Les nouvelles frontières symboliques de l'Europe. Les musulmans d'Italie entre Nord et Sud (entretien)
Esprit – Vue de France, l’Italie débat de son identité à travers une double question, politique et géographique : l’intensité de la querelle gauche/droite autour de S. Berlusconi, après l’explosion des partis traditionnels ; la division Nord-Sud, réactivée par l’activisme politique de la Ligue du Nord. On a donc tendance à négliger la question de l’intégration, au sens de la participation des anciennes et nouvelles populations immigrées à la vie italienne. Comment cette question des minorités se pose-t-elle en Italie ?
Khaled Fouad Allam – La question de la Ligue (Lega Nord) est très complexe. Elle est le produit de quatre facteurs. En premier lieu, de la décomposition des partis traditionnels, en particulier du parti communiste après la chute du mur de Berlin en 1989. Deuxièmement, d’une culture très fortement régionale qui n’a pas réussi son processus de modernisation lors de la construction de l’État. Troisièmement, d’un fort clivage qui s’est accentué ces vingt dernières années entre le Nord et le Sud, si bien que, surtout en raison de carences structurelles, le sud de l’Italie est en voie de manquer son processus de modernisation. Enfin, de la grande question de l’immigration, au sens où, au début des années 1990, l’Italie se trouve dans l’incapacité d’affronter socialement et culturellement les nouveaux flux migratoires.
En outre, la question de l’islam, qui fait son entrée dans le discours public lié à l’immigration, ainsi que la guerre dans l’ex-Yougoslavie, ne font qu’accentuer la montée en puissance de ce parti. Aujourd’hui encore, dans l’actuelle crise politique que traverse l’Italie, la Ligue du Nord est le seul parti qui croît en intentions de vote. Les gouvernements régionaux du nord de l’Italie sont pratiquement gouvernés par la Ligue. Le clivage Nord-Sud, s’il fut à l’origine d’une force propulsive dans le développement de son discours et dans la production du consensus politique au Nord, intervient à présent d’une façon relativement moindre. La grande question sur laquelle se sont construits depuis ces dernières années le développement de la Ligue du Nord et son extension sur le territoire national, est liée au triangle : immigration-sécurité-islam. On a bien vu ces dernières années, à partir de la guerre dans l’ex-Yougoslavie, en passant par les attentats du 11 septembre et le développement du terrorisme qui utilise la matrice islamique, s’accentuer un discours stigmatisant l’islam et les communautés musulmanes en Italie.
Mais la Ligue du Nord sait aussi très bien qu’elle ne peut pas ignorer que la présence de l’islam, aussi bien sur le plan national que sur le plan européen, est désormais une réalité incontournable : les populations sont installées et elles ont des droits. Elle joue alors sur une double stratégie. D’un côté, sans toujours le dire ouvertement, elle est profondément réticente à la construction des lieux de cultes musulmans. Elle impose donc l’obligation de soumettre toutes les demandes d’autorisation de construction de lieux de culte à un contrôle administratif extrêmement méticuleux, ou bien elle oblige de passer par voie référendaire, sachant très bien que dans les communes où la Ligue gouverne, la population est très réticente à accepter des mosquées… Mais d’un autre côté, l’actuel ministre de l’Intérieur, qui vient de la Ligue du Nord, a créé il y a environ un an un comité d’experts avec des musulmans et des non-musulmans, dont le rôle est de fournir une expertise sur ces questions pour le gouvernement. Au bout du compte, la Ligue du Nord est révélatrice d’un malaise plus profond qui traverse l’Italie et qui est lié à son identité historique et politique.
Ces derniers mois, de nombreuses polémiques ont entouré le 150e anniversaire de l’unité de l’Italie qu’on doit célébrer en 2011. Qu’est-ce qu’être italien ? La question est toujours ouverte aujourd’hui alors que le clivage Nord-Sud n’a pas été résorbé mais s’est au contraire amplifié et que de nouvelles populations d’origine non italienne, mais qui sont ou deviendront italiennes, s’affirmeront dans les prochaines années. La nation italienne est une nation récente, et son développement n’est pas comparable à ce qui s’est passé dans le reste de l’Europe. Or, on a trop tendance à oublier que la notion même d’unité italienne s’est construite sur l’apport de l’hétérogénéité des cultures.
