Hannah Arendt et la politique
Repère
Hannah Arendt et la politique
À propos de…
Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ?, texte établi par Jerome Kohn, Paris, Le Seuil, 2014, édition française, préface et notes de Carole Widmaier, traduction de Carole Widmaier, Muriel Frantz-Widmaier, Sylvie Taussig et Cécile Nail.
Dix ans. On est surpris tout d’abord par l’écart séparant la publication de la version anglaise du livre de Hannah Arendt, établie par Jerome Kohn1, de sa traduction en français. Ce serait oublier trop rapidement le demi-siècle entre le contexte d’écriture des articles et projets de livre de Hannah Arendt et celui de leur première – et posthume – publication. On s’aperçoit dès lors très vite que, par-delà leur contingence, ces contextes constituent autant de moments de crise : guerre froide, « guerre contre la terreur », crise économique et crise politique de la représentation. Confrontés à de tels moments de vertige, les lecteurs des différentes versions doivent tous s’affronter à la difficulté de juger, dans le présent, les événements qui surgissent. Aussi sommes-nous tentés de soupçonner que tous ont à gagner de la lecture d’un ouvrage qui ne propose pas tant de livrer clés en main la solution aux problèmes politiques rencontrés que de faire entrer progressivement dans la politique et de mettre à jour la promesse inhérente à celle-ci.
Cheminement vers la politique
La particularité de Qu’est-ce que la politique ?, dans l’œuvre d’Arendt, réside dans sa manière de laisser entrapercevoir ce que pourrait être une « méthodologie » proprement arendtienne. Arendt, en effet, ne cherche pas tant à expliquer qu’à comprendre, c’est-à-dire saisir des phénomènes dans toute leur singularité. Or une telle entreprise n’est possible qu’à condition de se débarrasser de certains préjugés. « Sans eux, écrit Arendt, aucun homme ne peut vivre », cela nécessiterait une vigilance de tous les instants, « surhumaine » (p. 233). Il arrive, cependant, des moments où ces préjugés, et les catégories philosophiques du passé qui les nourrissent, entrent en collision avec la réalité et deviennent dès lors dangereux. C’est justement en présence d’un tel conflit qu’Arendt rédige les articles réunis dans Qu’est-ce que la politique ? L’expérience du totalitarisme, le recours à l’arme nucléaire ont introduit une crise de sens dans la compréhension de la politique, puisque celle-ci semble menacer ce qui constituait jusqu’ici sa seule justification, à savoir la préservation de la vie humaine.
Face à un tel paradoxe, il n’apparaîtrait pas surprenant qu’une certaine méfiance à l’égard de la politique s’exprime, que la question de savoir si elle a finalement encore un sens soit soulevée, que l’éventualité d’y renoncer soit espérée. Arendt cherche, cependant, à montrer que cette distorsion entre ce que devrait être la politique et ce qu’elle fait réellement est créée par la permanence de préjugés plus anciens. De Platon à Marx, en passant par Aristote et Nietzsche, s’est construite toute une tradition de pensée incapable de saisir ce dont il est vraiment question en politique. Arendt reproche ainsi à la tradition philosophique d’avoir appréhendé le domaine politique sous l’angle de sa justification, d’avoir conçu l’action politique en termes de moyens et de fins.
La reprise de la tradition dans la première partie est déterminante en ce qu’elle permet de comprendre pourquoi nous ne parvenons pas à répondre à la question du sens de l’action politique : guidés par des préjugés venant du passé, nous ne pouvons distinguer le sens qui, contrairement aux buts et aux fins, n’est pas extérieur à l’action elle-même et ne peut être observé que dans la durée, dans le cours de l’action considérée. De manière plus concrète, cela signifie que si nous voulons espérer retrouver le sens de la politique, nous devons nous placer in medias res, au milieu des affaires humaines. L’article sur les préjugés constitue ainsi le point d’articulation de l’ouvrage et en révèle l’unité même : la « méthode Arendt » est une invitation à rompre le fil qui nous enserre dans certains de nos préjugés et à nous mettre en quête de véritables expériences politiques.
Une contre-tradition
Tel un pêcheur de perles, Arendt extrait des profondeurs du passé trois fragments voilés par la tradition philosophique mais pourtant – et contrairement à la tradition – toujours à même d’« éclairer l’avenir » (Tocqueville). Le parcours emprunté par Arendt, dans la seconde partie de l’ouvrage, nous emmène sur les traces des Grecs, des Romains, mais aussi du christianisme.
Des premiers, Arendt redécouvre le « miracle de l’action » à plusieurs, c’est-à-dire cette spontanéité à agir – et parler – ensemble. Cette liberté est cependant fragile, puisqu’elle risque d’être perdue sitôt que les hommes cessent d’agir de concert. Aussi la liberté requiert-elle d’être constituée afin d’instituer un espace dans lequel agir. En proposant de concevoir l’action politique comme l’expérience de « la fondation et [de] la préservation d’une civitas » (p. 101), les Romains ont été les premiers à instituer l’espace politique comme un espace de relation propice au vivre-ensemble. Arendt, enfin, met en lumière une expérience politique propre au christianisme : le pardon. Celui-ci constitue l’un des deux remèdes permettant d’assurer à l’action une certaine stabilité puisqu’il tempère son caractère irréversible.
Si ces trois expériences ont été délibérément oubliées par la tradition, c’est précisément parce qu’elles s’engagent sur la voie de la pluralité, et non sur le chemin de la solitude emprunté par la tradition philosophique. Remontées à la surface, elles donnent à voir que la liberté constitue « le sens de la politique », à condition d’être réalisée par une pluralité d’êtres humains agissant politiquement.
La promesse de la politique
Se pose ainsi la question de la réception et de la pertinence d’une conception fondée sur la liberté et la pluralité dans un monde, le nôtre, plus proche du désert décrit par Arendt dans son dernier fragment que de la polis grecque. Au regard du désinvestissement grandissant de l’espace public, de l’omniprésence d’un paradigme sécuritaire ou encore de l’individualisme croissant, faudrait-il déceler dans cette tentative de réhabilitation de la politique la nostalgie d’une époque où il était encore imaginable de rendre habitable le monde, de l’humaniser en agissant et parlant en commun ? On comprendrait, dès lors, pourquoi cette nouvelle édition n’a pas saisi l’occasion de faire disparaître l’écart entre le titre original et sa traduction française : et si, en fin de compte, « la promesse de la politique » n’était qu’un trésor définitivement perdu ?
La tentation de fuir le monde, de se libérer de la politique, est certainement grande. Mais, comme le fait remarquer Arendt dans un article, qui ne figure pas dans Qu’est-ce que la politique ? mais qui entre directement en résonance avec lui puisqu’il porte pour titre « Qu’est-ce que la liberté ? », c’est précisément en temps de crise que cette promesse a le plus de chance d’être réalisée et le miracle de l’action de se produire. En effet,
plus la balance pèse lourdement en faveur du désastre, plus miraculeux apparaîtra le fait accompli librement2.
En ces plus ou moins « sombres temps » de realpolitik, on comprend toute l’importance d’une pensée qui considère que la seule attitude réaliste consiste « à se préparer à des miracles dans le domaine politique3 » et qui invite à affronter directement la réalité par un jugement libéré de tout critère préexistant. Aussi ne peut-on que se réjouir de cette nouvelle et élégante traduction, d’autant plus que la qualité des notes de Carole Widmaier éclaire le sens de la politique et de la pensée d’Arendt.
Marianne Fougère
Librairie
Antoine Lilti, Figures publiques. L’invention de la célébrité (1750-1850), Paris, Fayard, coll. « L’épreuve de l’histoire », 2014, 430 p., 24 €
Il y a deux manières de faire de l’histoire généalogique : soit en choisissant un objet « gagnant » – un concept, un discours, une pratique – qui s’est imposé pour triompher dans le présent ; soit au contraire en fouillant dans les « objets perdus » pour examiner les discours qui se sont tus ou les pratiques qui se sont évanouies. Chaque approche a ses avantages et ses inconvénients. Considérer les gagnants de l’histoire dans leur devenir nous permet de nous rapprocher de ceux qui nous ont précédés ; nous pouvons nous y reconnaître ; nous constatons que « eux », ils ont été comme « nous ». Réfléchir sur les « perdants » de l’histoire fait ressortir son altérité, l’écart qui nous sépare de ceux qui nous ont devancés. Ce sont deux regards qui se croisent et qui se complètent, mais qui, dans leur perception de la longue durée, servent à nous sortir du « présentisme » qui caractérise notre situation actuelle4.
Dans ce livre, Antoine Lilti s’efforce de tracer la généalogie d’un concept gagnant, celui de célébrité, et d’un ensemble de perceptions et pratiques qui le constituent. La visibilité médiatique est tellement au cœur de notre manière de vivre notre appartenance sociale – que ce soit sur le plan local, national, ou « global » – qu’elle est d’une certaine manière invisible ; elle est devenue comme l’air que nous respirons. Le mérite de l’étude de Lilti est précisément de penser la célébrité dans le temps et ce faisant, de l’ériger en concept analytique. La notion de célébrité ouvre ainsi une fenêtre sur notre histoire.
