maître d’œuvre de l’agence de presse clandestine dénommée le Bureau d’information et de presse, le Bip. Le pseudonyme de Bidault étant Bip, Cordier fut baptisé Bip W et c’est sous ce nom de code qu’il fut parachuté le 24 juillet 1942 près de Montluçon où il fut réceptionné par un officier du Bcra, Paul Schmidt, alias Kim, et par Anne-Marie Bauer, alias Claudine, agent de liaison de Kim. Cordier n’était jamais que le troisième radio parachuté en France. Dûment briefé sur les dangers que comportait une mission comme la sienne, rompu aux techniques de la clandestinité telles qu’on pouvait les enseigner en Grande-Bretagne, Cordier voyait là exaucés ses vœux de combattre dangereusement. Après avoir bifurqué une première fois en juin 1940, sa vie basculait à nouveau deux ans plus tard. Plus encore qu’il ne pouvait le penser. En effet, sa rencontre avec Jean Moulin, alias Rex, le 30 juillet 1942, transforma le radio fraîchement arrivé en secrétaire du patron de la Délégation générale. Il faut dire que, jusqu’à ce moment, Rex était seul pour assurer toutes les tâches de secrétariat afférentes à son intense activité. C’est ainsi qu’après avoir jaugé et sondé le nouvel arrivant, Rex décida de se l’adjoindre.
Au centre des tensions
Dès lors, le récit de Cordier peut dépeindre avec une précision extrême le quotidien de Rex et, par là, saisir un Moulin attelé à un travail harassant et dangereux, un patron très exigeant mais aussi bienveillant quoique sur un mode bourru. Au fil des mois, Cordier apprit à connaître « un être mythique, tout en faisant partie de [son] intimité ». L’activité de Moulin le mettant fréquemment au contact des chefs de la Résistance, Cordier déroule, par touches successives, une impressionnante et captivante galerie de portraits : Henri Frenay, Emmanuel d’Astier de La Vigerie, Jean-Pierre Levy, Charles Delestraint sont tour à tour croqués avec quantité d’autres protagonistes de cette histoire haute en couleur.
Dans le champ de forces que constituait l’univers souterrain de la lutte résistante, avec ses enjeux vitaux, ses affrontements parfois violents et ses rudes décisions, Moulin eut à faire à forte partie. Cordier, qui vécut ce « véritable conflit d’autorité3 » et qui ne l’a pas oublié, n’a pas la plume tendre pour les partenaires de son patron, voire pour ceux qui croisèrent simplement sa route. Ainsi Jean Cavaillès, pourtant sans complaisance envers l’efficacité relative des mouvements de résistance, pour n’avoir pas souri une seule fois au cours d’un entretien, se voit gratifié de ce commentaire acerbe : « Sa célébrité est-elle un prétexte pour afficher cette sorte d’exil, à la frontière du mépris ? » Seuls Pascal Copeau, Georges Bidault, Yves Farge et Pierre Kaan trouvent vraiment grâce à ses yeux.
Il entre dans le regard peu amène de Cordier sur les chefs de la Résistance intérieure une sorte de ressentiment pour la façon rugueuse dont il leur arriva de s’opposer à son patron. Un ressentiment encore aggravé du fait que les envoyés en mission de la France libre et les résistants de l’intérieur véhiculaient des représentations extrêmement différentes. Témoin, cette distinction énoncée par un des camarades de Cordier entre les soldats du Bcra et les « patriotes à l’état sauvage » de la Résistance. Il faut probablement aussi faire la part, dans la vision souvent négative de la résistance intérieure que distille son récit, de l’écart abyssal entre un jeune homme encore tendre et les responsabilités qu’il eut à exercer face à des interlocuteurs qui pouvaient se montrer retors. Ce dernier point, il est vrai, vaut pour tous ceux qui œuvrèrent, à un poste ou à un autre, dans l’univers de la clandestinité mais il compte particulièrement dans le cas de Cordier qui fut placé au cœur du dispositif, au centre de la toile d’araignée d’une résistance en train de s’unifier, c’est-à-dire à l’endroit exact où les tensions s’exprimaient avec le plus de force.