C’est ce qui est assez unique dans le cas italien quand on pense à son rapport historique à la Grèce, à la présence des minorités slaves dans les cas de Trieste et du Frioul, aux minorités albanaises de la Sicile jusqu’en Calabre, quand on pense aux liens étroits entre la République de Venise et l’Empire ottoman, c’est-à-dire pas uniquement l’actuelle Turquie mais les provinces arabes de l’Empire ottoman ; sans oublier les Vénitiens qui sont allés en Chine au xive siècle… L’Italie a eu une manière unique de synthétiser cette diversité culturelle. Il est donc difficile de comprendre l’actuelle régression de ce pays sur tous ces sujets. Sans aucun doute, cette question des minorités est analysée sous les angles sécuritaire et politique. La relation entre démocratie et diversité culturelle fait l’objet de récupération idéologique. Cela empêche le développement d’une classe dirigeante à la hauteur de ces nouveaux défis et tend de plus en plus à donner libre cours, d’un côté, à la démagogie et, de l’autre, au développement d’un discours et de pratiques discriminatoires qui se révéleront à long terme très dangereux.
Médiocrité des politiques d’intégration
L’Italie a la responsabilité d’une frontière extérieure de l’Europe. On parle donc beaucoup de sa gestion des réfugiés et des immigrants qui arrivent par bateau depuis l’Afrique, après les vagues venues de l’Albanie. Mais ces sujets qui font l’actualité des médias ne résument sans doute pas toute la politique d’immigration. Quelle place prend-elle ?
En réalité, l’Italie est géographiquement une sorte de presqu’île. On compte environ 12 000 kilomètres de côtes ainsi qu’une frontière sur le sud de la Méditerranée qui passe par la Sicile et une autre, non moins importante, du côté des pays balkaniques. Les accords entre l’Italie et la Libye ont fait qu’une sorte de mur aquatique a joué le rôle de fermeture par rapport à l’immigration clandestine. L’immigration est traitée sur le mode sécuritaire et le contrôle des frontières constitue en vérité la clé de voûte des politiques migratoires. Mais cette accentuation sécuritaire crée une asymétrie par rapport à l’autre aspect fondamental des politiques migratoires, l’intégration.
Les politiques d’intégration sont très faibles en Italie. Le processus d’accès à la citoyenneté italienne est relativement long. Par conséquent, le débat sur les politiques migratoires a tendance à opérer un clivage entre le centre gauche et le centre droit. Mais à l’intérieur du centre droit, on a vu, ces deux dernières années, apparaître un certain nombre de frictions. En effet, le président de la Chambre des députés italiens s’est par exemple publiquement prononcé en faveur d’une nouvelle loi sur la citoyenneté qui la rende plus accessible et d’une politique migratoire qui tienne compte de la réalité de ce pays puisque, selon les statistiques démographiques, les taux de natalité y sont parmi les plus faibles du monde.
L’Église catholique joue un rôle également important sur les questions migratoires en compensant les défaillances de l’État. En Italie, des structures associatives comme Caritas ou ce que l’on appelle le volontariato ont joué un rôle fondamental. Comme on le voit bien aujourd’hui depuis l’Italie, l’immigration pose une nouvelle question de droit international. Le traitement des réfugiés et le problème de l’immigration clandestine sont aujourd’hui les grandes questions qui nous occupent car elles détermineront le destin futur de l’Europe et des nations qui la construisent. Si l’on ne traite ces sujets qu’à court terme, ils s’amplifieront et deviendront ingérables à long terme. Il faudrait donc, en Italie comme ailleurs, « désidéologiser » le débat sur l’immigration. Malheureusement, on en est loin !
Dans un pays dont les relations avec l’Église catholique sont historiquement complexes, comment le débat sur la laïcité est-il transformé par l’installation de la pratique religieuse musulmane ?