Selon Lilti, la célébrité est un phénomène résolument moderne. Ses origines remontent au xviiie siècle et tiennent à un ensemble de transformations de l’espace public, marqué non seulement par la pensée critique des philosophes, mais aussi par le début d’une commercialisation des loisirs (spectacles, lectures, images, modes), tout cela véhiculé par l’expansion de la sphère médiatique. Pour Lilti, la gloire concerne essentiellement la renommée posthume, alors qu’à mon sens elle se caractérise par une épaisseur temporelle couvrant le passé et le présent aussi bien que le futur et qui permet d’y voir, ce que j’ai appelé ailleurs une « transcendance dans l’immanence5 ». Mais il évoque la gloire surtout pour l’opposer à la célébrité qui est, comme il le dit, un phénomène profondément marqué par un lien de contemporanéité et d’une teneur beaucoup plus ambiguë que la gloire. Née d’une transformation sociale, culturelle et technologique qui donne à la rumeur publique une extension et une consistance nouvelle, elle est autant subie que recherchée et surtout, elle peut témoigner autant d’un attrait que d’une répulsion, relever du goût du scandale comme de l’admiration. Fruit de l’insatiable curiosité d’un public indéfini mais avide de proximité et d’intimité, elle peut déboucher sur la moquerie et la caricature comme sur l’éloge et l’approbation. Aussi joue-t-elle un rôle identitaire important. La conscience collective du public se forge dans la « sensation d’actualité » ; la conscience de s’occuper des mêmes événements que ses contemporains, d’avoir les mêmes curiosités crée une certaine cohésion mentale et est au cœur de la dynamique de la célébrité6.
Plus que de la raison, la célébrité est une affaire de sensibilité et de passions. Un des apports importants de l’usage analytique que Lilti fait de la célébrité se trouve dans sa mise en perspective nuancée de la notion d’espace public, décrit par Habermas comme lieu de l’exercice critique et rationnel du jugement7. Documents à l’appui, Lilti démontre d’une manière convaincante que les éléments de mass media et de marchandisation de la société étaient déjà en place au xviiie siècle pour brouiller les distinctions entre public et privé, pour inverser ces catégories en baignant de la lumière de la publicité ce qui devait rester dans l’ombre du privé et de l’intime. En fait, cette vision de la sphère publique doit beaucoup à la conception et à la pratique de la monarchie absolutiste. À bien des égards, les rayons de la publicité du Roi-Soleil se métamorphosent en Lumières quand les philosophes s’adressent à une opinion publique qui serait le fruit d’un jugement rationnel s’élaborant dans la sphère publique. Ici, c’est tout un système de métaphores traduisant notre compréhension de l’histoire qui est mis en question par l’exploration des mécanismes de la célébrité : les lumières de la publicité et de la popularité ne sont pas issues de la raison, loin de là. Ainsi, le xviiie siècle que nous livre Lilti se révèle beaucoup proche de nous et les ruptures le séparant des xixe et xxe siècles (voire du xxie siècle) sont moins radicales.
Cette histoire peut paraître bien abstraite et quelque peu sèche, mais en réalité, c’est tout le contraire. On trouve d’abord dans ce livre une passionnante histoire du langage. Sous la plume de Lilti, tout un essaim de mots s’anime et s’organise en constellations qui nous fournissent une cohérence et un contexte pour les développements de cette histoire : curiosité, mœurs, héros, vedette, star, popularité, fascination, biographie, nécrologie. Il y a aussi un ensemble de pratiques : lecture, théâtre, marionnettes, production, reproduction et diffusion des images, des anecdotes, des faits divers.
Mais cette étude se distingue surtout par sa verve dans l’évocation de cas : une foule de personnages prend vie pour incarner et illustrer l’évolution de la célébrité aux xviiie et xixe siècles. À commencer par Voltaire, qui retourne à Paris à l’âge de quatre-vingt-cinq ans et se voit couronner lors d’une cérémonie improvisée qui frise la facétie devant une foule déchaînée à la Comédie-Française. Des pages remarquables consacrées à Marie-Antoinette permettent non seulement de comprendre – au lieu de simplement subir ou partager – la fascination qu’elle continue à exercer mais aussi de mieux cerner son rôle dans l’histoire. On voit également défiler des artistes et musiciens, des acteurs et actrices : Sarah Siddons, Joshua Reynolds, David Garrick, Jean-Antoine Houdon, Talma, Sarah Bernhardt, Franz Liszt. Des personnages politiques : Mirabeau, George Washington, Napoléon, Garibaldi et bien d’autres. C’est par ces études de cas que Lilti nous révèle l’évolution de la célébrité : son extension du domaine littéraire à la politique ; les liens entre popularité et peopolisation ; son développement en France, en Angleterre, aux États-Unis. Les histoires de ces personnages nous dessinent les éléments de la topique de la célébrité. Tel Nicolas Chamfort, ce moraliste du xviiie siècle, qui, bien lancé sur la voie de la notoriété littéraire, finit par constater que « la célébrité est le châtiment du mérite et la punition du talent », et se retire du monde pour se réfugier dans un long silence qui ne sera rompu que par la Révolution.
Ce n’est pas le cas de Jean-Jacques Rousseau, figure qui se trouve au cœur du livre. Le citoyen de Genève peut parfois essayer de se retirer, mais rarement dans le silence ! Pour Lilti, il est un cas à la fois exemplaire et exceptionnel. Exemplaire en ce qu’il est le premier à subir si pleinement, si publiquement, les effets aliénants de la célébrité. Car très vite on le dépossède de tous les aspects de lui-même – de sa vie privée, de son image même – pour en faire un personnage public, qui, il ne cesse de le dire, ne lui ressemble en rien. On déforme ses écrits ; on cherche à pénétrer son intimité ; il attire des foules qui viennent le voir non pour l’avoir lu, mais parce qu’il est célèbre. Pire, comme le note Lilti :
Il n’est pas seulement célèbre, il est célèbre pour ne pas vouloir être célèbre.
Dans une pénétrante lecture de Rousseau juge de Jean-Jacques, Lilti analyse la forme paroxystique que prend l’inquiétude de Rousseau devant la multiplication de ses images et le fardeau de la célébrité. Cette célébrité, Rousseau a pourtant tout fait pour l’avoir ; polémiste redoutable, il a pris position contre la musique française, contre le théâtre, contre ses anciens amis les encyclopédistes. Cela dit, si, comme le démontre Lilti, Rousseau est pris dans le vortex de la célébrité, il est aussi vrai que le côté « spectaculaire » de la conduite et des écrits de Rousseau relève d’un comportement héroïque, d’une volonté de vivre sa philosophie et non seulement de la penser. Cette dimension spectaculaire a toujours fait partie de la quête de la gloire. Si l’analyse des mécanismes de la célébrité permet de mettre en évidence les pièges de l’idéal de l’authenticité et de la sensibilité, elle a tendance à réduire la portée politique de la pensée et des gestes de provocation de Rousseau.
À travers ce livre, on comprend à quel point l’ambiguïté de la célébrité est peut-être la marque même des valeurs de la modernité, précisément parce qu’elle est toujours suspecte, toujours contestée. En arrière-plan, comme en filigrane, on décèle en lisant ce beau livre la montée en puissance du discours de la victime. Rousseau ne cesse de le déployer, mais il est aussi un élément essentiel de la célébrité de Marie-Antoinette et de celle de Mirabeau, en butte à la haine de son père et aux abus des lettres de cachet. Même Napoléon s’affirme enfin, depuis son exil à Sainte-Hélène, à travers son statut de victime.
Ce livre démontre de manière fort convaincante que la célébrité est née au xviiie siècle et se développe tout au long du xixe siècle. À nous de voir si les formes qu’elle prend à l’âge des réseaux sociaux qui se développent grâce à la révolution numérique seront les mêmes ou tout autres.
Robert Morrissey
Guillaume le Blanc, L’Insurrection des vies minuscules, Montrouge, Bayard, 2014, 152 p., 17 €
« Au commencement de la démocratie, il y a Charlot » : l’ouvrage révèle les lignes du personnage et s’attache à en saisir la puissance et la singularité. Tenter de suivre Charlot, c’est en effet le moyen de saisir une force de vie dans un monde commun qui se donne plus que jamais comme clos, normé et normatif. Autrement dit, une possibilité folle échappant, comme une fuite, aux écueils identitaires.
En effet, la singularité de Charlot, figure insurrectionnelle selon l’auteur, est qu’il est insaisissable. Charlot parvient à interroger et déstabiliser les valeurs dans sa solitude et sa précarité pleines de vie. Le Kid, les Temps modernes ou le Dictateur sont des questions ouvertes le long de fuites magnifiques. Les possibles qu’elles révèlent sont pensés dans leur surgissement même, leur mouvement. Chaplin instaure ainsi la figure du « témoin précaire », à la fois point de vue en mouvement perpétuel et fragile car toujours rejeté et refusé à l’immobilité. Cette fragilité est une force car elle ne se laisse pas prendre dans des dispositifs : face à toute offensive, elle disparaît pour réapparaître ailleurs. Cette mobilité est d’autant plus déstabilisante qu’elle n’est pas une stratégie mais le fruit d’une volonté de vie qui meut le personnage, petit parmi les petits :
Charlot est agi plus qu’il n’agit car les formidables mouvements qu’il parvient à faire ne sont jamais que les répliques minuscules à des mouvements majoritaires dont il n’est pas l’auteur.
Malmené, Charlot n’en trace pas moins des lignes de possibles dans sa fuite et son aspiration à vivre. Instants poétiques, neutralisation de la machine, rencontres amoureuses sans chez-soi, amitiés solidaires sont autant d’exemples de suspension, certes éphémère, d’un monde qui n’a de cesse de le rejeter. Car l’enjeu est bien celui-ci : à l’encontre de tout nihilisme, sans recours aux idéologies, tenter d’habiter un monde grâce à des structures bricolées sur mesure, des « habitacles » grâce auxquels explorations et protection sont, même pour un temps, possibles. Telle est la prouesse de Charlot qui se donne à nous comme un devenir à chaque fois renouvelé et débrouillard.
Guillaume le Blanc s’empare des élans de vie de ce David et suit son parcours dans les terres de Goliath : régimes de normes du travail, de la famille et de la patrie. Le cinéaste Chaplin ne s’est pas contenté de déstabiliser ces structures, de les faire vaciller un moment en inoculant du vivant dans le mécanique : il est parvenu à en révéler la nature essentiellement artificielle et instituée, donc précaire. La faille, même si elle se comble rapidement d’elle-même, est un écart où surgit le nouveau. De l’Ici naît alors l’Ailleurs, la Périphérie prolifère vers le Centre, le Dehors investit le Dedans.