Menée avec une économie de moyens dont on n’a pas idée et qu’on mesure par exemple au fait que Cordier ait pu considérer comme un privilège de pouvoir faire l’acquisition d’une bicyclette (qu’on lui vola et qu’il ne put remplacer qu’une fois), la lutte épuisante, faite de voyages incessants, de rendez-vous annulés, d’arrestations fréquentes et menaçantes, de discussions houleuses, mit les nerfs des uns et des autres à rude épreuve. Elle les transforma aussi plus radicalement et brutalement que cela ne se fait en une vie dans les temps ordinaires d’une démocratie apaisée. Le récit de Cordier donne à voir ces transformations, qu’il s’agisse de son propre positionnement politique et idéologique « débarrassé à jamais du fardeau de (son) éducation » antirépublicaine ou du choc que représenta pour lui le fait de côtoyer en la personne de son patron un être féru de poésie et grand connaisseur d’art moderne.
Les conflits de la France libre et de la résistance intérieure
En faisant toucher du doigt ces phénomènes subtils, si difficiles à caractériser et à cerner, la narration de Cordier immerge son lecteur dans une quotidienneté que, du coup, on comprend mieux en dépit de son étrangeté radicale en même temps qu’on fait la connaissance d’un Moulin certes impressionnant mais dépouillé de son armure de héros, plus proche, plus humain, plus vivant. Daniel Cordier a bien fait de mettre à distance sa répulsion pour le témoignage en prenant la plume. Trop avisé pour se laisser guider par sa seule mémoire, il a toutefois conçu un témoignage étayé sur de nombreuses pièces d’archives. Cordier est un témoin qui n’avance jamais à l’aveuglette, son récit étant, chaque fois que possible, étayé sur des courriers, des câbles, des écrits du temps de la lutte clandestine. De lecture facile, voire captivante, son récit n’est jamais pure remémoration même si l’emploi du style direct, la peinture de scènes comme prises sur le vif, la revendication de souvenirs très fidèles sur certains points peuvent donner l’illusion d’une mémoire qui s’épancherait en toute liberté. L’aisance du récit ne doit pas masquer le fait que Cordier est un homme précis, rigoureux, épris d’exactitude, qui bride son imagination.
Mais la rigueur n’exclut pas la passion et il est un point sur lequel il faut revenir parce qu’il permet d’élargir la réflexion. La description que Cordier fait de sa mission en dit au moins autant sur la vision que certains envoyés du Bcra avaient de la résistance intérieure que sur ladite résistance intérieure elle-même. À lire Cordier, il revient en mémoire la teneur d’un texte rédigé par Anne-Marie Bauer, celle-là même qui fit partie de l’équipe de réception de Daniel Cordier lorsqu’il fut parachuté en France. Arrêtée le 24 juillet 1943, torturée, déportée à Ravensbrück, elle était une résistante d’un grand mérite, reconnue comme telle et estimée par ses pairs. Comme nombre d’autres résistants, Anne-Marie Bauer avait été interrogée, à titre de témoin, par les soins de l’historienne Marie Granet pour le compte de la Commission d’histoire de l’Occupation et de la Libération de la France en janvier 1947. Or, Anne-Marie Bauer releva dans la retranscription du témoignage qu’elle avait livré nombre d’inexactitudes. Pour les rectifier et être au plus près de la réalité telle qu’elle se la remémorait, elle écrivit en juin 1958 une lettre qui fut jointe à son premier témoignage4. Ce qu’elle y notait vaut d’être médité.
Répertoriée comme membre du mouvement de résistance Libération-Sud, elle précisait d’abord :
J’appartiens au réseau Action et non à Libération-Sud. Je n’ai pas travaillé beaucoup plus de 15 jours pour Libération-Sud avant d’être rattachée au groupe des agents (Soam [Service des opérations aériennes et maritimes], Copa [Centre des opérations de parachutage et d’atterrissage], etc.) qui dépendait directement de Jean Moulin. Naturellement, je suis restée en liaison avec Libération-Sud tant que la zone sud a été divisée en « mouvements » et non en « régions ». Le contact était indispensable.