Comprendre l’Italie, c’est aussi comprendre l’histoire de l’Église catholique. L’Italie n’est ni la France ni l’Allemagne, aussi la laïcité s’y présente-t-elle de manière particulière. Elle concerne d’abord les catholiques eux-mêmes. Elle crée en particulier un clivage droite-gauche, avec d’un côté un catholicisme social de tradition italienne qui est ouvert sur de nombreux sujets éthiques et de l’autre côté un catholicisme conservateur, attaché à ses valeurs et qui veut faire de celles-ci un élément fondateur de la norme juridique civile. Ces dernières années, le débat sur ces thèmes a été brûlant au sein du Parlement et du Sénat italiens. Mais comme la société italienne est très divisée sur ces sujets, la paralysie politique et juridique s’impose. D’où le recours, permanent, aux tribunaux. On l’a vu aussi bien dans le cas de l’euthanasie que dans celui du symbole du crucifix dans les édifices publics, écoles, tribunaux, etc.
Parlementaire jusqu’à la fin 2008, ayant donc habité à Rome, j’ai pu me rendre compte de ce que peut signifier le poids de l’Histoire dans le développement d’une nation. Le Vatican se trouve à moins d’un kilomètre du siège du Parlement italien ! Plus qu’une proximité géographique, on peut y lire le symbole d’une nation qui cherche à reformuler son idée de la laïcité mais qui est désemparée face aux grandes questions qui interrogent l’humanité sur ces termes. Cette question interroge bien entendu les musulmans, mais on l’aborde, d’un point de vue sécuritaire. Le débat sur le voile, sur la construction des mosquées ou sur l’enseignement de la religion, voudrait définir une laïcité capable d’établir une équidistance entre religion et société. Mais, là encore, le débat qui a cours en Italie comme ailleurs ne peut que difficilement faire l’économie de la situation mondiale.
Le pays est donc difficile à gouverner, ce qui néanmoins ne veut pas dire impossible. On tombe facilement pour ce qui est de l’islam en Italie, dans des visions « essentialistes » et réductrices, ce qui barre bien évidemment la route aux mouvements démocratiques qui traversent certains secteurs de l’islam, ainsi qu’aux simples musulmans pour qui la religion est une affaire privée et qui ne sont pas obnubilés par la charia. Un grave silence s’abat sur ces musulmans. Ce qui rend la situation encore plus inquiétante et alarmante.
Méditerranée présente, Europe absente
En quoi le traitement italien de la question de l’« islam d’Europe » peut-il éclairer le sujet à l’échelle européenne ?
À vrai dire, il n’y a pas de traitement italien de l’islam. Et comme on le sait, cette question est non seulement nationale mais européenne. Ayant travaillé sur ces thèmes en tant qu’expert et député, je peux en déduire que le grand défi qui se pose à l’Italie, comme à d’autres pays, est bien celui de la construction et de la définition d’une autorité religieuse capable de s’identifier aussi bien à l’islam qu’aux valeurs européennes. Mais il s’agit alors d’une équation à plusieurs inconnues. Tout d’abord parce qu’il n’y a pas véritablement d’autorité dans l’islam, chaque musulman étant en quelque sorte et pratiquement sa propre autorité. Ensuite, parce que l’islam doit faire face à des réalités nouvelles : il se développe dans l’espace mondial et il devient une expression de minorités en Europe. Cet islam-là a donc besoin d’une citoyenneté qu’il n’a pas encore et il évolue en Italie comme un peu partout en Europe dans un contexte très négatif à cause des guerres, du terrorisme, de l’immigration et parce qu’on voit très bien se développer des frontières symboliques qui ne sont plus des frontières territoriales mais culturelles.
Le passage à un futur « racisme culturel » est extrêmement dangereux, et les ombres du passé ont tendance à grandir aujourd’hui, alors que l’Italie, l’Europe et l’islam auraient tout à gagner à la construction d’un véritable espace de dialogue capable de redonner vigueur à l’idée même de démocratie. Cependant, ce dialogue signifie l’échange et doit être synonyme de la capacité d’abandonner tous les éléments, situations et croyances qui sont un frein à son développement et à l’épanouissement de l’humanité. Pour le moment, nous ne sommes pas encore dans l’impasse, ni en Italie ni en Europe, mais dans une espèce de zone grise où tout est possible, la lumière comme l’obscurité. Malheureusement, les politiques actuelles tendent davantage à nous pousser vers l’obscurité aussi bien en ce qui concerne la question de l’Europe que celle de l’islam, alors que comme je le soulignais auparavant, cette question est incontournable car devenue mondiale.