En somme, Charlot, dans ses péripéties et acrobaties, révèle malgré lui ce qu’il y a d’humain, de trop humain dans ces valeurs et les dispositifs sociaux qu’elles engendrent : par là même, elles perdent de leur superbe et deviennent plus communes, c’est-à-dire à la portée de tout un chacun, plus ordinaires. À cet égard, la figure du témoin précaire trouve un écho profond en Stig Dagerman, écrivain suédois, qui en 1952, dans son testament littéraire écrivait :
Thoreau avait encore la forêt de Walden – mais où est maintenant la forêt où l’être humain puisse prouver qu’il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ? Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l’instant que je le fasse à l’intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi8.
Tel est le constat tragique qui peut aussi se lire sur le visage du vagabond à la canne et au chapeau melon. Pourtant, le monde est l’instance même qui n’aura de cesse d’offrir à Charlot un espace avec, ou contre, lequel il lui faudra vivre, l’entraînant dans une course malgré tout pleine de retournements et parsemée, parfois, de bonheurs fragiles.
Nicolas Léger
Didier Fassin, L’Ombre du monde. Une anthropologie de la condition carcérale, Paris, Le Seuil, coll. « La couleur des idées », 2015, 612 p., 25 €
Didier Fassin explore, livre après livre, nos institutions les plus fermées, qui révèlent les parts d’ombre de notre société. Il est un passeur entre des mondes qui s’ignorent, il met en relation le dedans et le dehors : « Ce qui se fait d’intéressant en sciences sociales se fait aux frontières », disait-il déjà en 20109.
Après avoir travaillé pendant de nombreuses années sur les politiques sociales, sanitaires et humanitaires qui relèvent du registre de l’assistance et de la compassion, il en parcourt maintenant l’autre versant, celui de la répression et de la punition. Il s’avère qu’il s’agit en grande partie des mêmes populations.
Dans son précédent livre10, il avait montré le rôle des forces de l’ordre dans le maintien du désordre établi. Il nous fait aujourd’hui plonger en apnée dans le monde de la prison en publiant cette anthropologie de la condition carcérale et continue ainsi à nous dévoiler une morale d’État à l’œuvre.
Didier Fassin révèle, avec la rigueur méthodologique du chercheur mais aussi l’empathie bienveillante et respectueuse du médecin, cette porosité de l’univers carcéral que nous refusons le plus souvent de voir :
Le monde carcéral est ainsi à la fois le reflet de la société et le miroir dans lequel elle se réfléchit. […] La vie au dedans est traversée par la vie du dehors.
Et surtout, cette enquête, menée pendant quatre années avec de longues périodes d’immersion dans une prison (dont il ne dévoile pas le lieu) et également dans un tribunal et un commissariat, donne la parole à tous les acteurs en général inaudibles de cette chaîne complexe qui conduit à la construction du système carcéral : policiers, magistrats, agents des services sociaux et bien entendu surveillants et détenus. L’auteur a bénéficié d’une grande autonomie, qui témoigne de la confiance que les uns et les autres lui ont accordée. À travers ce livre, nous entendons ce qu’ils ont à dire sur eux-mêmes en se réappropriant leur « subjectivité politique ».
L’auteur inscrit la situation du monde carcéral d’aujourd’hui dans l’histoire de cette institution récente, qui n’a pas deux siècles, et dénonce les nombreuses idées reçues qui émaillent le débat public. Dans le prolongement de Beccaria, Durkheim, Michel Foucault et Denis Salas entre autres, il retrace l’évolution du périmètre carcéral qui s’est considérablement étendu ces trente dernières années en faisant de notre société une « société punitive » (Foucault). L’augmentation impressionnante du nombre de détenus ces dix dernières années (+ 52 %) en témoigne.
Il nous accompagne tout au long de cette chaîne pénale, longue et complexe, qui décide qui doit aller en prison et quelle priorité respecter. Elle implique, outre les policiers et les magistrats, l’opinion publique, les médias, le pouvoir exécutif et législatif.
Il faut avoir aussi le courage d’objectiver la réalité et pour cela l’anthropologue n’hésite pas à dévoiler le « secret public » de la composition de la population carcérale. Après avoir mené lui-même une enquête dans l’établissement concerné par son étude, il montre, chiffres à l’appui, la surreprésentation des minorités ethniques des classes populaires. Ce sera peut-être le début d’une évolution dans le recueil des statistiques pénales et carcérales, déjà réalisée dans les pays anglo-saxons. Il met en évidence la sélection des délits opérée par cette chaîne pénale. Punir les pauvres n’est pas nouveau, « mais ils proviennent désormais surtout d’un sous-prolétariat issu de l’ancien empire colonial » (p. 152). Ainsi la condition carcérale reproduit les inégalités sociales et légitime les injustices ordinaires.
Au cours des chapitres suivants, Didier Fassin « humanise » la prison : des personnes s’expriment et vivent devant nous ce temps de l’incarcération, avec lui nous traversons les grilles et entrons avec retenue dans le quotidien répétitif d’une maison d’arrêt. En quelque sorte, il nous entraîne dans une expérience virtuelle d’incarcération. Il devient difficile après avoir refermé son livre de parler de l’univers carcéral sans se rappeler qu’il est composé d’hommes et de femmes, détenus et professionnels, dont les destins sont profondément marqués par cette expérience de l’enfermement.
Il décrit les différentes étapes d’une incarcération. L’entrée en prison est progressive, entourée de précautions (« une oasis »), la sortie est souvent plus brutale, mal accompagnée par manque de moyens, surtout pour les étrangers sans papiers.
Il porte un regard sans concession mais bienveillant et respectueux sur les personnels de détention qui exercent « un métier en quête d’honneur » dans des conditions particulièrement difficiles. Et notamment les surveillants qui, pour la plupart, passeront en prison une plus grande partie de leur vie que les détenus dont ils partagent le même espace-temps.
On trouve dans le livre une analyse originale de la vie sociale, mais aussi politique et économique de certains objets comme le téléphone, le tabac, ou l’œilleton de la porte de la cellule, qui montre l’importance de « détails » qui prennent dans le contexte contraint de la prison une place démesurée. L’auteur nous explique que le droit en prison a évolué et comment les droits du détenu peuvent être aussi utilisés pour imposer l’ordre et la discipline.
La « sursuicidité » carcérale française et la relation réciproque entre troubles psychiatriques et prison font l’objet d’analyses passionnantes11, d’autant plus que « la proportion des malades mentaux semble plus élevée dans les prisons françaises que dans les prisons des autres pays occidentaux » (p. 445). Existe-t-il un lien entre l’augmentation des places en prison et la diminution des lits en psychiatrie ? Il serait intéressant de faire la même recherche avec la baisse concomitante des places en centres d’hébergement et de réinsertion sociale (Chrs). La prison deviendrait-elle le lieu où sont prises en charge la maladie psychiatrique lourde et la grande misère ?
Didier Fassin fait enfin le procès argumenté du quartier disciplinaire, « cachot moderne, survivance de la préhistoire de l’institution pénitentiaire » (p. 451), responsable de troubles psychiatriques et de suicides. De même que la prison reste la peine de référence judiciaire, le quartier « disciplinaire » reste la peine de référence pénitentiaire. Malgré l’apport des sciences humaines qui remettent en cause l’efficacité d’un durcissement des peines,
les maisons d’arrêt françaises […] penchent plus vers une version douce des prisons ultra-sécurisées états-uniennes que vers les prisons ouvertes scandinaves.
Et pourtant les événements récents nous ont montré que l’emprisonnement ne protégeait pas forcément la société, quand ce n’est pas l’inverse qui se produit. Mais la fonction rétributive de la prison prend toujours le pas sur sa fonction utilitariste.
Pour la société, l’emprisonnement doit rester un châtiment.
La conclusion est sans appel :
L’ultime vérité de la condition carcérale, s’il en existe une, réside donc en ceci que la prison est un lieu vide de sens et que ceux qui y sont enfermés font progressivement et indéfiniment l’expérience de cette vacuité. La peine, au sens fort du mot, c’est cet apprentissage.
À une époque où des polémiques indigentes et malhonnêtes entourent l’évolution de la politique carcérale en France, ce livre sera utile non seulement aux acteurs professionnels de la chaîne pénale mais aussi à tous les citoyens qui veulent mieux comprendre notre société car la prison, comme nous le démontre brillamment Didier Fassin, en est vraiment le miroir.
Christian Mongin
Edwy Plenel, Pour les musulmans, Paris, La Découverte, 2014, 134 p., 12 €
Après Dire non publié en 2014, Edwy Plenel livre une nouvelle alerte en forme d’essai avec Pour les musulmans et prolonge ainsi ses partis pris sur Mediapart. Son propos répond à un discours différentialiste porté, banalisé et légitimé par des personnalités comme Alain Finkielkraut, Renaud Camus ou Éric Zemmour. Si Plenel trouve quelques circonstances atténuantes à la frange déshéritée de la population lorsqu’elle est amenée à adhérer à ces idées, il estime que « plus souvent que la vieillesse, la notabilité est un naufrage » (p. 13) et reproche ainsi à un intellectuel comme Finkielkraut sa dénonciation des « bons sentiments » de l’antiracisme.
Ce discours, qui se présente souvent comme faisant fi des tabous et du politiquement correct, érige les musulmans en boucs émissaires de nos doutes, comme naguère les juifs. Porté par des responsables politiques au sommet de l’État, il expliquerait la libération de propos autrefois difficiles à assumer publiquement :
Racisme et xénophobie ne sont pas de génération spontanée, mais le produit d’une politique qui s’y abandonne.
Le registre aurait évolué d’un racisme biologique à un racisme culturel défendu au nom de la liberté d’expression, de la laïcité ou des droits des femmes. Cela ne changerait rien à l’affaire :
Le racisme est une monstrueuse poupée gigogne qui, une fois libérée, n’épargne aucune cible.
