Un Forum social mondial de transition


Le douzième Forum social mondial (Fsm) s’est tenu pour la première fois dans un pays de l’hémisphère nord, du 8 au 14 août 2016, à Montréal. À la toute fin du xxe siècle, chaque année, à la fin janvier, des dirigeants d’entreprises, des intellectuels en vue et des responsables politiques se donnent rendez-vous à Davos en Suisse pour discuter des problèmes de la planète. Au même moment, le mouvement altermondialiste, né à la fin des années 1970, apparaît sur la scène internationale et refuse la « fin de l’histoire » apaisée, annoncée en 1992 par Francis Fukuyama : cette prédiction est trompeuse quand elle occulte les conflits toujours présents. C’est l’époque des grandes mobilisations contre les plans d’austérité et les traités de libre-échange avec, pour point d’orgue, la manifestation (réprimée) contre l’Organisation mondiale du commerce (Omc) à Seattle en 1999. Naît alors au Brésil l’idée d’un anti-Davos, un lieu où se retrouveraient tous ceux qui estiment qu’une alternative est possible. Selon le Français Gus Massiah, membre du Comité international du Fsm et présent à Montréal,

les mouvements sociaux, les Ong et associations de défense des droits humains perdaient beaucoup d’énergie à se concurrencer et avaient peu de contacts avec les syndicats de travailleurs… Il devenait pourtant évident que les problèmes écologiques, la sécurité alimentaire, la question du travail, la dépossession des terres étaient liés. Une instance d’élaboration d’une stratégie commune de résistance était nécessaire.

Le premier Fsm eut donc lieu à Porte Alegre en 2001. Le Brésilien Chico Whitaker, l’un de ses organisateurs les plus connus, rappelle volontiers qu’on attendait deux mille personnes et qu’il y en eut vingt mille. Il y en aura cent mille en 2003. Dans cette foule joyeuse, les militants de terrain comme les dirigeants associatifs découvrent qu’une conscience politique commune anime les sociétés civiles du monde entier. Face à la crise perpétuelle et globalisée, il est permis d’espérer. Les médias s’enthousiasment et la participation atteint jusqu’à cent cinquante mille personnes à Bombay en 2004. Mais elle diminue ensuite au fil des éditions. En mars 2015 à Tunis, cinq jours après l’attentat du Bardo et dans un pays en pleine reconstruction démocratique, le Fsm s’est ouvert dans l’indifférence médiatique.

À Montréal, le nombre d’inscrits véritables ne dépassait sans doute pas vingt mille. Les raisons ? Le coût, bien sûr, insupportable pour nombre de militants du Sud, et la date : on était à peine dix-huit mois après Tunis. Les organisateurs ont aussi mis en avant les refus de visas de la part d’un pays exclusivement ouvert à une immigration choisie. Certes, mais la baisse s’explique surtout par l’absence des voisins : en effet, 80 % de la fréquentation des Fsm était habituellement assurée par des habitants du pays et des États limitrophes. Au Brésil, en Inde, en Afrique, la présence populaire dépassait largement les militants associatifs. Mais la société civile associative québécoise était là, jeune, créative, pragmatique et multiculturelle. Le reste du Canada et les États-Unis ne sont pas venus – ou si peu. Si 125 pays étaient représentés, l’impression générale était tout de même celle d’un forum sans le Sud.

Pour Pierre Beaudet, professeur à l’École de développement international et mondialisation de l’université d’Ottawa, le pari était perdu. Cependant, il mettait en cause davantage le processus actuel d’organisation du Forum que sa nécessité. Au sein des Fsm ont en effet été formulées des idées aujourd’hui banalisées, comme la taxe sur les transactions financières, la séparation des banques de dépôt et des banques d’affaires, la lutte contre les paradis fiscaux. « Il n’existe aucun autre lieu permettant une réflexion collective sur les problèmes planétaires par les mouvements populaires », insistait Gus Massiah, tête pensante et mémoire du Centre de recherche et d’information pour le développement, l’instance qui organise le déplacement de la délégation française : mais cette année, avec vingt organisations et quatre cents personnes, elle réunissait quasiment les seuls participants européens.

Pour Montréal, le Comité catholique contre la faim et pour le développement-Terre solidaire, première Ong française de développement, avait fait le choix de financer la participation de cent quarante jeunes adultes recrutés parmi ses bénévoles et d’autres mouvements chrétiens. Selon Jean-Baptiste Dutoya, secrétaire général du Ccfd, l’Ong qu’il dirige s’était « donné pour mission de lutter contre les causes structurelles de la faim. Ateliers, conférences, rencontres permettent à nos militants de comprendre que celles-ci sont multiples et complexes. Ils découvrent aussi pourquoi l’implication des citoyens est nécessaire pour faire avancer des solutions ». Sur place, une quarantaine d’entre eux a travaillé sur la souveraineté alimentaire et la justice climatique. Ils ont fait l’expérience de se nourrir pendant quinze jours exclusivement en récupérant les aliments à la fin des marchés et dans les poubelles des supermarchés. Outre son côté « université populaire », particulièrement marqué à Montréal, le Fsm permet aussi de plus en plus le partage de nouveaux outils de sensibilisation, d’utopies en actes. Ainsi, les « Frigos communautaires », installés dans certains espaces publics à Montréal, ont fait un tabac…