En tant qu’ancienne puissance coloniale, comment l’Italie voit-elle sa relation au sud de la Méditerranée ?
Si l’on se penche sur une carte géographique, on voit très bien que l’Italie est au cœur de la Méditerranée et qu’elle pourrait être une puissance méditerranéenne. J’entends par « puissance » non pas une force politique mais une force de médiation entre des espaces géographiques, sociaux et culturels. Malheureusement, l’Italie ne s’en est jamais donné les moyens. Bien sûr, c’est un pays de vieilles colonisations, mais on ne peut faire la comparaison entre la France coloniale et l’Italie coloniale, bien que du point vue historiographique il y ait actuellement un débat sur l’histoire coloniale de l’Italie1. Cette dernière aurait toutes les facultés à partir du sud et pas seulement, de développer une politique méditerranéenne. Mais en réalité, je crois que les politiques méditerranéennes sont vouées à l’échec ou au bricolage pour la bonne raison qu’il n’existe pas d’espace politique de la Méditerranée, alors que la question de l’Europe est en elle-même une question méditerranéenne et que si on ne la résout pas, on ne résoudra pas la question européenne.
La ville où je réside, Trieste, se situe à deux kilomètres de la Slovénie, c’est-à-dire de l’ex-Yougoslavie. Les échos de la guerre des Balkans se sont fait sentir aussi à Trieste parce que cette ville fut fondée par différentes communautés, serbes, croates, autrichiennes, allemandes, slovènes. En face d’elle, un pays s’est divisé en établissant des frontières culturelles. Aujourd’hui encore, dans la ville de Mostar, à l’école primaire, les enfants catholiques et les enfants musulmans entrent par deux portes différentes et sont séparés. Quelque chose a été détruit. À Trieste, on vit ce mythe fondateur d’une ville cosmopolite qui a alimenté toute une littérature et que je critique aujourd’hui car il tend à sublimer le passé et à dévaloriser le présent. La Trieste d’aujourd’hui n’est plus celle de l’empire d’Autriche-Hongrie ; ce sont les Chinois, les Arabes, les Slaves, les Italiens qui la composent. Mais on ne parle pas d’eux ou bien, quand on en parle, c’est presque exclusivement en termes sécuritaires. Ce silence pèse et empêche le futur de s’émanciper des traumatismes du passé.
Le cosmopolitisme de Trieste durant le xixe siècle ne s’est en réalité jamais traduit par des mélanges entre les communautés. Chacun est resté de son côté, regardant l’autre à distance. Mais cette expérience de Trieste n’est plus concevable aujourd’hui. Or, nos sociétés ont besoin d’échanges et de reconnaissance. C’est pourquoi je conteste cette image fausse du cosmopolitisme de Trieste qui ne touchait que les salons littéraires et pas la vie des habitants eux-mêmes. La crise de nos démocraties a aujourd’hui pour origine ce déni d’existence, de reconnaissance. C’est pour cela qu’il faut repenser, à partir d’exemples comme Trieste, nos modèles démocratiques. Cela nous aiderait énormément à affaiblir cette vision pessimiste qui traverse le monde, selon laquelle les hommes ne peuvent rien avoir en commun. Il faut donner une nouvelle pensée à la politique, c’est-à-dire dessiner une espérance parce que le risque est trop grand aujourd’hui de voir resurgir les ombres de la violence et de la guerre qui ont vu des êtres et des sociétés entières se déchirer il y a encore quelques années dans le cœur de l’Europe et ailleurs.
La porte invisible. Nouvelle
Plus de neuf mois s’étaient écoulés depuis la série d’attentats qui avaient semé la terreur, la haine et la mort, dans ce monde déjà blessé par des siècles d’incompréhension. La phrase d’un écrivain algérien mort en exil me revenait alors souvent à l’esprit : « Est-ce parce que les hommes ont tant souffert qu’ils sont aussi cruels ? » Trois centrales nucléaires avaient été prises pour cibles par Al-Qaida : deux d’entre elles furent atteintes ; heureusement le troisième attentat, celui de la centrale de Krsko, avait été déjoué grâce à un excellent travail de collaboration et de coordination entre les experts italiens et slovènes. Mais pour nous musulmans, les conséquences furent terribles. Citoyens européens ou pas, nous fûmes tous fichés ; et les gouvernements décidèrent, comme mesure de précaution, de nous tenir à l’écart des emplois publics.