L’islamophobie se substitue à l’antisémitisme et place l’extrême droite au centre du jeu politique alors que droite comme gauche ont légitimé les questionnements du Front national. L’identité en vient à dominer le discours politique au détriment de l’égalité.
L’alarme de Plenel pourrait s’appliquer à toute autre minorité stigmatisée et s’inspire d’ailleurs d’une lettre d’Émile Zola, intitulée « Pour les juifs ». Le fondateur de Mediapart évoque longuement le souvenir de l’affaire Dreyfus, la responsabilité de la presse dans le climat de la période et le nécessaire refus de l’amalgame injuste entre une population et quelques individus. Il met ainsi en garde contre les prophéties autoréalisatrices qui adviennent à la suite de la stigmatisation, comme l’illustre la formule zolienne :
À force de montrer au peuple un épouvantail, on crée le monstre réel.
La respectabilisation d’un discours qui hiérarchise les civilisations en fonction d’une prétendue supériorité, notamment par Claude Guéant et Nicolas Sarkozy, signe le début de la fin d’une certaine conception de la démocratie et serait annonciatrice de la persécution de minorités. La droite, engagée dans une course électoraliste avec l’extrême droite, remettrait en cause son ralliement à la République, opéré à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Un colonialisme mal digéré unirait inconsciemment droite et extrême droite. La gauche n’est cependant pas exempte de reproches, puisque Manuel Valls reprend à son compte le discours anti-islam de Sarkozy quand il parle d’un « ennemi intérieur ». Plenel dénonce la continuité des politiques étatiques d’exception fondées sur la peur, qui ont pour conséquence la réduction des libertés.
Il conviendrait alors de réinterroger notre modèle actuel d’intégration qui repose sur l’assimilation, considérée par Plenel comme une injonction à nier son origine. La République devrait reconnaître la réalité de ses minorités et parier sur la compatibilité de leurs spécificités avec ses valeurs. Il en va de l’avenir de la démocratie :
Sous toutes les latitudes, le sort fait aux minorités dit l’état moral d’une société.
Plenel, lecteur de Sartre, considère en définitive l’antisémitisme, l’islamophobie ou plus généralement le rejet de l’autre comme les traductions d’une peur du monde. Avec le sens de la formule, la profondeur donnée à ses analyses et l’érudition qui le caractérisent, il invite à penser une nouvelle politique d’intégration fondée sur l’empathie et plus apte à négocier une voie entre promotion de l’universel et prise en compte du singulier. Faut-il y lire un appel à embrasser le multiculturalisme à l’anglo-saxonne alors que certains des pays qui l’ont adopté, la Grande-Bretagne notamment, remettent en cause sa réussite ?
Benjamin Caraco
Pierre-Jean Luizard, Le Piège Daech. L’État islamique ou le retour de l’Histoire, Paris, La Découverte, 2015, 188 p., 13, 50 €
La rapidité avec laquelle le groupe appelé « État islamique » s’est imposé en Irak a surpris les opinions publiques européennes. Historien spécialiste de la région, Pierre-Jean Luizard montre ici clairement que la montée en puissance de Daech s’explique, dans un pays déstabilisé par l’intervention américaine de 2003, par la confessionnalisation des conflits politiques, puis leur militarisation.
Le mouvement utilise en effet le mécontentement des sunnites écartés du pouvoir qu’ils monopolisaient depuis la naissance du pays. Quand les Britanniques, après le partage de l’Empire ottoman à la suite de la Première Guerre mondiale, s’imposent dans la région, ils appuient leur pouvoir sur les élites administratives ottomanes (sunnites) et privent les chiites irakiens de tout accès au pouvoir. À l’inverse, les Américains veulent reconstruire l’Irak après Saddam Hussein en organisant un partage du pouvoir avec les chiites, ouvrant la voie à une exacerbation des références identitaires, aggravée par les tensions régionales, notamment l’effondrement de la Syrie voisine.
C’est en franchissant la frontière syrienne, symbole de l’héritage des puissances mandataires (ligne Sikes-Picot), que Daech s’est imposé localement et a trouvé un message de propagande à destination des jeunes en voie de radicalisation, notamment en Europe. Pour l’historien, les images de violence extrême (exécutions sommaires, décapitations, lapidations…) sont un « piège » pour impressionner les opinions occidentales et les impliquer dans le conflit alors que nous ne sommes pas capables de proposer une stratégie de rechange aux populations locales (le sort des chrétiens d’Orient est évoqué avec un froid réalisme : les djihadistes ayant prévu de leur imposer le statut traditionnel de dhimmis, ils ne devraient pas, en principe, être éradiqués…).
La force de Daech est de ne dépendre d’aucun État : il peut déstabiliser tour à tour chacun des acteurs régionaux et, pour l’auteur, il a, en réalité, déjà préparé l’effondrement irréversible des États minés depuis longtemps par leur violence interne. Le retour historique sur les failles internes de l’Irak et de la Syrie s’élargit donc en une analyse de la déstabilisation de toute la région (Liban et Jordanie, mais aussi Turquie et Arabie saoudite). Si Daech représente le nouvel acteur qui polarise l’imaginaire du djihad global, il est aussi celui qui précipite un effondrement historique des États autoritaires en bout de course. Mais, bien qu’il revendique l’occupation d’un territoire (contrairement au terrorisme déterritorialisé d’Al-Qaïda), il ne fixe aujourd’hui aucune frontière pour mieux préserver sa capacité d’influence – influence dont témoignent les allégeances que reçoit le groupe jusque sur le continent africain.
Faut-il en conclure que l’abstention est le moins mauvais scénario pour les États occidentaux ? L’historien ne les presse guère à agir, même s’il craint une réhabilitation par défaut de Bachar al-Assad. Mais faut-il vraiment craindre une nouvelle intervention occidentale, alors que les dissensions internes paralysent les diplomaties européennes et américaines ?
Marc-Olivier Padis
Pierre Berthomieu, Hollywood. Le temps des mutants, Pertuis, Rouge profond, 2013, 736 p., 50 €
Le talent de l’auteur, dans ce dernier volume d’une histoire des formes du cinéma hollywoodien, véritable album riche de près de 3 000 illustrations, réside dans sa faculté à trouver des résonances entre les images, ce qui témoigne d’une conscience esthétique globale. Ainsi, se plaçant sous l’influence de Hegel, Berthomieu ouvre son premier chapitre sur une comparaison entre J. Edgar de Clint Eastwood et le Mépris, les deux œuvres montrant dans leurs premières minutes un plan sur l’art statuaire (un masque mortuaire/un Dieu grec). De même, dans ses analyses des deux films récents de Terrence Malick (The Tree of Life, À la merveille12), l’auteur parvient, dans le choix de ses photogrammes, à mettre en concordance les images entre elles : celles de corps, de paysages, de couples…
La liste de ces correspondances picturales serait trop longue (voir également la mise en évidence des obsessions géométriques de Christopher Nolan, les symétries de la profondeur de champ dans There Will Be Blood ou les plans de visages semblables chez Tim Burton), mais il est évident que l’expérience de lecture confine à celle d’un spectateur de cinéma. Le cinéphile convoque ses propres souvenirs, et grâce au livre dans ses mains, identifie avec une plus grande évidence les liens formels entre les films. Malgré ses attaques contre la critique française (en particulier au sujet du sacre de Citizen Kane comme plus grande œuvre du cinéma), il applique une réelle politique des auteurs, dans sa défense de l’œuvre intégrale de Spielberg (des pages entières sur Cheval de guerre, film souvent négligé), De Palma (retour sur Passion, assassiné par nombre de critiques à sa sortie), ou Coppola (une longue analyse de Twixt, laissé de côté par nombre de cinéphiles).
Admirateur absolu du système hollywoodien, Berthomieu s’attelle à réhabiliter l’ensemble de l’œuvre de Tim Burton, ou encore à mettre en avant les apports de Robert Zemeckis (pionnier de la 3D, introducteur d’une veine comic book dans ses productions). Loin de blâmer la disparition de la pellicule 35 mm, il explique au contraire à quel point les « voyants » (la génération du Nouvel Hollywood, celle de Scorsese ou de De Palma, objet d’un précédent volume) s’approprient les nouveaux outils, numériques ou informatiques, pour créer les « mutants » du titre. Plus encore, connaisseur et amateur de cinéma de genre, il défend l’intégralité de la saga Star Wars, y compris ce qu’il nomme la « trilogie républicaine » (les trois premiers films dans la chronologie, aussi appelée la prélogie). Ce faisant, il s’écarte d’une certaine cinéphilie, composée de fans quasi intégristes, qui rejette unilatéralement toutes les œuvres en dehors de la trilogie originale. Berthomieu vise à penser George Lucas comme un vrai cinéaste, ou plutôt comme l’idéal du filmmaker, à différencier d’un director, via le rappel de sa quête d’indépendance, de sa formation dans le cinéma expérimental, et même de son rapport quasi parallèle avec Coppola : le premier tourne une séquence dans le Parrain, le second produit Thx 1138, les deux créent leur propre studio, Lucasfilm et American Zoetrope, et préparent ensemble pendant plusieurs années Apocalypse Now. Ils furent par ailleurs les premiers à imaginer une production autonome, assistée de dispositifs électroniques, permettant une réduction des coûts et une liberté de création inconcevable à l’âge classique des studios (Coppola visualise ses rushs dès 1981, le Parrain III est monté sur un programme informatique).
