L'idéologie de l'air du temps (entretien)


Le correspondant à Paris du New York Times est un observateur privilégié de Sarkozy « l’Américain ». Si son action internationale a montré une capacité à s’emparer des sujets et à bousculer les habitudes, y compris françaises, son discours évoque une sorte de fourre-tout mélangeant la gauche et la droite, le neuf et l’ancien sans déboucher sur une véritable synthèse. Mais n’est-ce pas là une difficulté commune à tous les États européens ?

Esprit – Au moment de son élection, Nicolas Sarkozy a exprimé un certain « rêve américain » par son éloge de la réussite individuelle, une manière d’afficher le succès par l’argent, sa réconciliation ostentatoire avec les États-Unis. Pourtant, dans sa pratique du pouvoir, on observe qu’il s’inscrit très bien dans une continuité française, très centralisatrice, volontariste, interventionniste. Il peut paraître donc à la fois atypique (il n’est pas issu des élites classiques, des grands corps, des grandes écoles, de la bourgeoisie parisienne…) ou au contraire l’expression d’une tradition politique typiquement française. Laquelle de ces deux tendances vous semble dominante ?

Steven Erlanger – Nicolas Sarkozy exerce une fascination semblable à celle qui nous prend devant un spectaculaire accident d’autoroute. Ses qualités de politicien – et il excelle dans ce registre – me semblent moins venir de son engagement pour une quelconque forme de corpus ou de tendance idéologique que de sa perception intuitive, à tout moment, de ce que les Français veulent, ou de ce qu’il pense qu’ils veulent.

Il se plaît à critiquer ce même capitalisme qu’il avait l’habitude d’encenser. Il n’a pas honte de défendre le sacro-saint rôle de l’État alors même qu’il sait que celui-ci est devenu trop lourd et inefficace. Il se montre impatient d’instrumentaliser à des fins politiques l’identité nationale et l’islam au moment même où il défend ardemment l’intégration des musulmans.

Le slogan de Sarko « l’Américain » reflète avant tout une incompréhension de ce qu’est l’Amérique. Mais, comme Walt Whitman l’a dit, l’Amérique est assez vaste et variée pour conforter n’importe quel visiteur dans ses préjugés. La taille des États-Unis compte pour beaucoup dans la définition de sa politique, d’autant que les circonscriptions électorales croissent tous les dix ans à chaque recensement alors que la taille de la chambre des représentants, elle, reste la même. La banalisation de la politique de proximité, politique fondée sur les médias, était inévitable, et le fait qu’un président français se serve d’une technique largement répandue ne fait pas de lui un Américain.

Je suis d’accord avec l’idée que Sarkozy peut paraître peu français – il est citadin, d’origine nationale mélangée, enfant d’immigré, sans mandat ni résidence en province et se présente comme un avocat coriace qui parle non sans dureté de répression contre le crime, tout en aimant la richesse et le glamour. Il n’y a pas de doute qu’il a une revanche à prendre sur les habitudes et les modèles d’une élite politique sûre d’elle-même ; cette rancœur, il la partage avec beaucoup d’électeurs. À cela s’ajoute sa conviction que la France doit retrouver sa place en Europe et vis-à-vis des États-Unis de façon à conserver sa crédibilité et son rang dans le monde.

La décision de rejoindre le commandement militaire de l’Otan est un bon exemple. Elle semblait évidente et trop longtemps attendue, étant donné la présence de l’armée française en Afghanistan et l’embarras que les vieilles positions françaises ont suscité auprès des alliés européens de la France, aussi bien en Europe de l’Est que de l’Ouest. Sarkozy a pris une décision sans équivoque, le pays l’a soutenu et il s’est volontairement confronté à la grogne de la vieille élite.

Il me semble néanmoins que son idée de la France n’est pas rudimentaire ni triviale, il a un vrai sens de la manière de mettre le doigt, dans la confusion d’un monde « globalisé » et anglicisé, sur les points sensibles de l’orgueil et du patriotisme français. Il excelle dans les cérémonies officielles. Il est très crédible à la télévision, particulièrement lorsqu’il répond à des questions inoffensives.

Il est également très performant lorsqu’il s’agit de trouver des domaines dans lesquels le leadership français peut s’imposer, que ce soit son ouverture vers la Syrie, sa pression envers l’Iran, sa demande de réponse européenne à la crise financière ou ses efforts – dont les résultats sont encore ambivalents et gênants pour certains – pour faire en sorte d’éviter que la guerre russo-géorgienne ne s’aggrave. Mais ces succès mêmes démontrent les limites d’une puissance française solitaire.

La meilleure phase de son mandat est apparue pour le moment avec la présidence française de l’Union européenne. Il a montré une capacité de réaction et d’entraînement qui a été efficace. Les partenaires européens de la France attendent souvent d’elle cette capacité d’entraînement, tout en s’agaçant le plus souvent de sa volonté de jouer le premier rôle. Y a-t-il un style propre au président français lui permettant de surmonter cette contradiction ? Plus généralement, que peut-on penser de ses prestations internationales ?

