Les sens des frontières
Comme le souligne Étienne Balibar, le mot « frontière » est polysémique : « Les frontières n’existent jamais de la même façon pour des individus appartenant à des groupes sociaux différents1. » Le premier sens est celui, courant, selon lequel celles-ci désignent les limites géographiques de la souveraineté d’un pays donné. Le second sens est affectif ; il considère les frontières comme des limites qui encadrent l’interaction humaine, telle que la langue. Définir les frontières comme limites de l’État-nation ne suffit pas pour expliquer, par exemple, les différentes relations que nous avons à la France ou aux frontières françaises. Ce sens ne nous permet que de parler de gens du dedans et de gens du dehors2 ; ceux qui sont Français, qui détiennent la nationalité de ce pays, et ceux qui ne le sont pas parce qu’ils viennent d’au-delà de ces frontières.
Or, selon un autre sens du mot « frontières », nous, les étrangers, ne serions pas tous étrangers de la même manière. Nous sommes plus ou moins étrangers selon plusieurs facteurs, dont, certes, notre rapprochement ou éloignement du pays en question, mais aussi nos appartenances étatiques originaires, nos nationalités et nos passeports, les relations diplomatiques que nos pays entretiennent avec ce pays, le type de nos cartes de séjours, nos « statuts administratifs », nos manières différentes de franchir les frontières, etc. Ainsi, un Italien ou un Belge ne serait pas, à bien des égards, aussi étranger qu’un Soudanais ou un Ougandais. « À bien des égards », parce que ce qui compte n’est pas seulement le voisinage géographique, culturel et langagier, mais aussi les droits, qui font que les relations aux frontières changent selon les uns et les autres.
Or même si la Hongrie et la Bulgarie font aujourd’hui partie de l’Union européenne au même titre que la Belgique et l’Italie, il reste palpable que l’« étrangeté » d’un Hongrois en France n’est pas égale, non pas en droits cette fois-ci, mais en fait, à celle d’un Italien par exemple. Malgré tout, cette nuance ne nous permet pas de mettre un Bulgare ou un Hongrois sur le même « plan frontalier » qu’un Soudanais, un Ougandais, un Iranien ou un Syrien qui ne sont, eux, ni proches de l’Europe ni membres de son Union.
Étienne Balibar souligne qu’avec la convention de Schengen, chaque État membre de l’Union « se fait le représentant des autres sur “sa” frontière ou plutôt sur certains points frontière privilégiés de “son” territoire. Par où s’institue un nouveau mode de discrimination entre le “national” et l’“étranger” ». La frontière est ensuite intériorisée par les individus « car elle devient une condition, un repère essentiel de leur sentiment collectif, communautaire, et donc, à nouveau, de leur identité ».
Il me semble que certains des actes violents qui ont été commis contre des réfugiés venant en Europe, par exemple dans les Balkans, tiennent à cette confusion entre identité et frontière. Certains individus pensent peut-être qu’il n’est pas légitime que ces réfugiés, ces étrangers, partagent « le même privilège » qui leur permet de passer d’un continent à l’autre comme ça, facilement, sans visa. Les agresseurs ne voulaient pas que les réfugiés passent par leurs frontières à eux, dont ils se faisaient les gardiens. On peut même imaginer que la cadreuse de télé hongroise, Petra Laszlo, qui a fait des croche-pieds aux réfugiés l’été dernier, et les milices civiles de chasse aux réfugiés sur les frontières de la Bulgarie, se représentaient tous comme assurant la première ligne de défense de l’Europe, ses frontières, sa terre, sa politique, sa culture et son homogénéité.
Une autre frontière
Un autre type de frontière, plus énigmatique, sinon invisible, semble transcender la condition géographique, voire culturelle, et relever d’un certain cosmopolitisme. On peut seulement la pressentir ou saisir des indices de son existence. Car cette frontière-là ne se fabrique que dans et à travers l’action, la possibilité ou non d’exercer ses droits.
Elle se fabrique, par exemple, lorsque deux d’entre nous, venant de milieux différents, mais « égaux en droits », procèdent au franchissement d’une frontière ou à la demande d’un visa. Une personne du « tiers-monde » peut être refoulée, sinon arrêtée dans la zone d’attente, ou bien sa demande de visa sera refusée, d’une manière gentille ou humiliante, alors qu’une autre passera de l’autre côté sans visa, ou bien avec un beau visa de trois mois qu’elle peut tranquillement télécharger sur internet.
En plus des frontières que les deux ont à franchir, il existe cette autre frontière qui décide qui peut passer de l’autre côté. Et qui s’habille tantôt en contrôle, tantôt en interdiction, tantôt en manque de papiers, tantôt en négligence, tantôt en impossibilité de passage pour des mesures de sécurité, tantôt en nécessité de demande spéciale de visa, etc. En toute rigueur, on peut même penser que ce type de frontière est façonné justement pour faire le tri et la sélection entre ceux qui peuvent passer et ceux que ne le peuvent pas, ou entre ceux dont nous savons à l’avance qu’ils vont passer, et ceux qui ne le pourront pas.