Les signes des temps ramenaient notre mémoire à ce qui s’était passé cinq siècles plus tôt, quand Isabelle de Castille décida par un décret de nous chasser avec les juifs, parce que l’Espagne ne voulait plus de nous sur son sol. Pour nous, l’Andalousie serait devenue une passion, un lieu sublime de notre existence. Mais tout cela fut détruit par une signature qui venait anéantir une civilisation vieille de sept siècles qui avait vu naître cette tentative – peut-être folle, peut-être irréelle – pour l’humanité, de dépasser ses propres limites, d’imaginer pour elle un jardin, un Eden, dans la cité des fleurs – Madinat al-Zahra –, dans les bassins de l’Alhambra, où l’eau qui coule reflète une invisible éternité, où tout est silence, où tout est essentiel, parce que réduit à la seule présence réelle, qui est là mais qu’on ne voit pas, et qui dans toutes les liturgies des trois monothéismes s’achève avec Amen, Amin en arabe.
Étrange ville que Trieste. Je l’avais aimée pour son nom, pour ses habitants, pour son architecture, pour la mer et pour le vent qui semblait la battre chaque hiver, comme on bat un corps vivant. J’aimais aussi son nom slovène, Trst, dont la sonorité évoquait le début et la fin de toute chose : les deux « T », l’initiale et la finale, sans les voyelles, esquissent (retracent) et résument toute l’histoire de la ville, où chaque trottoir, chaque quartier, chaque regard porte le poids de l’Histoire, les déchirures de l’humanité. Combien de fois ai-je prononcé intérieurement « Trst » en revenant d’un de mes nombreux voyages. « Trst » ce n’est ni l’Orient ni l’Occident ; cela ne relève pas de la géographie ; c’est un non-lieu au centre de notre existence : une ville rare, qui ne peut pas se définir par les frontières, par la géographie, mais seulement par les êtres qui l’ont traversée, qui y sont nés, qui y sont morts. Ce n’est peut-être pas un hasard si l’Ulysse déchiré par ces temps modernes fut écrit ici, dans cette ville, tandis que le monde se disloquait dans les cris et les lamentations de la Première Guerre mondiale.
Le nouveau siècle aussi s’est ouvert sur des cris, des plaintes et des peurs. Je devais partir, quitter la ville, partir pour la énième fois, émigrer de moi-même : un double exil. J’aimais les gens d’ici : combien de soirées à parler, à débattre ; surtout avec mes amis juifs, toujours hospitaliers ; eux aussi subissant le poids de la mémoire. Je me souviens encore de cette soirée où ils m’avaient montré une simple feuille qu’ils gardaient toujours, à la façon d’un enfant qui garde précieusement une photographie de sa mère ou de son père : noir sur blanc, pâlie par le temps, mais ô combien lourde. Y étaient écrits des mots qui étaient non seulement empreints de haine et de refoulement, mais qui – comme l’obscurité quand elle se répand et entrave la lumière – décrétaient l’impossibilité d’aimer, d’accepter l’autre. Le langage administratif, neutre et propre, annulait le droit d’un seul geste. Une lettre affranchie annonçait la perte de notre nationalité, de nous-mêmes ; chaque partie de notre corps, chacun de nos gestes, devenaient une limite, une frontière. C’est ainsi que l’histoire transforme les êtres humains en simples marchandises à dédouaner.
Je me disais que quelque part, dans les profondeurs de la ville, la parole se rebellerait, que la vérité finirait par éclater, un jour, une nuit. Le dernier jour donc, avant de reprendre le train, je décidai de suivre un étrange itinéraire, d’accomplir une sorte de voyage rituel : d’enquêter sur les silences de la cité, l’un après l’autre, de parler avec l’invisible, d’attendre et d’accueillir dans le noir de cette nuit-là et dans ce silence glacé, l’alphabet des espoirs perdus.