Sarkozy a eu, sans aucun doute, un impact international, en prenant le devant lors de la guerre Russie-Géorgie, ou lorsqu’il fallait improviser les premières réponses à la crise économique globale. La présidence tournante de l’Union européenne lui a offert une plateforme idéale pour cela. Mais la véritable question est de savoir si cette influence est durable. À mon avis, elle a été à la fois nécessaire et fragile.

Nécessaire parce qu’elle s’est imposée à l’heure d’une transition politique majeure aux États-Unis, et à un moment d’affaiblissement des gouvernements allemand et britannique. Fragile, cependant, car aucune des idées mises en avant n’était particulièrement originale, et parce que la France est trop petite pour espérer que le monde entier la suive.

Il est possible que Nicolas Sarkozy ait eu le sentiment que ses efforts n’ont pas été assez reconnus, en particulier lorsqu’il a pris l’Europe par la gorge au début de la crise économique, qu’il a tout de suite perçu comme un événement déstabilisant majeur, qui n’était pas confiné au monde anglo-saxon et qui nécessitait une rapide réponse de stabilisation.

Son propre plan de relance économique avait l’avantage d’être rapide et modéré, si l’on prend en compte la taille de la dette française. Il a aussi bénéficié du fait que la France n’avait ni les vices, ni les vertus qui ont rendu tant d’autres pays vulnérables : pas de bulle immobilière, pas de bulle du crédit, pas de folles banques d’investissement et, comparée à l’Allemagne ou au Japon, une dépendance moindre aux exportations.

De plus, M. Sarkozy et son gouvernement sont rapidement venus en aide aux petites et moyennes entreprises, qui représentent plus de 90 % des entreprises françaises, pour les aider à rester solvables, et à conserver leurs employés les plus qualifiés. Il a aussi eu le courage d’écouter Gordon Brown. L’habileté politique, c’est aussi la capacité à revêtir discrètement les habits d’autrui.

Son style international est à la fois dynamique et irritant, avec un manque général de suivi. Certaines ambassades occidentales à Paris ont pour rôle d’expliciter une idée lâchée par l’Élysée le matin, alors que cette même idée est déjà oubliée l’après-midi. Son appel au remplacement du dollar comme unique monnaie de réserve, qui était la pierre de touche de son discours de Davos, est un exemple typique. Il n’est pas le premier à avoir fait cette suggestion, et ce n’est pas parce que c’est lui qui l’a faite qu’elle se réalisera. A-t-il le pouvoir et le courage de mener à bien une campagne dans ce sens ? Cela relève-t-il vraiment de la compétence du président français ?

Au niveau des relations internationales, Sarkozy présente un autre défaut, la personnification de la politique. Comme George W. Bush, il désire être aimé, et il boude lorsque ce n’est pas le cas. Il décrit Obama, par exemple, comme « froid, froid, froid ». Est-ce vraiment si grave ?

Le type de synthèse politique que cherche Nicolas Sarkozy (éloge de l’entreprise/éloge de l’État ; baisse des impôts/augmentation des dépenses publiques ; récupération des thèmes sécuritaires/triangulation et ouverture à gauche) vous paraît-il original en Europe (par rapport par exemple à Berlusconi) ou caractéristique d’une évolution plus large des pays européens ?

Je ne suis pas certain d’avoir une bonne réponse. Je pense que « la synthèse Sarkozy » est surtout symptomatique d’un continent qui essaie de se penser au-delà du socialisme, une idéologie du xixe siècle périmée depuis longtemps.

Cette soi-disant synthèse – qui n’a rien d’hégélien – semble incohérente, et ressemble plus à un fourre-tout qu’à une idéologie. Dans ce sens, on peut avancer que Sarkozy est un berlusconien, certains aspects comiques en moins. Les deux hommes ont fait beaucoup pour attirer des personnalités intelligentes dans leur gouvernement, sans trop se soucier d’idéologie.

Certains éléments du fourre-tout proviennent de la droite traditionnelle : sécurité, patriotisme, lutte contre le crime et l’immigration, la valeur du travail, les bienfaits de l’initiative privée, la nécessité que l’État central cesse de dire à chacun ce qu’il doit faire et comment il doit le faire.

D’autres éléments sont clairement volés à l’idéologie de l’État-providence qui a marqué les riches heures du vieux socialisme : fierté d’une sécurité sociale universelle, protection des retraites, investissements dans les travaux publics, aides aux pauvres et aux chômeurs, le rôle central du même État omniscient face à la barbarie hobbesienne du marché.

Certaines propositions présentent de maladroites tentatives de synthèse : encourager le travail tout en gardant les protections sociales, encourager l’intégration des immigrants sans les stigmatiser, parler de patriotisme sans paraître raciste, diversifier les élites des grandes écoles sans mentionner l’ethnicité, la religion ou les quotas. D’autres idées, finalement, sont le produit d’un effort de « mise à jour » générationnelle et politique : « le capitalisme sauvage », la parité, l’économie « verte ». Si vous y voyez une idéologie, je vous remercie de lui donner un nom, cela nous éclairerait tous !

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    Journaliste, correspondant à Paris du New York Times.