Si l’Afrique était peu représentée, les participants européens ont été étonnés par la vitalité des revendications des « Premières Nations1 ». La question autochtone a été l’une des thématiques importantes du forum. En cet été 2016, le Canada était encore sous le choc de la publication du rapport de la Commission de vérité et de réconciliation, qui avait révélé, quelques mois auparavant, un véritable génocide culturel : entre 1880 et 1990, afin d’« arracher l’Indien de l’enfant », près de cent cinquante mille enfants indiens, métis et inuits furent enlevés à leur famille par les services de l’État et envoyés dans des pensionnats administrés par les Églises chrétiennes, où ils ont subi des sévices très graves. Depuis, le gouvernement fédéral et les Églises se sont engagés dans un processus de réconciliation avec les Premières Nations. Dès la cérémonie d’ouverture – un rituel mohawk d’accueil du voyageur –, la foule apprenait, sidérée, que Montréal se situait sur un territoire jamais cédé par un traité avec les colons. Pas d’animosité, pas de reproches pour autant, mais une volonté de vérité de la part d’une génération de jeunes Amérindiens décidés à renouer avec leur culture, centrée sur un lien respectueux avec la Terre mère. Suite logique : la décolonisation des Églises et des théologies a été au centre des travaux du Forum mondial « Théologie et libération », qui se tient depuis 2005 au sein de chaque Fsm.

Un autre thème lié au contexte canadien s’est imposé, celui de l’« extractivisme ». Ce néologisme désigne la prédation opérée par les multinationales et les compagnies pétrolières pour extraire matières premières, hydrocarbures et gaz au mépris de l’environnement et des populations locales, généralement autochtones. Projets de forage par fracturation hydraulique sur l’île d’Anticosti à l’embouchure du Saint-Laurent, construction d’un oléoduc de 4 600 km pour acheminer le pétrole des sables bitumineux en Alberta vers les ports de l’est du pays : le gouvernement canadien est confronté à une forte mobilisation de l’opinion publique contre ces projets. Parmi les questions émergentes, il faut aussi noter celle du revenu minimum d’existence et la réflexion sur les « communs », ces biens (l’air, l’eau, les savoirs, les espaces sociaux) qui appartiennent à tous et rendent possible le bon fonctionnement d’une société.

Beaucoup ont noté à Montréal une gravité nouvelle, qui tranchait avec l’allégresse des précédents forums. Le sentiment d’échec exprimé par les Brésiliens a marqué les esprits. Force est aussi de constater qu’à l’ère de la mondialisation libérale, la dégradation de la situation pour les pauvres et les classes moyennes précarisées, les guerres, l’instrumentalisation du terrorisme entraînent des réactions contradictoires : les mouvements d’occupation des « places » (Occupy, Nuit debout, los Indignados, absents des Fsm en tant que tels) ne peuvent cacher la montée incontestable des populismes d’extrême droite, les replis identitaires violents.

Une partie des débats, très suivie, a porté sur l’avenir des Fsm. La règle interdisant toute prise de position politique a été âprement discutée. Selon Gus Massiah encore,

Montréal a été un forum mondial de transition. Il faudra trouver un moyen de dépasser cette tension entre une volonté pour les uns d’accentuer son caractère d’espace horizontal facilitant les rencontres, et pour les autres, de renforcer la place des mouvements de lutte, d’organiser les débats politiques en vue de décisions et d’actions communes.

Il y aura sûrement encore un prochain Forum mondial : car si le Fsm arrive à un tournant de son histoire, il reste le seul lieu de convergence pluraliste et ouvert aux sociétés civiles dans un monde qui s’est durci depuis la première rencontre à Porto Alegre en 2001. On parle de Dakar, Porto Alegre, Barcelone, Kobané au Kurdistan syrien, mais pas avant deux ou trois ans… Il est surtout beaucoup question de concentrer les énergies sur des forums thématiques, ancrés dans des réalités nationales ou régionales, davantage capables de dégager des priorités et de stimuler l’action des participants. Cela sans perdre l’intuition originale : le refus de devenir un lieu de pouvoir hiérarchique et prescriptif. Vaste chantier, enviable utopie !

  • *.

    Journaliste à La Vie, animatrice de l’association « Les Amis de La Vie » (amisdelavie.org), qui a participé depuis 2002 à la plupart des Fsm.

  • 1.

    Les autochtones du Québec, premiers habitants du territoire. Ils se composent de onze nations distinctes par l’ethnie, la langue, la culture et l’histoire : dix nations amérindiennes (huit algonquiennes et deux iroquoises) et la nation inuite. Ils représentent aujourd’hui à peine 1 % de la population de la province.