La « marchandisation du monde ». Analyse historique et critique d'un slogan


Analyse historique et critique d’un slogan

Un examen de la «  marchandisation  » montre qu’elle s’accompagne d’un processus inverse de dé-marchandisation, en particulier du travail, des ressources naturelles, du corps et des échanges, sous l’impulsion de l’État-Providence, du droit et de la société civile.

Le combat contre la «  marchandisation croissante du monde  » est devenu une posture médiatique relativement répandue de nos jours et à qui l’action militante et efficace de personnalités charismatiques comme le pape François donne depuis peu une force nouvelle. Le monde intellectuel semble lui-même avoir fait de ce lieu commun une pétition de principe d’autant plus commode que le concept-valise de «  marchandisation  » génère en réalité un flou artistique où chacun peut voir le miroir de ses propres indignations. Ce discours d’ambiance mérite d’être interrogé : une prise de recul historique montre que ce que nous nommons «  marchandisation  » masque une réalité complexe et fluctuante dont les ramifications touchent à des enjeux sociologiques, économiques, mais aussi éthiques et politiques.

De quoi parle-t-on exactement ? La «  marchandisation  » peut être entendue comme la conversion en marchandises de biens, de services, d’objets matériels animés ou inertes. Elle suppose généralement l’existence d’un marché, c’est-à-dire d’un lieu de rencontre entre offre et demande alimenté par des structures d’échanges plus ou moins encadrées. La marchandisation est donc intimement liée à la régulation de l’économie, même si elle ne s’y réduit pas, puisqu’une partie (la prostitution par exemple, mais aussi l’économie collaborative par certains côtés) échappe largement à toute forme de contrôle. Étudier ce que recouvre réellement ce phénomène implique donc une analyse à deux dimensions : sectorielle d’abord, suivant la nature du domaine que la logique marchande est censée investir, historique ensuite, suivant que la marchandisation d’un secteur donné évolue ou non dans un sens de plus en plus invasif. Une telle analyse conduit en réalité à appréhender la «  marchandisation du monde  » non comme un processus uniforme et croissant, mais comme la juxtaposition de tendances indépendantes et évoluant par ailleurs dans un sens souvent contraire à l’opinion admise. La pensée économique de Karl Polanyi invite ainsi à voir dans l’apparition et l’extension croissante de l’État providence moderne un garde-fou efficace contre l’intrusion de la logique marchande dans l’univers des «  biens communs  » théoriquement non monnayables, comme la santé ou la culture, alors même que le développement récent de la responsabilité sociale des entreprises s’oppose par essence à la marchandisation à outrance. L’essor de l’économie collaborative nous interpelle par ailleurs en ce que, sans échapper pour autant à la logique service-rétribution, celle-ci crée de nouveaux canaux d’échange centrés sur la recherche d’une meilleure utilisation des ressources personnelles à des fins mutuellement avantageuses pour tous. L’évolution toujours plus restrictive de la législation en matière de proxénétisme, de vente d’organes et de mise à disposition du corps humain en général a enfin aboli en droit la marchandisation, même volontaire, du corps, tout en contribuant à faire émerger dans ce domaine des règles éthiques novatrices. Autant de processus séparés qui invitent à regarder la marchandisation non comme une menace protéiforme, mais plutôt comme l’intrusion naturelle de la logique d’échange dans un champ d’activité humaine en extension, et qu’il s’agit de réguler de façon intelligente.