Que faire donc ce dernier jour, dans une ville qui t’a pris un morceau de ta vie ? Dire adieu aux amis ? C’était fait. Aller chez Pepi S’ciavo manger une belle tartine de baccalà mantecato2 ? M’enfermer chez moi, et penser, penser ? Non, je cherchais autre chose, je voulais signer mon départ, me confronter avec l’espace, l’interroger, dialoguer avec moi-même, avec la cité. Et je me demandais : que font les gens quand ils s’installent dans une ville, comment définissent-ils leur territoire ? En quoi sont-ils différents des autres animaux ? Les êtres humains sont différents. Ils sont fragiles. Ils sont tributaires de leurs peurs et de leurs angoisses. Ils prennent place sur la terre et regardent le ciel parce qu’ils sont les seuls à savoir qu’ils quitteront un jour ce monde, dans le silence de la nuit.
Je cherchais dans le tumulte des événements un endroit où l’homme aurait prononcé le mot « frère », et où se sentir frères aurait illuminé notre obscurité. Je me rendis ainsi à la synagogue, riche de motifs orientaux mais disproportionnée pour l’endroit. Je m’étais d’ailleurs toujours demandé pourquoi elle était si majestueuse et imposante ; parfois lorsque je passais devant, je songeais à ces immenses blocs de pierre au cœur de la forêt, aux flancs de la montagne. Et je pensais qu’en réalité le message de la Torah c’était justement de rappeler que l’homme n’est plus seul : le judaïsme, annonçant le monothéisme, a soustrait l’homme à sa solitude. C’est comme cela que le dernier jour, devant la synagogue, je relus un passage de l’Étoile de la rédemption de Franz Rosenzweig :
Dans le plus intime sanctuaire de la vérité divine, au-devant duquel, selon ses attentes, le monde entier et lui-même devaient s’abaisser et se réduire à une métaphore de ce qu’il aurait vu, l’homme n’aperçoit pas autre chose qu’un visage semblable au sien. L’étoile de la rédemption est devenue un visage qui me regarde et d’où je regarde. Non pas Dieu, mais la vérité de Dieu est devenue pour moi un miroir. Dieu, qui est l’ultime et le premier, a ouvert la porte du sanctuaire qui est érigé au centre le plus intérieur. Il s’est laissé contemplé. Il m’a conduit vers ces frontières de la vie où il est permis de voir. Car aucun homme qui le voit ne reste en vie. Ainsi ce sanctuaire où il a permis que je le contemple devait être une partie de sous-monde à l’intérieur du monde, une vie au-delà de la vie.
Je fis deux pas en arrière, sans me retourner, comme pour fixer définitivement l’image de ce temple, puis je descendis le long de la rue San Francesco qui le jouxte, comme si la toponymie de la ville avait voulu modeler les voies du dialogue. Je pris la scala dei Giganti. Au sommet de la colline se dressait la cathédrale de San Giusto, à la fois au cœur de la ville et à l’extérieur, isolée. Elle se détachait des bruits du quotidien, presque infernaux, de nos modernités mécaniques. Là régnait le silence, le divorce d’avec le temps. Temple insolite également, il dominait la ville tout en restant discret, se confondait avec les arbres qui entouraient la colline. Il surplombait la mer et ses mosaïques faisaient resplendir tout l’or de Byzance. On y percevait un peu du monde slave : il suffisait de fermer les yeux pour entendre les voix profondes de l’âme chrétienne, les voix de la terre, les voix de la mer, dans lesquelles les siècles avaient scandé le désir d’éternité. Ensuite, il y avait la rue de la Cathédrale : j’aimais y aller en automne, quand le jour s’abandonnait à la nuit, quand la lune se confondait avec le soleil et que les réverbères répandaient une lumière nostalgique, dans un parfum de romantisme finissant. J’y entendais résonner les pas de Joyce, de Burton, de Saba, et de cette humanité silencieuse et méconnue qui fit l’Histoire. Je décidai donc de m’acheminer rue de la Cathédrale et d’entrer dans l’église. Ici, en silence, je me mis à lire un passage du Cahier gothique de Mario Luzi :
Au cœur de la nuit, je décidai de descendre en ville. De San Giusto je m’arrêtai devant la petite église vaudoise de San Silvestro : église timide, comme si elle voulait se dérober au ciel et se cacher dans la foule comme un étranger, comme un clandestin sans papiers. Ses pierres étaient foncées ; elles rappelaient les traits de celui qui arrive de terres lointaines.