Est davantage critiqué un cinéaste comme Tarantino : l’auteur lui reproche de se complaire, au sein de ses deux derniers opus (Inglourious Basterds et Django Unchained), dans un curieux mélange entre modernité du propos (références, caméos d’acteurs comiques ou de séries B, violence quasi burlesque, recherche permanente du bon mot, voire d’une certaine ironie) et classicisme de la forme (photographie soignée, sujets historiques sérieux, étalement des scènes dans le temps, longue durée des films). Le choix même de ce décalage desservirait les films, aux prétentions mémorielles et revanchardes (les juifs tueurs de nazis, les Noirs dominateurs des Blancs), cependant que l’aspect visuel immaculé trahit sans le vouloir les influences de Tarantino : aucun western italien ne possède une image aussi nette et travaillée que celle de Django Unchained. Par conséquent, celui qui fut le porte-étendard du cinéma indépendant, dès Reservoir Dogs (sorti en 1992 avec un budget de 1, 2 million de dollars), serait devenu un maître malgré lui, créateur d’œuvres toujours plus longues et coûteuses, mais désormais rétives à l’innovation, productrices d’icônes bien moins transgressives. Alors même que Boulevard de la mort, par ses sautes de pellicules et ses effets de grains réels, rendait un hommage cohérent, sans prétention, mais avec une dimension ludique authentique, aux films de drive-in.
Car jamais les aspects purement formels du cinéma ne sont négligés par Berthomieu, qui décrit les types de caméras choisis par les réalisateurs (de l’adoption de l’Imax par Terrence Malick ou Christopher Nolan par exemple), les formats de projection (de l’utilisation travaillée du scope chez George Lucas) et sonores (depuis les expérimentations de Walter Murch, pionnier du 5.1 et du Dolby Stereo, monteur et mixeur du Nouvel Hollywood, jusqu’au 11.1, utilisé pour la première fois pour Red Tails, une production Lucasfilm). L’analyste parvient ainsi à concilier une exigence exhaustive (conclusion d’une trilogie, le volume boucle une histoire globale du cinéma hollywoodien sur près de quatre-vingts ans) placée sous le patronage de Hegel (Esthétique), et une approche à l’anglo-saxonne, fondant sa réflexion sur les témoignages de techniciens et les articles de la presse spécialisée. Il est de plus l’un des très rares, en France, à défendre des créateurs comme Bryan Singer ou Christopher Nolan. Sa cinéphilie s’affirme comme une quête de la « sidération spectaculaire », d’une expérience totale de spectateur, en suspension d’incrédulité devant toutes les formes du cinéma. Jamais élitiste, comme marqué par une dimension enfantine (intérêt pour tous les genres, en particulier la science-fiction, les récits initiatiques et les films de superhéros, acceptation de l’artificialité), son livre nous offre des ouvertures inédites pour l’étude du cinéma américain, en tant qu’enfant de l’entertainment et des ambitions artistiques.
Louis Andrieu
Pascal Quignard, Sur l’idée d’une communauté de solitaires, Paris, Arléa, 2015, 96 p., 8 €/Hélène Raveau, Les Choses d’en-haut, Paris, Salvator, 2015, 160 p., 13, 90 €
Deux ouvrages d’hommage à Port-Royal – à la résistance sans failles, au refus d’une société superficielle et lâche, à l’extrême rigueur, à la passion, à la solitude. Étonnant retour de Port-Royal, l’année du tricentenaire de la mort du roi persécuteur : une revanche ? C’est que pour Hélène Raveau, « ce lieu manque depuis trois siècles ». Et, chez Pascal Quignard comme chez Hélène Raveau, le désir d’une renaissance de ce lieu, de ses valeurs, du paradoxe extrême d’une « communauté de solitaires ». Chez tous deux, le sentiment de l’insupportable : « Être nés et vivre dans une fin de monde », dit Hélène Raveau, un monde où le « Allons mon cœur ! » de Rodrigue est une exclamation « qu’aucune bouche d’aujourd’hui ne pourrait proférer, puisqu’il s’agit d’honneur ! » Et, chez Pascal Quignard, le rappel d’un temps aux antipodes du nôtre, où était inscrit Dsg sur les œuvres, formule que nous ne comprenons plus : Deo soli gloria (la gloire est pour Dieu seul). Un temps et un monde où l’on disait « monsieur » aux écoliers, aux pauvres, aux amis.
Deux ouvrages très différents, qu’unit toutefois un même sens de l’écriture fragmentaire et de la brièveté, choix dont la justesse ici s’impose, s’agissant de chanter des ruines. Avec ces conférences, ici rassemblées, prononcées sur le lieu même de Port-Royal, Pascal Quignard continue une œuvre dont l’ensemble pourrait être qualifié d’autoportrait, à la Montaigne. Chaque livre, dont celui-ci, tisse des liens avec l’ensemble et évoque, comme le faisait Malraux dans ses Antimémoires, les personnages des autres livres – dont un certain nombre ont à voir, et beaucoup, avec Port-Royal. Toute l’œuvre de Quignard est un témoignage – sur l’étrange statut existentiel d’un écrivain singulier, sur ce « solitaire » par excellence ; extrême solitude de la création, sans quoi on ne saurait parler d’écriture, ni de musique (voyez Sainte-Colombe) ; autoportrait au sens biographique aussi, dans l’évocation de quelques êtres essentiels, du grand-père qui était « le maître des étymologies », et a su faire découvrir à son petit-fils, avec la marche en forêt, l’aperçu de bêtes sauvages, autres avatars des solitaires (« Passaient les bêtes grises, / marcassins, ragots, laies, solitaires ») à l’ami, Emmanuel Hocquard, lui aussi témoin de la « rareté ».
L’appel à Port-Royal est animé ici par la conscience désespérée de la vulgarité du siècle où toute une civilisation se meurt, où la langue agonise, où les solitaires n’ont plus leur place, ceux qui osaient, comme Jacqueline Pascal, sœur de Blaise, poétesse et religieuse, s’arracher au monde pour entrer en religion. Alors il faut les chanter, rappeler leur existence, celle de ceux qui les aimaient :
Partout des ermitages, des solitaires, des tâches minuscules, des silences.
Ils existent encore pourtant, ces solitaires :
Tous ceux qui lisent sont seuls dans le monde avec leur unique exemplaire. Ils forment la communauté mystérieuse des lecteurs.
L’improvisation musicale est un autre exemple de cette expérience de solitude extrême, de plongée dans l’extraordinaire – au sens étymologique (« Les extraordinarii désignaient au sens strict, à Rome, les hommes “tirés des rangs” ») :
On quitte la partition. […] On plonge dans la nuit du cosmos comme un plongeur dans la mer Tyrrhénienne.
Il y a en nous tous, peut-être, irréductible, un « nucleus de solitude », un sanglier solitaire, qui est comme le « sanglot sanglant des bois noirs et mouillés ».
Les ruines de Port-Royal revivent ici, en épaves « pêle-mêle, dirait Gracq, sur la grève d’un galion porte-trésors ». Un mysticisme sans religion, plus taoïste que chrétien, habite ce livre, où Pascal Quignard se fait un peu le clerc, le copiste médiéval des couvents, sauvant en les multipliant les textes « civilisés » de l’Antiquité – en attendant des temps meilleurs qu’il savait ne pas être destiné à voir. De fait, ne sommes-nous pas un certain nombre à vivre, toutes proportions gardées, la même expérience, le même sentiment ?
Port-Royal, pour Hélène Ravaud, c’est la force des « choses d’en haut », expression tirée d’une Épître de saint Paul aux Colossiens. Et ces choses d’en haut, clairement chrétiennes ici, exigent de la part des fidèles, d’une fidèle, une véritable résistance, engagée dans le siècle. Il faut lutter :
Être l’ennemi des autres est tout à fait chrétien. Je n’ai pas dit de l’autre.
Ainsi imagine-t-elle, dans un récit fictif, une jeune femme venant et revenant à Port-Royal – dans le simple musée qu’il est aujourd’hui –, dans l’intention de ranimer la foi perdue et de reconstituer une « communauté de solitaires » au service de Dieu. Aventure fictionnelle où se recrée, revit, s’impose un nouveau Port-Royal, dans un univers politique et gouvernemental français qui n’est pas sans faire penser à celui de Houellebecq dans Soumission, et qui se montre totalement lâche et perplexe devant le phénomène religieux – surtout quand il est chrétien. Une sorte de rêve ou de fable symbolique, en brisures, en pointillé, pour poser, au-delà de la question politique, celle de la tiédeur spirituelle, de l’incompréhension croissante des choses très « hautes », de la beauté signifiante de la liturgie, de la foi qui renverse les montagnes et relève des ruines. L’auteur rappelle l’ignorance galopante en France de notre culture religieuse : de jeunes adultes « n’avaient jamais entendu louer Dieu » ; on les devine stupéfiés devant « ces femmes lancées sur un vaisseau sans voiles ni gouvernail sur le plein océan de la divine Volonté ». Livre inspiré, où l’écriture fragmentaire connaît des fulgurances dignes de son sujet. Et la prière nous touche, qui nous renvoie à notre désarroi actuel devant une histoire qui se fait de plus en plus sans les peuples :
Vous, enfermées vives dans la grâce, […] attirez sur l’Histoire, qui nous remplit d’amertume et d’effroi, l’infinie miséricorde de notre Dieu.
Chantal Labre
Gaïto Gazdanov, Une soirée chez Claire, Paris, Viviane Hamy, 2015, 170 p., 18 €
Ce premier roman de Gaïto Gazdanov qui, dès 1930, date de sa parution en langue russe, le propulse comme une figure majeure de la littérature de l’émigration, séduit par l’alchimie entre une langue fluide, une écriture sobre et la profondeur des thèmes abordés. L’intrigue est simple : le narrateur, alter ego de l’écrivain de 27 ans – il a connu des deuils familiaux similaires, a aussi combattu dans l’Armée blanche et trouvé refuge à Paris – renoue avec son amour de jeunesse, Claire, une Française rencontrée au lycée en 1917 à Kislovodsk. La concrétisation de ce fantasme qui l’habite depuis une dizaine d’années libère un flot incontrôlé et anarchique de souvenirs. Inscrite en creux de l’évocation des événements marquants de sa vie se glisse une méditation poétique sur la mort, la quête identitaire, l’exil, la qualité du lien à autrui et la frontière entre réalité et fiction.