La démarchandisation selon Polanyi

Nous devons à Karl Polanyi d’avoir produit l’analyse historique la plus complète à ce jour de la notion de marchandisation abordée d’un point de vue strictement économique. Dans la Grande Transformation1, Polanyi développe l’idée que la montée des régimes totalitaires est la conséquence d’une marchandisation progressive et fictive de trois types de biens que l’organisation sociale des sociétés préindustrielles avait jusqu’au début du xixe siècle préservés de la logique de marché : la terre (par l’émergence de la propriété privée via notamment le mouvement anglais des enclosures au xviie siècle), le travail (par le développement de la mobilité des travailleurs et l’abolition des lois sociales de Speenhamland en 1834) et la monnaie (par l’explosion du système de l’étalon-or). Ce «  désencastrement  » du capitalisme hors de la société a provoqué un délitement du lien social directement responsable de l’émergence du fascisme, que seul un «  réencastrement  » inverse peut reconstituer. Polanyi voit dans l’émergence de l’État providence d’après-guerre un tel processus de démarchandisation salvateur, baptisé compromis «  social-fordiste  » par les économistes Michel Aglietta et Robert Boyer. En encadrant juridiquement la gestion collective des biens communs, l’État garantit, comme le rappelle Alain Supiot, le «  fonctionnement des marchés […] sur le temps long de la succession des générations2  », et rend de cette façon soutenable au sens humain la marchandisation fictive qui résulte de l’entrée dans l’ère industrielle.

La perspective historique originale dans laquelle s’inscrit Polanyi permet de voir que le phénomène de marchandisation n’a rien de linéaire, puisqu’à une phase de marchandisation croissante commencée au début du xixe siècle et culminant dans l’apocalypse totalitaire des années 1940 a succédé un reflux brutal articulé autour du nouveau compromis social-fordiste sur lequel s’est construite notre conception moderne de l’État providence. On pourrait ajouter que la dynamique de marchandisation du travail à l’œuvre depuis l’entrée dans l’ère industrielle est en réalité moins complète que ce que décrit Polanyi3, puisque l’évolution de plus en plus restrictive de la législation en matière de travail des enfants et l’abolition parallèle de l’esclavage ont pour le coup fortement joué en sens inverse de cette logique4. Loin de constituer un tournant massif, le processus de démarchandisation du travail a commencé en réalité bien avant 1945.

Cette phase de démarchandisation est-elle aujourd’hui terminée ? L’effacement progressif de l’État régulateur et la libéralisation croissante de l’économie depuis le milieu des années 1970 ont sonné pour beaucoup l’entrée dans une nouvelle ère de remarchandisation accélérée. Deux faits viennent toutefois nuancer cette idée. Le premier est l’extension constante du périmètre de la protection sociale depuis 1930 jusqu’à aujourd’hui, dont la progression est attestée par l’augmentation régulière des dépenses publiques en valeur relative durant cette période5. Elle l’est dans une mesure d’autant plus large que cette progression est majoritairement tirée par l’augmentation des dépenses de nature sociale6, c’est-à-dire censées assurer précisément l’accès aux biens non marchands décrits par Polanyi. Si cette augmentation résulte pour partie de la dégradation durable de la situation économique après les Trente Glorieuses qui, par effet de ciseau, entraîne mécaniquement le creusement des dépenses sociales et la contraction parallèle de la richesse nationale, elle signifie surtout que, malgré la disparition du contexte économique favorable qui avait permis son essor, le pouvoir politique n’a pas renoncé à préserver le périmètre d’intervention de l’État providence et à maintenir hors de la logique marchande les prestations sociales élémentaires.

Le second est la prise en compte progressive des contraintes environnementales, sociétales et sociales par les entreprises, dont Nicolas Postel et Richard Sobel ont montré qu’elle pouvait être interprétée comme une démarchandisation de la nature et du travail au sens où l’entendait Polanyi. Retournant en quelque sorte la logique de marchandisation contre elle-même, la responsabilité sociale des entreprises «  joue sur le contenu des conventions gérant la mise sur le marché7  » pour réguler les processus de circulation des biens selon une logique responsable et respectueuse de l’environnement. Sans remettre en question les principes de propriété privée ou de libre circulation des biens, son efficacité repose sur l’hypothèse que la sphère financière sera suffisamment sensible pour s’adapter aux comportements de consommateurs intégrant désormais dans leurs choix des critères d’ordre éthique et environnementaux.

Partage, collaboration et gouvernance des biens communs

Le développement de l’économie collaborative bouscule également notre représentation de la marchandisation en ce qu’elle remet en cause les fondements même de l’échange. À première vue, on pourrait y voir une simple extension de l’espace marchand dans la mesure où la réintroduction dans le circuit de consommation de biens déjà possédés par d’autres contribue à accroître les pratiques d’échange. Mais, comme l’a montré Bernard Perret, le passage d’une économie de propriété à une économie d’usage porte en elle les prémices d’une transformation plus profonde du système économique. Cette dernière est susceptible de déboucher sur une démarchandisation des pratiques d’échange par le biais de deux mécanismes complémentaires.