Pour moi, la différence entre ces églises illustrait le christianisme s’interrogeant lui-même. Un christianisme dans le christianisme : peut-être que chez les vaudois le sacré est transfiguré dans le mystère de l’être humain. Je pensai à une page de Malraux :
Mais l’homme ne rejoint pas le fond de l’homme, il ne rencontre pas son image étendue dans l’immensité des connaissances qu’il conquiert : il trouve son image dans les questions qu’il pose lui-même.
Je poursuivis mon chemin en empruntant les escaliers et je me rendis vers l’église luthérienne, fruit néogothique, immergé dans la ville néoclassique. Là, c’était Vienne et Berlin. Comment en effet ne pas percevoir l’âme luthérienne en écoutant le chœur de Lipsia ou les échos d’un orgue baroque ? Je pénétrai dans l’église et m’assis. Les yeux fermés, j’entendais à nouveau en moi le splendide Erbarme dich de la Passion selon saint Mathieu de Bach. La voix du contre-ténor résonnait dans toute l’église, les paroles Mein Gott s’élevaient lentement comme la brume qui se dissipe dans la blancheur du matin ; dans un crescendo, elles t’appellent et font irruption dans ta solitude, dans ta souffrance, parce que c’est la liberté qui surgit. Le visage sonore de Dieu s’offre à l’humanité distraite et la Passion transcende notre être. Quand la voix finalement s’éteint sur le pianissimo des violons, le monde se referme à nouveau : mais aux hommes était apparu un reflet de ce visage sonore qui a le Nom de tous les Noms. Cela peut paraître étrange qu’un musulman se reconnaisse dans la musique sacrée de Bach : pour moi il ne s’agissait pas de christianisme ou d’islam mais de cette même lumière sonore que le musulman entend à travers le chant du muezzin du haut de la mosquée. La musique de Bach ne s’écoute pas, elle se contemple, à la manière d’un aveugle qui devine la substance du monde au cœur de l’obscurité.
Un léger vent de Bora3 se leva. Je pris la direction des rives, vers les deux églises orientales. L’église grecque orthodoxe jouxtait la mer tandis que l’église serbe orthodoxe, elle, se situait plus en retrait. Elles s’annonçaient telles deux boucles d’oreilles précieuses sur le visage de la cité. Elles rappelaient l’Orient, cette autre moitié de l’Europe, qui était elle aussi l’Europe, une et multiple. Là, on percevait les voix profondes des chœurs orthodoxes, les imposants candélabres et cette lumière dorée qui rivalise avec la splendeur des gemmes. L’esthétique des églises orientales n’est pas gratuite. Elle veut refléter le visage caché de Dieu : cela signifie que la libération arrive avec la prière et dans le regard. L’icône au sujet de laquelle Pavel Florenskij a écrit des pages éclairantes n’a pas trait à la simple mémoire. Elle est un chemin d’apprentissage. Dans les icônes, dans leurs silences, dans leur luminosité, le regard est renversé, parce que ce n’est pas toi qui regardes mais plutôt Lui, et qui t’interroge, t’annonce son mystère, se dévoile et se révèle. Lumière contre lumière, regard contre regard, un regard qui t’accompagne, qui te déroute et peut transfigurer ton existence : le moment où ce regard t’illumine est celui de la chandelle qui transperce la nuit. L’Orient était là, à Trieste, comme un besoin, comme une frontière ouverte, comme un passage libre qui ne nécessite pas de passeport : il suffit de s’abandonner et d’attendre le regard de celui qui s’est annoncé pour les siècles à venir.