Par de petites phrases ciselées, Gaïto Gazdanov rend sensible le cheminement du héros, Nikolaï Sossiédov. À la fois respectée dans ses grandes lignes et bousculée par des digressions induites par la puissance suggestive des mots, la dimension chronologique du récit propose un voyage éclairé à travers la Russie. Le cheminement du narrateur, de son enfance à son passage dans le corps des cadets, de l’influence de ses maîtres et des échanges tumultueux avec ses camarades de lycée à son engagement militaire volontaire, devient emblématique d’une certaine vision des années qui précèdent la révolution et de la révolution elle-même.
Gaïto Gazdanov excelle à sonder les émotions parfois contradictoires de son héros. Des séquences pudiquement racontées aident à pénétrer dans l’intimité de la cellule nucléaire : le père tendre et patient, merveilleux conteur d’aventures en mer, qui meurt quand Kolia a huit ans ; la mère, réservée et stoïque, passionnée de littérature, qui ne sourit qu’au père ; les deux sœurs brillantes et douées qui succombent à la maladie.
Au gré de ses associations d’idées, le narrateur convoque ou congédie sur la scène de sa mémoire les acteurs de ses errances affectives dans les contextes familiaux, scolaires ou militaires qui ont été les siens. Des noms fusent, des figures s’imposent : le grand-père chez qui il passe les vacances d’été dans le Caucase, l’oncle Vitali, capitaine de cavalerie dans les dragons, enfermé dans une forteresse pour avoir insulté un supérieur, à qui il se confie lors de son engagement militaire, le peintre Severny, communiste et membre du Parti, le soldat Koptchik, méprisé car paresseux mais admiré car capable de trouver une parole apaisante pour le pointeur du canon, blessé à mort. Les lieux surgissent avec leurs particularités, leurs paysages spécifiques, leur faune définie : Saint-Pétersbourg où sa mère a grandi, Minsk où il a vécu avec ses parents, tous les territoires traversés par La Fumée, ce train blindé dont il a rejoint l’unité d’artillerie, Sébastopol, la Crimée, la mer Noire.
La subtilité de Gaïto Gazdanov est, par cette profusion même de détails, d’autoriser les personnages annexes à exister indépendamment du narrateur et de décupler la portée des anecdotes rapportées. La personnalité étrange d’Elisabetha Mikhaïlovna qui, à Djankoï où stationne le train, se donne, comme tant de femmes esseulées, aux soldats, mais parle littérature, déclame des vers, échange des propos sur la langue avec le philologue Lavinov, perdure même quand le narrateur l’a gommée de son espace intime. Le chagrin muet de son père quand il découvre son ami fonctionnaire mort d’une balle tirée de son fusil résonne comme un appel à chercher au-delà du seul étonnement ressenti par le narrateur enfant.
Dans ce passé restitué sans recours aux analyses psychologiques ou aux jugements de valeur, l’histoire du narrateur pourrait s’apparenter à une succession d’instantanés éphémères, de métamorphoses insolites. C’est le filtre de l’imaginaire qui donne toute son épaisseur aux sentiments et aux affects. L’image de Claire, présente à chaque moment du récit, comme si le narrateur se construisait dans l’attente de son apparition, permet à Gaïto Gazdanov de jouer sur le décalage entre la part de réel et de fictionnel. Même confortée par des citations et des références à des textes religieux, littéraires ou politiques, la narration du quotidien semble s’échapper pour acquérir sa vraie dimension dans une rêverie mélancolique qui révèle des questionnements plus fondamentaux.
La part du hasard dans une trajectoire humaine, la capacité d’un individu à saisir sa chance, la fragilité de l’amour, le sens de l’abnégation, la difficulté de l’exil, la culpabilité face à des vies détruites ou usurpées, la prégnance de la mort sont autant de paramètres qui retentissent implicitement à travers les silences du narrateur. Définissant l’univers de Gaïto Gazdanov, ils se retrouvent dans ses romans ultérieurs, toujours en partie autobiographiques, et justifient la redécouverte de l’écrivain, décédé en 1971 sans avoir revu son pays. Chemins nocturnes13 approfondit le sentiment de l’exil à travers les pérégrinations d’un émigré russe chauffeur de taxi ; Éveils14 questionne les motivations du sacrifice par amour ; le Spectre d’Alexandre Wolf15 et le Retour du Bouddha16, sous forme d’intrigues policières, complètent le portrait de la diaspora russe avec en toile de fond une interpellation sur la mort.
Le charme d’Une soirée chez Claire tient en la fragilité du regard que le narrateur porte sur son amour. Une forme d’innocence l’engage à se perdre dans ces élans de l’âme que deviennent ses souvenirs, loin de la construction identitaire à laquelle il aspire : « J’étais déjà à l’extérieur de mon existence » (p. 123).
Sylvie Bressler
Imre Kertész, L’Ultime Auberge, Traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, Arles, Actes Sud, 2015, 315 p., 22, 80 €
« Le Diable a tout éteint aux carreaux de l’Auberge » : on pense à ce vers du poème de Baudelaire, « L’Irréparable », en refermant le dernier « roman » de Kertész : « L’Ultime Auberge, opus magnum ultimum… L’histoire de ma mort… », présenté comme « le couronnement » de son œuvre. Alors, prenons l’auteur au mot et faisons-lui l’hommage d’une lecture sans complaisance. Prenant au sérieux les furtives allusions à ce qui serait une réception difficile de cette œuvre, dérangeante parce que susceptible de blesser « les lecteurs contemporains » (« je sais, ce sera difficile à vendre… »), commençons par regarder en face ce qu’il faut bien appeler un impudent « déboutonnage », mauvais signes des crises graves que traversent les deux Europes.
Comme dans son admirable Un autre. Chronique d’une métamorphose17, Kertész poursuit sa méditation sur le statut irréductible à toute identité du juif européen qu’il continue à vouloir être ; la passionnante relation de son séjour à Jérusalem est l’occasion de revenir sur son statut de « juif symbolique », fervemment amoureux d’une civilisation occidentale menacée, mais apatride, hérissé, on le sait depuis Kaddish18, contre toute idée de filiation. Soulignant l’importance de ce statut dans l’histoire de la culture européenne, il en déplore la lente disparition dans « l’histoire moderne de la judéité ». Sa seule identité : l’écriture, ses seules armes : le style, « l’attention aux phrases » ; bref, l’œuvre contre la crise du langage.
Mais une antienne court dans ces deux séries de « Notes » qui constituent l’essentiel de l’œuvre : « Secrets dévoilés », « Le Jardin des trivialités », notes dont la responsabilité incombe sans la moindre ambiguïté à Kertész, dans son rapport aux autres, à la Hongrie, à l’Europe, à lui-même, à Primo Levi (« cet écrivain somme toute médiocre… »). Elle a beau être dictée sincèrement par ce « sentiment de catastrophe » d’une deuxième extermination imminente qui menacerait les juifs, tous les juifs, on est consterné de lire ces tirades brutales, haineuses, racistes, contre « l’âme abjecte des peuples vaincus – les Arabes », ces attaques contre « les juifs libéraux de gauche », traités de « vermine fugitive », de « rats rouges et gras », au prétexte qu’ils protestent contre la politique d’Israël.
Plus graves encore, ces propos sur cette « Europe qui s’aplatit devant l’invasion de l’Islam », qui paie de sa décadence et de son effondrement culturel « sa politique libérale et puérile de l’immigration », l’échec de « cette chose appelée le multiculturalisme ». Sans parler de ces étonnants raccourcis sur l’histoire des relations entre l’Europe et la « tyrannie orientale », qu’on ne trouve même plus dans les manuels les plus archaïques. Un passage insoutenable évoque les « indignes Palestiniens » qui se feraient exploser moyennant rétribution à leur famille.
« Les écrivains s’embourbent souvent dans leur autobiographie » à l’approche de la mort ; de fait, l’Ultime Auberge est un texte « brouillon », production d’un écrivain qui « farfouille », « picore » dans les « vieux fichiers » de son ordinateur, pratique le collage de textes, fait dialoguer ses œuvres antérieures avec le projet romanesque en cours. En cela, il est un témoignage émouvant et précieux du déclin physique d’un auteur qui n’en finit pas de guetter avec cruauté les signes de la vieillesse et de la maladie ; davantage encore, il est le laboratoire expérimental d’un épuisement de l’élan créateur, avec son rythme rhapsodique, fiévreux : « Ça démarre, ça s’arrête, ça démarre, ça s’arrête. » L’écriture, allergique au récit, fonctionne comme un « véritable palais des glaces, cachette secrète » d’un roman qui est censé « s’élaborer sous les yeux du lecteur », exhibe son combat entre « subjectivité radicale » et « extrême absolu de l’impersonnel » ; combat repris dans l’une des deux brèves ébauches romanesques, qui met en scène un certain docteur Sonderberg aux prises avec le personnage biblique de Lot. Mais, en la matière, n’est pas Gide ou Proust qui veut, et ce que Kertész avance comme une œuvre exigeant « une forme exceptionnelle » n’est jamais que ce ressassement d’écriture, enregistrement sismographique d’un roman potentiel qui ne s’écrira pas, faute d’avoir trouvé son « logiciel ».