Après cette mise au point – sur laquelle il faudra revenir5 –, Anne-Marie Bauer, qui officiait comme agent de liaison de Paul Schmidt, alias Kim, officier du Bcra chargé de superviser Libération-Sud, abordait un point crucial, celui des relations entre Paul Schmidt et la direction du mouvement :
Dès ce premier mois de travail avec Kim, je sus qu’il n’était pas très bien vu du comité national de Libé […] qui craignait de voir ses messages trahis par un agent dont les opinions politiques étaient à l’opposé des leurs (il avait, je crois, été Ppf). Je pris sur moi de les rassurer.
Dès cette époque, également, Kim reprochait aux gens de Libé (et à d’Astier en particulier) de faire plus de politique que d’action armée, de se targuer d’un nombre d’adhérents très exagéré pour accroître l’importance de leur mouvement.
Voici les raisons qu’il me donnait :
difficulté à obtenir des logements sûrs et des boîtes aux lettres (s’il y avait eu tant de résistants à Lyon…) ;
quand il demandait des volontaires pour un coup de main (contre les voitures radio-goniométriques, en particulier, qui avaient fait leur apparition en zone sud dès juillet 1942), personne ne répondait à son appel (importance prise par le journal et la propagande au détriment du reste).
Ces reproches me frappaient alors par leur justesse.
Pourtant, de là à oublier que l’équipe de réception qui avait permis son arrivée en France était due à Libé, que son travail était totalement impossible sans les contacts donnés par les mouvements, il n’y avait pas loin. […]
Je m’efforçais, des deux côtés, d’adoucir les angles. Mais pour un agent qui ignorait le point de départ des mouvements, la peine qu’avait coûtée chaque logement, chaque boîte, chaque équipe, les manques étaient plus sensibles que les réussites. Combien de secrétaires, d’agents de liaison, de chefs de parachutages, rattachés (comme moi) au Copa, devenus à leur tour anti-mouvements, ont été fournis aux agents par ces mêmes mouvements ?
Cette note – dont les termes avaient été soigneusement pesés, Anne-Marie Bauer ayant scrupule à révéler des dissensions qui pouvaient nuire à l’image de la Résistance – a l’avantage de présenter fidèlement le point de vue de Paul Schmidt pendant la lutte clandestine. Si un doute subsistait sur ce point, l’opinion de Schmidt, telle que cette lettre la transcrit, se retrouve exactement sous la plume de Daniel Cordier à qui il exposa ses griefs vis-à-vis des mouvements peu après l’arrivée de ce dernier le 6 août 1942. La grande force de la réflexion d’Anne-Marie Bauer est, sans rien cacher de l’incompréhension et de la méfiance réciproques de l’officier du Bcra et de la direction d’un mouvement, de prendre de la hauteur et, à la faveur de cette espèce de double cursus qui était celui de la jeune femme, de montrer que la situation était autrement plus complexe que les protagonistes eux-mêmes ne le pensaient. Le jugement que les uns et les autres portaient sans nuances excessives méconnaissait, de part et d’autre, les contraintes extrêmement fortes de l’action clandestine. Ce jugement était – et demeure, sous la plume de Cordier – affecté par la passion qui était le plus petit dénominateur commun à tous les acteurs de cette histoire convulsive, sans cesse entravée par des difficultés de toutes sortes. Les mouvements se targuaient-ils à l’été 1942 d’un potentiel qu’ils n’avaient pas ? Sans doute mais ils n’en représentaient pas moins un potentiel précieux pour tous. Les envoyés du Bcra durent-ils agir seuls et sans le secours des mouvements ? C’est en tout cas ainsi qu’ils perçurent les choses et il leur arriva sûrement d’avoir à se débrouiller par leurs propres moyens. La formation, l’histoire des uns et des autres, les trajectoires effectuées depuis juin 1940, les représentations qu’ils se faisaient d’eux-mêmes fabriquaient comme mécaniquement une mésentente, un malentendu que rien ne pouvait dissiper. Nés au milieu de difficultés bien réelles, frayant leur chemin comme ils pouvaient, les mouvements n’étaient pas à la hauteur des attentes d’envoyés de Londres qui méconnaissaient ce qu’il avait fallu – et fallait au quotidien – de sacrifices pour tenir et répondre aux demandes qu’ils formulaient. Inversement, aux responsables des mouvements, ces mêmes envoyés apparaissaient cassants et ignorants des réalités mouvantes et incertaines de la clandestinité. Un joli dialogue de sourds !