Seules les institutions politiques mondialement puissantes décident ce qui est légitime ou pas, possible ou impossible, bon ou mauvais, franchissable ou interdit, etc. On peut ainsi lire que, si un Américain, un Allemand, un Anglais, un Français ou un Israélien peuvent se déplacer dans ce monde beaucoup plus librement qu’un Palestinien par exemple, c’est simplement parce qu’ils sont des « ressortissants » de pays dotés d’une grande histoire, d’une grande richesse et d’un grand poids diplomatique : « Plus un pays a un poids diplomatique (même passé) ou plus un pays est riche, plus ses ressortissants ont accès sans visa à un nombre élevé de destinations3. » Quand j’ai cherché la Syrie dans cette liste, je l’ai trouvée tout en tout bas du classement…
Encore une fois, il me semble qu’Étienne Balibar a saisi ce problème :
Pour un riche d’un pays riche, tendanciellement cosmopolite (et dont le passeport signifie de plus en plus, non pas une simple appartenance nationale, une protection et un droit de citoyenneté, mais un surcroît de droits, en particulier un droit mondial de circulation sans entraves), la frontière est devenue une formalité d’embarquement, un point de reconnaissance symbolique de son statut social qui se franchit au pas de course. Pour un pauvre d’un pays pauvre, la frontière est tendanciellement tout autre chose : non seulement c’est un obstacle très difficile à franchir, mais c’est un lieu où l’on revient sans cesse se heurter, que l’on passe et repasse au gré d’expulsions et de regroupements familiaux, dans lequel finalement on séjourne. C’est une zone spatio-temporelle extraordinairement visqueuse, presque un lieu de vie – une vie qui est une attente de vivre, une non-vie.
Si Balibar met en avant la richesse comme condition de ce surcroît, je pense pour ma part que la puissance politico-militaire est la condition non seulement du surcroît, mais de la richesse elle-même. Autrement dit, je crois que le problème de l’iniquité en droits ne relève pas de l’ordre économique. Si c’était le cas, comment expliquer que des pays très riches, comme ceux du Golfe, ne soient pas les premiers placés pour la chance du déplacement mondial ou le gouvernement politique du monde ? Cela nous ramène à ce que Louis Lourme appelle les « institutions cosmopolitiques4 ».
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Concernant la Syrie, sa situation sur le plan frontalier mondial et ces institutions cosmopolitiques, je me limiterai à trois points. Premièrement, l’ouverture et la fermeture des frontières syriennes, donc leur traversée, relèvent d’une décision prise dans le cadre de ces institutions, qui se situent toutes en Occident. Par exemple, le dernier accord avec la Turquie, mais aussi les frontières de la Jordanie. Deuxièmement, la majorité de ceux qui passent légalement les frontières pour venir en Europe sont ceux qui satisfont aux conditions de ces institutions, qui répondent à leurs attentes et sont reconnaissables à travers certaines catégories ou figures et les conceptions qui y sont attachées : écrivains, journalistes, activistes, minorités, professeurs, politiques, etc. Les autres sont, en général, condamnés à rester dans le danger, à camper au bord des frontières fermées, là où on tire sur eux, ou à prendre le risque de traverser pour le grand chemin… Troisièmement, les frontières sont formatrices pour ces gens arrachés brutalement à leur pays. Un Syrien doit s’adapter à tout un nouveau mode de vie et de pensée qui, d’une manière ou de l’autre, fait rupture avec son histoire passée. Il est alors préoccupé par la tâche de devenir une nouvelle personne, en tissant deux histoires ensemble.
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Mahmoud El Hajj est syrien, journaliste et écrivain, étudiant en philosophie à Paris 1. Il s’est exilé en France en 2013, après un long séjour au Liban, où il a publié en 2011 un recueil de poésie, Il abattait le vent. Il a écrit dans les pages culturelles de journaux et de sites arabes, tels que Al-Arabi Al-Jadid, Almodon, Al-Akhbar, et a travaillé pour France 24.
- 1.
Étienne Balibar, « Qu’est-ce qu’une frontière ? », dans Asile, violence, exclusion en Europe. Histoire, analyse, prospective, Genève, Cahiers des Sciences de l’Éducation/Université de Genève, 1994, p. 339.
- 2.
Guillaume le Blanc, Dedans, dehors. La condition d’étranger, Paris, Seuil, coll. « La Couleur des idées », 2010.
- 3.
Antoine Matta, « Quel est le passeport le plus “puissant” du monde ? », Le Point, 23 avril 2015.
- 4.
Louis Lourme, « L’usage des frontières d’un point de vue cosmopolitique », Éthique publique, vol. 17, no 1, 2015.