Le premier mécanisme est un «  réencastrement  » de l’économique dans le social découlant de l’imbrication nouvelle entre coopération et échange qui caractérise l’économie collaborative. Alors que le schéma économique traditionnel repose sur des rapports contractuels de concurrence, le recours aux pratiques collaboratives suscite la formation spontanée de communautés d’utilisateurs réunis autour d’une même activité de production, comme le covoiturage ou la location de logement privatif. Dès lors, la logique commerciale tend à s’effacer pour laisser la place à un esprit de solidarité convivial interconnectant les univers du travail, de la consommation, du loisir et du lien social. Cette «  expansion du domaine de la coopération  » réduit le «  caractère unifié, impersonnel et concurrentiel des marchés  » et contribue à dégager de la sphère marchande des biens produits initialement selon une logique de consommation individuelle pure8.

Le second mécanisme est l’émergence d’une gouvernance nouvelle des «  biens communs  » plus respectueuse de l’environnement, mais également plus indépendante des règles strictes du marché. Bernard Perret a montré comment l’essor des impératifs environnementaux a entraîné l’apparition de mécanismes régulateurs qui ne sont plus actionnés par une instance politique unique et centralisée, mais répartis entre une multitude d’institutions séparées dont l’action conjointe substitue à la relation client-fournisseur classique une gouvernance plus rationnelle et régulée. L’encadrement de la production des gaz à effet de serre repose ainsi sur un «  vaste système multiniveaux  » articulant «  des réglementations, des mécanismes de contrôle et d’évaluation, des sanctions, des taxes, des incitations, des programmes de recherche et d’action9  ». Que la répartition sociale des ressources naturelles et cognitives soit en train de passer progressivement sous le contrôle de la sphère politique n’est pas le moins intéressant des phénomènes de démarchandisation actuellement à l’œuvre.

La marchandisation amoureuse

Le développement de la marchandisation est souvent attribué abusivement à l’entrée dans l’ère individualiste postmoderne, alors que celle-ci peut paradoxalement jouer en sens inverse. La transformation de l’exigence individuelle de bien-être en norme universelle a en effet généré une répugnance sociale forte à l’égard de toute forme d’asservissement du corps, dont la marginalisation juridique de la prostitution est une conséquence directe. Gilles Lipovetsy a montré, dans le Crépuscule du devoir, que la prostitution est aujourd’hui moins rejetée en tant que comportement moralement répréhensible qu’en tant que pratique heurtant les conceptions modernes nées de l’extension à autrui du devoir de respect de soi individuel :

Nous idéalisons trop le sujet et le corps pour reconnaître à part entière un comportement assimilé au corps-objet ; nous sommes trop épris de qualité de vie pour dignifier une activité dans laquelle il faut payer de sa personne, «  travailler à la chaîne  », subir l’autre, quel qu’il soit, dans sa chair10.

L’hostilité à la maltraitance, même consentie, du corps humain, est donc le résultat paradoxal de l’émergence de l’individu roi comme réalité sociale nouvelle et de cette «  éthique indolore  » centrée sur le bien-être, l’épanouissement et l’accomplissement de soi.