La lecture de l’ouvrage de Cordier illustre ce fossé. S’il excelle à dépeindre la vie au jour le jour de l’équipe dont il était, le secrétaire de Rex n’a pas seulement la dent dure pour les chefs de la résistance intérieure, il n’évoque pas vraiment ces « soutiers de la gloire » qui, comme le disait Pierre Brossolette, risquaient leur vie sans avoir le statut de combattants dûment reconnus, « régiment sans drapeau dont les sacrifices et les batailles ne s’inscriront point en lettres d’or dans le frémissement de la soie mais seulement dans la mémoire fraternelle et déchirée de ceux qui survivront ». La description que brosse Cordier est d’une grande justesse mais elle ne donne à voir qu’un pan d’une réalité composite et complexe. Daniel Cordier nous fait pénétrer, comme jamais, dans les arcanes de la France libre, en Grande-Bretagne comme en France. Ce qu’il dévoile à propos de la résistance des chefs est intéressant mais fortement conditionné par la position qu’il occupait et la résistance des militants, si elle est saluée ici ou là, est la grande absente du tableau qu’il peint. C’est probablement inévitable, chacun, dans un paysage aussi accidenté et compartimenté que celui de la lutte clandestine, ne voyant qu’une partie de ce qu’un kaléidoscope permettrait de faire défiler.
Les chefs de la résistance de zone sud faisaient-ils trop de politique ? Peut-être, mais leurs mouvements n’étaient pas des organismes militaires dont les membres auraient été aux ordres, ils étaient engagés dans une lutte idéologique, essentiellement vis-à-vis de l’État français, qui leur commandait de penser leur action en termes politiques. Quant aux « militants » de la résistance intérieure, le propos d’Anne-Marie Bauer touche étonnamment juste : ils permettaient une imbrication entre les différentes composantes de ce qu’on appelle la Résistance. Cette imbrication, contraire aux règles d’une clandestinité bien comprise, permettait à l’action de se développer. L’histoire de la fratrie des Bauer illustre ce phénomène mieux que de longs discours : tandis qu’elle devenait Kim 1, ses frères se battaient également, Jean-Pierre dans les Forces françaises libres, Étienne en intégrant le Centre de Libération-Sud, Michel, mort en déportation à Neuengamme, en travaillant au sein du réseau Brutus. Quoique chacun fût en principe dans une sphère d’action distincte, il arriva aux membres de cette fratrie de s’entraider, ainsi que l’écrivait Anne-Marie Bauer :
Qu’eût été, l’évasion de Kim W [Gérard Brault, le radio de Kim] si, à côté de quelques contacts hors résistance, je n’avais pas eu ceux de mon frère et des Hervé, c’est-à-dire de Libé ?
Et d’ajouter :
Lorsque Pal [Jean Ayral] partit pour la zone nord, il me demanda un nom, un seul, afin d’avoir une base de départ. Je lui donnai celui de Claire Chevrillon. À la base de l’arbre, on retrouve un mouvement.
Que l’activité déployée par les uns et les autres ait été inachevée, parfois brouillonne, inférieure aux attentes et aux besoins du moment, c’est l’évidence mais ces imperfections n’étaient pas le lot des seuls résistants de l’intérieur. Il n’est que de lire la lettre écrite le 14 avril 1944 par Jacques Bingen – qui n’était pas chef de mouvement mais envoyé par le général de Gaulle pour agir en France –, dans laquelle il s’en prenait vigoureusement aux services londoniens :
En six mois, je n’ai – et quand j’écris je c’est que je parle de moi à titre d’exemple – pas reçu ou expédié un seul courrier complet dans les délais normaux et par une voie normale. Bien plus, aucun des nombreux arrivants ne m’a jamais apporté une seule lettre privée depuis le mois de novembre.