La Bora soufflait de plus en plus fort. Je rejoignis en taxi l’église de Monrupino, dans le Karst. Par la blancheur de ses pierres, elle semblait tout droit sortie de la roche. Cette église était pour moi la création dans la création, la dette que les êtres humains honorent lorsque la nature offre l’immensité de l’existant. Les Slovènes à Trieste : quelle histoire ! Eux aussi étaient partie de l’âme de cette ville. L’âme karstique des Slovènes emportait Trieste dans les dimensions de la terre : tout le monde slave passait à travers eux, la nature, le sens de la communauté, le partage du pain et du sel, tout ce dont les habitants d’une ville ont besoin pour se sentir moins seuls, pour comprendre…
À présent l’aube se levait. On approchait des cinq heures du matin. Pour nous musulmans, c’est le moment de la prière du maghrib, c’est-à-dire de l’aurore. Nous, nous n’avions ni temples ni mosquées. L’histoire nous déniait toute visibilité d’ordre sacré. À Trieste se trouve l’unique cimetière musulman d’Europe occidentale : le « cimetière ottoman », qui a vu le jour en 1848, à l’époque impériale. Car les empires sont peut-être plus ouverts que les nations. Qu’il y ait eu un cimetière et non une mosquée, c’était pour moi quelque chose de terrible : je devais me rendre chez les morts pour pouvoir prendre congé de mes frères, du monde. C’était comme si notre existence ne pouvait résider que dans la mort, dans le silence glacial des tombes ; et même si ces tombes étaient belles, ornées d’inscriptions en turc osmanli, c’était toujours comme si Dieu, uniquement pour nous, ne pouvait se révéler qu’à travers la mort, en négligeant la vie. À l’entrée du cimetière, pas une seule plaque commémorative n’expliquait de quoi il s’agissait ni quand ni comment il fut construit. Certes, c’est peut-être aussi de notre faute, toujours occupés à nous disputer. Mais cette présence à travers la mort ajoutait un drame au drame. Et dans la Bora glacée de cette journée, je récitai le verset 35 de la sourate de la Lumière du Coran :
Allah est la Lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un (récipient de) cristal et celui-ci ressemble à un astre de grand éclat ; son combustible vient d’un arbre béni : un olivier ni oriental ni occidental dont l’huile semble éclairer sans même que le feu la touche. Lumière sur lumière. Allah guide vers Sa lumière qui Il veut. Allah propose aux hommes des paraboles et Allah est Omniscient.
J’embrassai ce morceau de terre, me levai et pris l’autobus jusqu’à la gare centrale.
Sabah, sabah, répète un chant arabe. Le matin se lève, les bruits électriques des trains ont remplacé les sifflets des locomotives. L’Eurostar pour Milan partait à 6 h 25 et de là vers Malpensa en direction des cieux du monde. Nous peuples de l’Orient, quand nous quittons un endroit où nous avons pris racine, nous versons sur la terre un verre d’eau, comme si elle allait un jour retourner à sa source. Je savais que je ne reviendrais jamais. Malgré cela, je jetai un peu d’eau avec les mains sur le quai. Je montai dans le train. Alors que les images de la ville défilaient de plus en plus vite et que mon regard sur la mer se séparait de Trieste, je me récitai intérieurement le vers du poète serbe Dusan Matic :
Tout ce que j’ai aimé, perdu ou pas, je l’aimerai pour toujours.
Khaled Fouad Allam
Traduit de l’italien par Sarah Allam
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Khaled Fouad Allam, d’origine algérienne et citoyen italien, a vécu au Maroc, en France et en Algérie. Depuis vingt ans, il vit et réside à Trieste, où il enseigne la sociologie du monde musulman à l’université de Trieste. Il a été également directeur de collection aux éditions Marietti de Gênes dans les années 1990, éditorialiste dans les grands quotidiens nationaux, initialement à La Stampa, puis à La Repubblica et actuellement au Sole 24 ore. Il a été notamment député au Parlement italien jusqu’en 2008. Il a publié plusieurs essais chez Rizzoli : l’Islam global, La solitudine del Occidente, Lettre à un kamikase.
- 1.
Pour une présentation de ces débats : Gilbert Meynier, « Mémoires italiennes de la colonisation », Esprit, janvier 2008.
- 2.
Spécialité triestine et vénitienne consistant en une purée de merlan bouilli avec de l’huile d’olive et des pommes de terre et qu’on tartine sur des toasts ou qu’on mange avec de la polenta. Pepi S’ciavo est un lieu gastronomique qui remonte à l’empire d’Autriche-Hongrie.
- 3.
La Bora est un vent glacial qui souffle très fort, se forme en Dalmatie dans les îles du Quarnero, actuelle Croatie.