Cette réprobation s’est traduite en France par la cristallisation durable et récente de l’arsenal législatif anti-prostitution sous la forme restrictive que l’on connaît. Comme l’explique Lipovetsky, cette mise hors la loi progressive n’a rien à voir avec un quelconque retour de la morale traditionnelle. L’âge d’or des maisons closes coïncide peu ou prou avec le point culminant du rigorisme moral qui caractérise la fin du xixe siècle. À l’inverse, la législation s’est durcie au moment même où le regard social commençait à considérer la prostitution moins comme un vice que comme un asservissement, et les prostituées moins comme des coupables que comme des victimes. À l’image de la prostituée semi-mondaine du second Empire, immortalisée par Zola dans Nana, socialement tolérée mais moralement méprisée par une société hypocrite, a succédé la figure de la prostituée victime sur laquelle se greffe désormais le visage de l’immigrée obligée de payer de son corps le prix de son passage11. Cette tendance relativement nette de mise à l’écart progressive de la prostitution au nom du principe de non-marchandisation du corps semble difficilement réversible. Les rares tentatives d’assouplissement du régime en vigueur en France ont toutes échoué12, et les pays ayant décidé d’encadrer juridiquement la prostitution sous prétexte que celle-ci serait un fait social naturel à réguler et non un fléau à endiguer commencent à faire marche arrière, y compris les plus permissifs en la matière13. Les nouveaux défis que pose la prostitution relèvent désormais plus de la lutte policière contre les réseaux de traite clandestins et de l’intégration des populations d’origine immigrée que d’un débat juridico-moral devenu obsolète.

Autre conséquence surprenante du développement de la logique individualiste : l’avènement récent et durable du mariage d’amour au nom du droit au bonheur a considérablement réduit le poids des considérations d’ordre patrimonial dans les décisions d’engagement de couple, dont les travaux anthropologiques comme la littérature romanesque14 avaient largement mis en évidence le caractère universel jusqu’au milieu du xxe siècle. L’arrivée du mariage d’amour comme idéal de vie a fait voler en éclats cette conception marchande. En faisant s’identifier l’attirance réciproque fondée sur le désir à l’engagement formel et juridique, la pratique moderne du mariage a relégué au second plan la question auparavant fondamentale de la transmission et de la pérennisation du patrimoine matériel et peut, à ce titre, être interprété comme une forme de démarchandisation des relations sociales.

Marchandisation du corps et bioéthique

Les perspectives commerciales nouvelles offertes par l’essor fulgurant des sciences de la vie ont naturellement suscité un discours fortement réprobateur à l’encontre de la «  marchandisation du vivant  », que l’avocat Jean-Marc Varaut résumait dès 1989 par cette formule :

Une logique du marché transforme le sujet du droit en corps objet, comme les mots employés le disent car le langage d’un temps porte sa pensée profonde : don d’ovocytes, location d’utérus, banque de sperme, gestation pour le compte d’autrui, location-ventre, échange des produits d’origine humaine15.

On peut regretter qu’en jouant sur des ressorts plus affectifs que rationnels (Jean-Marc Varaut met ainsi sur le même plan le don qui est gratuit et la location qui ne l’est pas), ce discours versant volontiers dans l’apocalyptique16 ne pose pas plus sereinement les bases du débat. Car la vente d’organes n’est pas née avec la médecine moderne. La monétisation du corps humain est une pratique courante de l’histoire humaine, que Victor Hugo illustre notamment en 1862 dans les Misérables au travers du personnage de Fantine, forcée de vendre ses cheveux, ses dents, puis enfin son corps pour trouver l’argent nécessaire à l’entretien de sa fille Cosette. Difficile par ailleurs de voir une marchandisation du corps humain alors même que la législation a suivi sur ce sujet, comme pour la prostitution, une pente toujours plus répressive, et dont l’aspect restrictif s’est d’ailleurs brutalement accéléré à la fin du xxe siècle. Car si l’article 16-1 du Code civil interdit théoriquement, dès 1804, toute commercialisation ou négoce d’une partie ou de l’ensemble du corps humain, il faut attendre les années 1990 pour que les grands principes juridiques restreignant les usages commerciaux du corps soient inscrits au sommet de la hiérarchie des normes. La jurisprudence de la Cour de cassation a ainsi rappelé, en 1991, que le principe d’indisponibilité du corps humain étant d’ordre public et d’application générale, seule la loi peut définir des cas dans lesquels il pourrait être dérogé au principe général17, tandis que le Conseil constitutionnel n’a érigé au plus haut niveau ce même principe d’indisponibilité qu’en 1994 seulement, lors de l’examen des lois dites de «  bioéthique  ».