Jamais je n’ai reçu un mot de réconfort, jamais une lettre (ou un câble) d’encouragement officielle ou officieuse. […]
C’est donc à la carence des services dont c’est la tâche no 1, sinon la seule, qu’est due la chute d’amis ou de camarades nombreux.
Terrible courrier quand on sait que le général de Gaulle avait adressé à Jacques Bingen une lettre datée du 31 mars qui accompagnait la Croix de la Libération qui lui avait été décernée et par laquelle cet homme d’État, qui ne déposait pourtant pas aisément sa cuirasse, l’assurait de ses « fidèles et profondes amitiés ».
Cet imbroglio – puisque Bingen qui fut arrêté le 13 mai et qui se suicida n’eut jamais connaissance de la lettre du chef de la France combattante – est commenté par Pierre Sudreau dans ses Mémoires en ces termes : « Que la Résistance était un combat difficile ! »
Mais il faut revenir à la lettre d’Anne-Marie Bauer. Elle y faisait cette incidente :
Il y aurait beaucoup à dire sur le rôle des amitiés personnelles à l’intérieur comme à l’extérieur des mouvements.
De fait, les réseaux familiaux – sur lesquels un ouvrage récent de Dominique Missika et de Dominique Veillon, Résistance. Histoires de familles, 1940-1945, publié chez Armand Colin, attire judicieusement l’attention –, les complicités professionnelles, l’amitié militante, la solidarité et la confiance, tout cela donna peu à peu au phénomène résistant sa profondeur sociale. Ainsi s’explique que, pour reprendre une formulation de Pierre Laborie, si la résistance fut continûment minoritaire, elle cessa au fil du temps d’être marginale. La résistance devint progressivement un phénomène social, ce qui ne signifie nullement que tous les Français aient été résistants, ce qu’ils n’ont d’ailleurs jamais cru du temps de la lutte comme après…
L’héroïsme et la grisaille
Notre époque grise, qui se pique de priser peu l’héroïsme et le légendaire, fait volontiers sienne l’idée selon laquelle le quotidien résistant aurait été fait de grisaille. La réalité est plus compliquée : s’il y eut, en effet, une monotonie, une quotidienneté rébarbative, une routine du travail dans la résistance, on ne saurait espérer comprendre cette période si particulière sans y agréger cette intensité et ce légendaire qui étaient consubstantiels à la lutte. Si une certaine grisaille put marquer le quotidien résistant, ce n’était pas la grisaille fade que nous avons à l’esprit en 2010 dans un environnement déconcertant marqué par un pessimisme rampant mais très présent ; c’était une grisaille qui renvoyait à la dureté des temps et qui n’était nullement antinomique d’un optimisme chevillé au corps. Dans des registres très différents, tous les résistants, dans leurs écrits du temps de la clandestinité comme dans les souvenirs rédigés après la Libération, ont souligné l’intensité de la vie clandestine et la force du légendaire que la lutte faisait naître dans toutes les dimensions de l’existence.
Pourquoi ces données incontestables sont-elles pour nous si difficiles à comprendre et à rendre intelligibles ? La raison en incombe sûrement à la difficulté que nous éprouvons, à partir de notre réalité sociale et mentale de ce début de xxie siècle, à endosser les façons de voir, de ressentir et d’agir des clandestins qui travaillaient à percer les ténèbres des années noires. D’autant que la mémoire est oublieuse. Non point par négligence mais parce que c’est la condition sine qua non de sa survie que d’oublier. On ne peut se remémorer quelques noms qu’à la condition d’en oublier beaucoup. Anne-Marie Bauer, dans un très beau livre, les Oubliés et les ignorés, publié au Mercure de France en 1993, évoquait, au seuil de son récit, cette « irritante mémoire, souvent précise, appuyée qu’elle est par des documents, des rencontres, des souvenirs, échos de phrases entières, pourtant erronée parfois, à l’insu de celui qui écrit ». Le livre de Cordier dit beaucoup de la période qu’il relate, de l’expérience inouïe qui fut celle des clandestins de tous bords, du petit monde de la résistance des chefs. Il faut le lire en ayant présentes à l’esprit ces lignes de la lettre de juin 1958 d’Anne-Marie Bauer qui prévenait à propos des mésententes qu’elle relatait :
Elles sont exactes mais doivent être remises à leur place – petite – dans l’élan commun. Elles ne doivent pas risquer de couvrir les moments, bien réels, eux aussi, où la camaraderie créait un climat d’entente et d’estime réciproque. Et pour les imprudences, que celui qui n’en a pas commis…
*
Concluons : la Résistance fut un phénomène composite, vaste, complexe où des forces contradictoires durent composer et s’épauler sans partager sur des questions stratégiques essentielles un véritable point de vue commun. Cette antinomie entre l’adret et l’ubac d’un même massif souterrain est manifeste dans les Souvenirs de Cordier. La grande difficulté, pour tenter de bien appréhender la Résistance, consiste dans la nécessité de réunir dans une même vision d’ensemble les différents courants qui la firent vivre.