Restent les membra poetae disjecta, ces morceaux épars d’un autoportrait à la fois attachant et irritant. Jusqu’à la fin, un subtil dosage est entretenu entre la revendication orgueilleuse d’une œuvre qui a obtenu « le gros lot du prix Nobel », une œuvre qui appartient à cette littérature juive orientale, que, après Kafka et Celan, Kertész se flatte de prolonger, et l’autodérision désespérée du constat : « Tout est fini… j’ai tout raté » ; lamento incessant sur la « contre-vie » d’un « vieil arriviste », « vieux schnock », « pantin de l’holocauste » ; un désastre dont serait responsable une neuve renommée dont il se dit accablé, dans le moment même où on le pressent comblé…
Car Kertész, amoureux du secret, s’arrange pour avancer masqué, rendre indécidable la part – incontestable – d’un cabotinage littéraire à la limite du supportable, et celle, plus douloureuse, d’une aliénation à soi-même : « Est-ce que je me manipule moi-même ? », d’une terreur lucide devant la mort, « notre dernière propriété », dont rien ni personne ne doit nous priver. Restent surtout ces mini-reportages où il retrouve ses « facultés plastiques », son « art de la figuration ». Ses libres escapades avec son épouse dans ces villes européennes qu’il aime tant, au printemps, en automne, à l’aube, au crépuscule. Berlin, bien sûr, sa « vraie » patrie, mais aussi Vienne, Rome, Madrid, Venise, New York où il s’était juré de ne jamais mettre les pieds – les Américains sont coupables à ses yeux de vouloir détruire l’esprit de la culture européenne –, et où on le retrouve finalement, geignard et heureux d’être reçu et fêté… Son amitié avec les musiciens, difficile et curieuse avec Ligeti. Les belles soirées musicales à l’occasion des concerts donnés sous la direction de Barenboim (la musique apparaît bien comme la seule catharsis dans cette « dégringolade générale de l’humanité »). Une capacité à retrouver, comme dans Un autre, une « réceptivité à la folle beauté de la vie, à moi-même ».
Des respirations heureuses dans « l’ultime variation sur lui-même » de cet écrivain juif européen, au terme de l’itinéraire que l’on sait, depuis sa libération de Buchenwald et ses années passées à l’ombre de régimes hongrois détestés. Mais l’« Exit » qui clôt définitivement l’Ultime Auberge évoque encore « la géographie de la mort ». Comme si « l’amour ironique de la vie » devait toujours tragiquement compter avec le sentiment éprouvé depuis l’enfance du « complot ourdi contre ma vie », très vite confirmé par Auschwitz, ce toujours monstrueux impensé de l’histoire.
Cécilia Suzzoni
Brèves
Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine, Arles, Solin/Actes Sud, 2015, 180 p., 18 €
D’où vient la nouvelle idéologie politique promue par Poutine ? Dans une ambiance patriotique et militaire, un nouveau discours est diffusé par le Kremlin, dont la cohérence ne va pas de soi : pragmatisme économique, dénonciation de l’Occident décadent, réhabilitation des temps soviétiques et du stalinisme, rôle de protection vis-à-vis des minorités russophones au-delà des frontières… Le pari de cet ouvrage, qui reste toujours nuancé, est de prendre au sérieux les références idéologiques et philosophiques qui affleurent dans les discours officiels. L’histoire des idées ne conduit pas, comme on pourrait facilement s’y attendre, à mettre en évidence une nouvelle reprise de l’opposition ancienne entre occidentalistes et slavophiles. L’occidentalisme, certes, est très affaibli, mais une référence trop étroite aux origines slaves de la Russie ne convient pas aux ambitions impériales du régime actuel (comme on le voit en Ukraine, avec l’annexion de la Crimée). Si l’on peut identifier une idéologie nouvelle, c’est celle de l’« eurasisme », binôme théorique de la volonté de fédérer un nouvel ensemble géopolitique autour de la Russie (le Kazakhstan et la Biéolorussie ont signé en mai 2014 leur entrée dans l’« Union eurasiatique »… sans l’Ukraine). La Russie, elle aussi, veut faire partie des puissances asiatiques montantes… Faut-il s’inquiéter de ce bric-à-brac théorique qui promeut une « voie russe » de la démocratie ? De médiocres propagandistes en Russie mais aussi, curieusement, en France, impressionnés par l’image d’un pouvoir fort, ne manquent pas de s’en faire le relais. Mais, rappelle Michel Eltchaninoff, tout cela est bien loin de la grande tradition russe, littéraire et philosophique, qui suscite encore notre admiration.
M.-O. P.
Jean Rolin, Les Événements, Paris, P.O.L, 2015, 208 p., 15 €
Jean Rolin excelle dans deux genres littéraires qui, s’ils sont contrastés, ne sont pas antagonistes : les récits de voyage et les reportages de guerre. Il a parcouru la France du périphérique parisien comme il a suivi le cours des fleuves de l’Hexagone (voir la réédition de Chemins d’eau, qui date de 1980, en 2013) et il a arpenté les Balkans dans les pires moments. Bref, il peut marcher calmement… au milieu de la violence guerrière et de l’horreur. C’est pourquoi les Événements ne surprennent pas : le narrateur part du boulevard de Sébastopol, passe par la porte d’Orléans et la Vache noire à Arcueil avant de descendre plein sud jusqu’à Port-de-Bouc à travers le Massif central. Mais la France qu’il sillonne est la proie d’une guerre civile entre les miliciens du Parti des unitaires – appelés les Zuzus – et ceux du Hezb (un parti islamiste modéré) que la Finuf (Force d’interposition des Nations unies) cherche à contenir. Rolin a projeté sur la carte de France la Yougoslavie d’hier ou le Moyen-Orient d’aujourd’hui et il s’y promène sur des routes secondaires en géographe itinérant. De ce voyage étrange il tire deux réflexions d’un réalisme cru sur la guerre : « Premièrement, que le cœur de celle-ci […] peut être envisagé comme un certain volume d’air à l’intérieur duquel des morceaux de métal variables volent en tous sens à la recherche de chairs à déchiqueter et d’os à rompre. Deuxièmement, que l’activité humaine se poursuit, ou reprend, presque comme si de rien n’était. » Cet étrange récit qui oscille entre la cruauté, l’humour et l’indifférence n’a guère attiré l’attention après les événements de janvier 2015. Ce mélange de réel et de fiction est-il si insupportable ?
O. M.
Yves Jeanneret, Critique de la trivialité. Les médiations de la communication, enjeu de pouvoir, Paris, Éditions Non Standard, 2014, 766 p., 55 €
Spécialiste de sémiologie et des écritures médiatiques, l’auteur parle de la « trivialité » dans un sens particulier : il s’agit pour lui de la faculté des objets culturels à circuler à travers la société, c’est-à-dire à échapper au contexte de leur première apparition et à se transformer en se diffusant à de nouveaux publics et à de nouveaux usages. Ces processus nouveaux, qui affectent directement les formes reconnues de la « culture légitime », ne relèvent pas seulement d’effets technologiques : ce sont de nouvelles écritures sociales qui s’inventent. Yves Jeanneret décrit ainsi précisément les processus de culture, plus ou moins créatifs, qui accompagnent des logiciels (PowerPoint, Google Earth…), les réseaux sociaux ou encore la montée en puissance de nouveaux groupes économiques qui affectent de manière inédite ce qu’il appelle les « disciplines de l’archive » (écriture, édition, conservation, médias…). Il s’inquiète, finalement, de voir la force des industries qui exploitent les données personnelles livrées par les usagers au nom de l’expression de soi. Inquiétude sans doute pour la discipline sémiologique qui est la sienne, concurrencée par l’analyse statistique des données collectées en très grand nombre (big data, que l’auteur traduit par « grandes données »), mais inquiétude civique également, qui conduit Yves Jeanneret à s’interroger, dans le dernier mouvement de cette somme, sur la responsabilité des intellectuels devant des formes de « gadgétisation » de la culture.
M.-O. P.
Olivier Penot-Lacassagne (sous la dir. de), Back to Baudrillard, Paris, Cnrs Éditions, 2015, 264 p., 23 €
Baudrillard n’est pas mort. Colloques, articles, thèses se penchent sur tel aspect de son œuvre ou sur sa personnalité. Voici un livre choral orchestré par un spécialiste des avant-gardes, de la contre-culture et plus généralement des intellectuels. Des articles (de Fabien Danesi sur la pensée post-situationniste de Baudrillard, d’Olivier Penot-Lacassagne sur Baudrillard et Henri Lefebvre, de Benoît Heilbrunn sur le design, de Manola Antonioli sur Baudrillard et Derrida, de Ludovic Leonelli sur Matrix…) voisinent avec des entretiens (avec Michel Maffesoli, Michel Deguy, Bernard Stiegler, Philippe Dagen) et des rééditions d’interviews de Jean Baudrillard (avec Raphaël Bessis et Lucas Degryse ou Anne Laurent). Un auteur aussi prolixe qui s’intéressait à tout et développait un point de vue critique à la radicalité sans concession aussi bien sur la politique que sur la mode, sur la révolution que sur l’écologie, sur la philosophie que sur le capitalisme, ne peut être saisi en quelques textes, aussi talentueux soient-ils. La construction du livre est à l’image de l’œuvre de Jean Baudrillard (1929-2007), diverse et éclatée : des encadrés sur l’Association populaire franco-chinoise qu’il projetait en 1963 avec d’autres intellectuels, sur la revue Traverses, créée par François Barré, et sur les « destinées américaines » de Baudrillard complètent le livre, laissant en attente d’autres curiosités du lecteur. Quels ont été son audience, ses traductions, ses apports en sociologie et en philosophie, ses engagements politiques, son plaisir de la photographie, ses amitiés ? À suivre.
Th. P.