La brevetabilité du génome humain est souvent considérée comme une autre porte ouverte par les techniques modernes à la marchandisation du vivant. Mais, comme l’explique Florian Roussel, cette question relève plus du débat sur la propriété intellectuelle que d’une commercialisation du corps largement fantasmée :

Le droit des brevets comme propriété intellectuelle et industrielle n’est pas une «  mainmise  » souveraine sur des choses qui impliquerait une «  aliénation  » stricto sensu, un transfert de propriété sans reste et sans retour. Ce qu’instaure la brevetabilité, c’est le droit temporaire de contrôler l’usage d’un procédé «  inventif  » spécifié par un certain nombre de critères (même si ces critères varient selon les traditions juridiques et n’offrent pas de régime juridique uniforme à l’échelle de la globalisation capitaliste). La question qui est alors posée ne porte pas sur la menace d’une aliénation générale de l’homme au seul profit de logiques scientifiques et industrielles convergentes, mais bien plutôt sur les effets contrastés et éventuellement divergents de cette «  économie de la connaissance  », dès lors qu’est légitimé le paiement d’un «  droit d’usage  » sur certaines productions intellectuelles, voire sur la plupart d’entre elles18.

On peut enfin constater que le degré d’incandescence auquel le débat public a récemment porté les passions en matière de questions sociétales constitue désormais un garde-fou efficace contre la marchandisation du corps. L’opposition à l’instauration éventuelle de la Pma/Gpa manifestée lors de la mobilisation anti-mariage pour tous au début de l’année 2013 fut telle que ces mesures furent abandonnées avant même d’avoir été officiellement annoncées. Ce qui signifie que l’espace public et médiatique est structuré de façon à pouvoir, le cas échéant, opposer une résistance efficace contre tout ce qui pourrait ressembler à une marchandisation du corps humain, en jouant là encore paradoxalement sur le nouvel attachement affectif à l’intégrité du corps et à l’équilibre psychique qui caractérise l’âge individualiste postmoderne décrit par Lipovetsky :

Ce qui est passé au premier plan, c’est l’attitude postmoraliste soulignant la frustration affective des mères porteuses, la violence psychologique subie par les femmes19.

*

L’idée selon laquelle la marchandisation du monde progresserait doit donc être réexaminée à la lumière du développement récent de multiples logiques inverses de démarchandisation. Rien d’étonnant à ce que les deux phénomènes soient liés d’ailleurs. La marchandisation sécrète en effet elle-même sa propre opposition. Elle stimule des réflexes éthiques qui forment autant de garde-fous démocratiques. Si la progression des sciences du vivant a effectivement donné naissance à des pratiques commerciales discutables, celle-ci a parallèlement fait émerger le concept de bioéthique et fait progresser les réflexions philosophiques sur des questions clés comme la dignité humaine ou les limites du vivant, dont les ramifications dépassent largement le cadre de la stricte manipulation biologique. Marcel Mauss remarquait déjà en 1923 :

Les vieux principes réagissent contre les rigueurs, les abstractions et les inhumanités de nos codes […] et cette réaction contre l’insensibilité romaine et saxonne de notre régime est parfaitement saine et forte20.

Le maintien d’une telle capacité d’interpellation suppose néanmoins qu’une société puisse entretenir en son sein des éveilleurs de conscience capables d’analyser posément les risques liés à la société de marché. Mais il implique aussi un effort d’éducation collective dont l’enjeu est bien de réussir à dépasser l’appropriation de la discussion par une minorité intellectuelle pour en faire un véritable sujet de débat citoyen.

  • *.

    Ingénieur de l’armement, travaille actuellement au ministère des Finances à la préparation des réunions financières internationales du G7 et du G20.

  • 1.

    Karl Polanyi, la Grande Transformation, Paris, Gallimard, 1944.

  • 2.

    Alain Supiot, l’Esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total, Paris, Seuil, 2010.

  • 3.

    Polanyi s’étend curieusement très peu sur le développement des mesures de régulation du capitalisme pendant la seconde moitié du xixe siècle, qu’il n’évoque brièvement que pour réfuter l’accusation de complot antilibéral dont les promoteurs des premières lois de protection sociale firent d’après lui l’objet.