Il y eut bien, dans le monde de la clandestinité, un côté de chez de Gaulle et Moulin, le chef de la France libre ressentant « comme une complication l’existence d’une Résistance qui ne se confondait pas en tout point avec lui6 ». Il y eut bien, associant deux façons fort différentes d’être et de penser le monde, un côté de la France combattante, ou, selon l’expression de Pascal Copeau, « une cité clandestine de l’honneur » composée de « rebelles au gouvernement établi et opposant à cette légalité de fait la loi intérieure qu’avait proclamée Antigone7 ». Cette réalité enfouie mais bien vivante s’est dissoute après la Libération s’éloignant de nos vies comme de nos mémoires et, s’il arrive que d’aucuns célèbrent aujourd’hui pour s’en réclamer le programme du Conseil national de la Résistance, c’est pour mieux en démanteler consciencieusement ce qui en subsiste.
Il faut être reconnaissant à l’ouvrage de Cordier, même s’il n’embrasse pas tout le panorama de la Résistance, de faire revivre un peu de cette passion incandescente d’un monde que nous avons perdu et de souligner, à sa façon, l’extrême complexité de l’univers clandestin et de ses représentations passées et présentes.
- *.
Daniel Cordier, Alias Caracalla, Paris, Gallimard, coll. « Témoins », 2009, 931 p.
- **.
Historien, Institut d’études politiques de Lyon, Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes, auteur notamment de la Désobéissance. Histoire d’un mouvement et d’un journal clandestins, Libération-Sud (1940-1944), Paris, Odile Jacob, 1995 ; la Résistance française, une histoire périlleuse, Paris, Le Seuil, coll. « L’histoire en débat », 2005 ; Lucie Aubrac, Paris, Perrin, 2009.
- 1.
D. Cordier, Jean Moulin, l’inconnu du Panthéon, 3 vol., Paris, Jean-Claude Lattès, 1989-1993 et id., Jean Moulin, la république des catacombes, Paris, Gallimard, 1999.
- 2.
Voir l’entretien avec Daniel Cordier et Jean-Louis Crémieux-Brilhac, « La France libre, un héritage intransmissible ? », Esprit, juin 2001.
- 3.
Claude Bourdet, l’Aventure incertaine, Paris, Stock, 1975, p. 187.
- 4.
Archives nationales, dossier Libération-Sud, 72 AJ 60.
- 5.
Non point tant pour relever qu’en réalité Anne-Marie Bauer dut entrer à Libération-Sud vers le mois de mars 1942 et donc y travailler quelques mois et non une quinzaine de jours que pour noter la puissance du sentiment d’appartenance qu’après la Libération nombre de résistants développèrent et cultivèrent. Pour Anne-Marie Bauer, être homologuée en qualité de membre de Libération-Sud ou en tant qu’agent du réseau Action n’avait manifestement pas la même valeur…
- 6.
Claude Bourdet, l’Aventure incertaine, op. cit., p. 210.
- 7.
Jean Cassou, la Mémoire courte, Paris, Mille et une nuits, 2001, p. 53.
Laurent Douzou