  • 4.

    La participation des enfants aux travaux domestiques et agricoles a été, jusqu’au début du xixe siècle, un invariant social. Mais la structure majoritairement rurale de l’habitat rendait le travail infantile peu visible et peu mesurable. L’entrée dans l’ère industrielle change la donne, en plaçant les enfants dans des conditions de travail dont la dureté finit par frapper l’opinion publique. Un débat acharné aboutit à la loi du 22 mars 1841 fixant à 9 ans l’âge minimum de travail, mais il faudra attendre le décret du 7 décembre 1868 instituant un corps d’inspecteurs officiels salariés pour que cette loi soit réellement appliquée. Si une deuxième loi votée en 1874 relève l’âge plancher à 12 ans, c’est avec les lois de 1880-1881 sur la scolarité laïque, gratuite et obligatoire que s’opère un réel changement dans les mentalités et que le travail des enfants devient progressivement marginal.

  • 5.

    15 % du Pib en 1930, 35 % en 1960, 45 % en 1980, presque 55 % aujourd’hui (source : Insee).

  • 6.

    13 % du Pib en 1960, plus de 25 % aujourd’hui, soit l’essentiel de l’augmentation de la dépense publique totale entre 1960 et 2015.

  • 7.

    Nicolas Postel et Richard Sobel, «  La Rse : nouvelle forme de démarchandisation du monde ? Une lecture institutionnaliste à partir de Karl Polanyi  », Développement durable et territoires, no 3, décembre 2010.

  • 8.

    Bernard Perret, Au-delà du marché. Les nouvelles voies de la démarchandisation, Paris, Les Petits Matins, 2015. Voir aussi son article «  De la propriété à l’usage. Vers la démarchandisation ?  », Esprit, juillet 2015.

  • 9.

    Voir, sur ce sujet, l’article de B. Perret, «  Quand la valeur n’est plus monnayable  », Esprit, janvier 2010.

  • 10.

    Gilles Lipovetsky, le Crépuscule du devoir, Paris, Gallimard, coll. «  Folio  », 1992.

  • 11.

    Alors qu’elles n’étaient que 20 % en 1990, près de 90 % des prostituées sont aujourd’hui étrangères, majoritairement issues d’Afrique noire, d’Europe de l’Est et de Chine (source : Office central pour la répression de la traite des êtres humains).

  • 12.

    Lancées par des femmes parlementaires de tendance plutôt conservatrice (Françoise de Panafieu en 2002, Christine Boutin en 2009 et Chantal Brunel en 2010), ces tentatives visent à encadrer la prostitution comme une activité professionnelle normale, sur les modèles allemand et néerlandais.

  • 13.

    Le nombre de victimes signalées pour traite d’êtres humains aux Pays-Bas a été multiplié par trois entre 2000, date à laquelle les maisons closes ont été autorisées, et 2009. L’ouverture de maisons de prostitution à Berlin il y a une dizaine d’années a donné lieu à une véritable ghettoïsation des quartiers où celles-ci étaient implantées et a conduit le maire de la ville à faire machine arrière.

  • 14.

    Pour une description du mariage comme transaction, lire notamment le Contrat de mariage de Balzac.

  • 15.

    Jean-Marc Varaut, le Possible et l’Interdit, Paris, La Table ronde, 1989.

  • 16.

    Voir Céline Lafontaine, le Corps-marché. La marchandisation de la vie humaine à l’ère de la bioéconomie, Paris, Seuil, 2014.

  • 17.

    Arrêt du 31 mai 1991 confirmant le caractère illégal de la maternité pour autrui.

  • 18.

    Florian Roussel, «  “Le vivant n’est pas une marchandise.” Quelques réflexions en marge d’un slogan  », Dernières Nouvelles du capital, no 49, juin 2005.

  • 19.

    G. Lipovetsky, le Crépuscule du devoir, op. cit., p. 123.

  • 20.

    Marcel Mauss, «  Essai sur le don. Formes et raisons de l’échange dans les sociétés archaïques  », l’Année sociologique, 1923-1924, repris dans M. Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, Puf, 2001.