Cathy Jurado-Lécina, Nous tous sommes innocents, Paris, Aux forges de Vulcain, 2015, 205 p., 16 €/Ingrid Thobois, Le Plancher de Jeannot, Paris, Buchet-Chastel, coll. « Qui vive », 2015, 77 p., 9 €
Non sans lien avec notre numéro de mars-avril, « Aux bords de la folie », deux textes sortis récemment parlent du « plancher de Jeannot », un morceau de parquet gravé par un paysan béarnais au début des années 1970, devenu l’un des symboles de l’art brut et exposé à l’hôpital Sainte-Anne à Paris. De « Jeannot », on ne sait pas grand-chose, si ce n’est qu’il est parti en Algérie, qu’à son retour il a trouvé son père mort, et qu’il s’est peu à peu enfermé, avec sa mère et sa sœur, isolé du village, coupé du monde. C’est à la mort de sa mère qu’il se met à graver des mots sur le plancher autour de son lit, avant de mourir, lui aussi, quelques mois plus tard, à trente-trois ans ; et ce sont ces mots qui guident l’imagination des deux écrivains. Le texte d’Ingrid Thobois est un monologue de la sœur de Jeannot, Paule, elle aussi gagnée par la folie, qui tente de préserver sa famille de l’extérieur, de ne pas croire à la mort de la mère, de ne plus penser aux violences que son père lui a fait subir. Cathy Jurado-Lécina, elle, a imaginé un roman autour de la famille de Jeannot, toute une vie qui commence sous de beaux auspices, ceux d’un garçon doué, remarqué par son instituteur. Mais le père et la ferme reprennent le dessus, emprisonnent Jeannot dans une vie qu’il aurait voulu quitter, qu’il ne peut abandonner qu’en partant faire la guerre. Cette guerre qui, sans que l’on sache bien ce qu’il y a fait, laissera des failles béantes dans son esprit, qu’il tentera de combler en gravant dans le bois tous les mots qui le déchirent de l’intérieur.
A. B.
Antonio Moresco, La Petite Lumière, Lagrasse, Verdier, coll. « Terra d’altri », 2014, 128 p., 14 €
Le titre de l’ouvrage (la première traduction française de cet écrivain italien né à Mantoue en 1945) en dit long sur un récit où l’intensité de l’écriture est un combat en noir et blanc. Le noir, ce sont les labyrinthes nocturnes d’une nature montagnarde composée de racines, de végétaux, de pousses et d’arbres qui obscurcissent le monde, devenu une forêt vierge qui n’en finit pas de se métamorphoser. Pour le narrateur, en dépit des vols d’oiseaux et de leurs bruissements, il fait noir dans une maison isolée, une bergerie en ruine où ne se manifestent, éclats de blancheur inattendus, que de petites lumières, des lumignons rouges qui clignotent dans un cimetière, des lucioles sur la route, des extraterrestres imaginés sur un écran d’ordinateur par un étranger qui parle une novlangue… Mais une petite lumière lointaine tournoie sur elle-même dans un horizon lointain, celui d’une maison où le narrateur cherche à se rendre, une maison perdue où rôde un enfant mort, un survivant de là-bas qui donne la main à celui qui cherche la petite lumière. Le roman ne parle que de cela : la mort qui arrive dans le noir, dans un univers de forêt vierge inextricable et sans issue, est une petite lumière, comme un recommencement. Comme l’écrit Hannah Arendt : « Les hommes, bien qu’ils soient mortels, ne sont pas nés pour mourir mais pour commencer. » On attend la traduction d’autres textes de cet auteur qui écrit à la manière d’un métaphysicien taillant ses concepts.
O. M.
Thomas Römer, L’Invention de Dieu, Paris, Seuil, coll. « Les livres du nouveau monde », 2014, 352 p., 23 €
Spécialiste de l’Ancien Testament, l’auteur présente ici une enquête sur la transformation, qui s’étale sur un millénaire, d’un « dieu du désert vénéré par des groupes nomades » en un Dieu unique. Que disent les travaux archéologiques et historiques sur la naissance du monothéisme et l’exégèse biblique sur la naissance du nom imprononçable du Dieu unique ? Ce bel exemple d’histoire critique met en valeur la singularité de la religion d’Israël, un ensemble de populations disparates, souvent en conflit, qui construit progressivement son identité autour de son roi, de son Temple et de son territoire. C’est pourquoi les défaites militaires, la première destruction du Temple et surtout les déportations successives à Babylone constituent pour Thomas Römer l’expérience décisive. Comment en effet expliquer que le dieu d’Israël apparaisse moins puissant que les divinités babyloniennes, puisqu’il n’est pas capable de protéger son peuple ? L’élaboration théologique originale qui s’accomplit dans l’exil, expliquant un projet de Yhwh pour son peuple dans l’histoire, initie une synthèse des traditions littéraires rivales et rend concevable un dieu unique et même exclusif. La situation d’exil et la confrontation à l’énigme du mal contribuent donc à construire l’idée d’élection. Parce qu’il n’est plus lié à une royauté ni à un territoire, le dieu d’Israël se différencie des dieux nationaux, accorde une centralité inédite aux textes écrits et fait, pour un temps, du judaïsme une « une religion mobile de la diaspora ».
M.–O. P.
Benjamin Stora, Les Clés retrouvées. Une enfance juive à Constantine, Paris, Stock, 2015, 145 p., 17 €
À travers le portrait d’une ville, Constantine, et du quartier juif où il a grandi, Kar Charrah, c’est une éducation politique des années 1950 et 1960 qu’évoque l’historien Benjamin Stora. Au-delà d’une histoire familiale bouleversée par la guerre d’Algérie, il rend sensible, par des portraits et des situations vécues, la situation intermédiaire des juifs d’Algérie. S’ils possèdent la nationalité française depuis le décret Crémieux (abrogé par Vichy et rétabli à la Libération), les juifs d’Algérie ne font cependant pas partie des « Européens », qui vivent d’ailleurs dans une autre partie de la ville. Les juifs de Constantine vivent avec les Arabes, dont ils partagent les habitudes quotidiennes, tout en étant séparés d’eux par un rapport différent à la France. Surtout, progressivement, l’arrivée de l’indépendance algérienne change les perspectives : faut-il croire aux promesses du Fln et se projeter dans l’Algérie nouvelle ? Ou partir pour la métropole ? La France est une référence plus rêvée que connue, proche et lointaine, si bien que le choc de l’arrivée en 1962, dans des conditions difficiles malgré la grande solidarité familiale, est rude. Entre le pays perdu et une autre patrie rêvée, Israël, que peut devenir l’identité orientale des juifs français venus d’Algérie ? Cette histoire sentimentale et politique, qui plaide pour une intégration ouverte, reconnaît les droits de la nostalgie et de la mémoire tout en rattachant le récit personnel aux soubresauts collectifs de l’histoire.
M.-O. P.
En écho
JANVIER 2015 – Les attentats de début janvier à Paris ont donné lieu à nombre de publications. Signalons ici des numéros de revues étrangères consacrés aux événements. La revue italienne MicroMega (1/2015, www.micromega.net) a interrogé des intellectuels, artistes et religieux sur le droit au blasphème, la laïcité, le rôle des médias et l’islam. Lettre International (dans sa version allemande) publie elle aussi des textes sur le sujet (dont certains initialement parus dans Esprit). Enfin, la revue américaine Dissent, en plus d’un article de Didier Fassin, a fait paraître sur son site un échange entre son ancien directeur, Michael Walzer, et le politologue Andrew F. Marsh, sur l’islamisme et la gauche (http://www.dissentmagazine.org/article/islamism-and-the-left), ainsi qu’un texte de David A. Bell (“The French Dilemma”) paru dans sa livraison de printemps.
CENTENAIRE ARMÉNIEN – La Revue des Deux Mondes (avril 2015) consacre un dossier à la Turquie à l’occasion des commémorations du centenaire du génocide arménien, avec des contributions notamment de Dorothée Schmid (sur l’ouverture « inachevée » de l’Akp au pouvoir vis-à-vis des Kurdes), Ahmet Insel (sur le réveil de la société turque face aux tabous de l’histoire) ou encore Raymond H. Kévokian (sur la situation des Arméniens dans la Turquie kémaliste).
CRIMES DE MASSE ET JUSTICE INTERNATIONALE – La Revue nouvelle, dans sa 70e année, lance une nouvelle formule très structurée. Après un éditorial-manifeste sur l’engagement et les luttes sociales dans la démocratie, une rubrique est consacrée aux faits marquants du mois. Le dossier (« Punir l’horreur ») est consacré aux tribunaux pénaux internationaux : le droit pénal est-il le bon outil pour réagir aux atrocités ? Comment ces tribunaux fonctionnent-ils ? Sont-ils à la hauteur des attentes ? (revuenouvelle.be)
SERGE MOSCOVICI – La revue Vraiment durable (sous-titrée « Penser le développement durable ») rend hommage à Serge Moscovici, récemment disparu, en publiant un entretien (mené par Florent Augagneur) sur son parcours, son rapport à la politique et aux sciences. Le dossier du numéro est consacré à la biodiversité : la défense de la biodiversité se substitue-t-elle à la protection de la nature ? (no 5/6, hiver 2014-printemps 2015, Victoires Éditions, 25 €).
VIRUS – Dans les sociétés d’information, les virus prennent une place centrale. Comment sont-ils imaginés, anticipés, fabriqués, manipulés ? Questions pour l’informaticien aussi bien que pour le sociologue des pandémies mondiales : la revue d’anthropologie Terrain regroupe ainsi des études sur les virus informatiques, sur la grippe ou encore sur le traitement du Vih avec notamment Nicolas Auray, Frédéric Keck et Antonio Casilli (no 64, mars 2015, Éditions de la Maison des sciences de l’homme). En page 2 de ce numéro, un énigmatique bandeau gris annonce aux lecteurs que la revue cessera de paraître en septembre 2015 avec un numéro sur la « nostalgie ».
Avis
Les Éditions du Seuil organisent le 12 mai 2015 à 18 h 30 une rencontre autour de la collection « L’ordre philosophique » : Que peut encore la philosophie ? L’ordre philosophique au Seuil : aujourd’hui et demain. Avec Corine Pelluchon, Isabelle Thomas-Fogiel, Michaël Fœssel, Jean-Claude Monod. Elle se déroulera à l’Ens, amphithéâtre Rataud, 45, rue d’Ulm, 75005 Paris. Contact et réponse : icreusot@seuil.com
Le Centre d’histoire de Sciences Po (Chsp) et la Fondation Jean Jaurès organisent les 21 et 22 mai 2015 une conférence sur « L’esprit de Vatican II. Catholiques de gauche en Europe occidentale dans les années 1960-1970 ». Programme et inscriptions à l’adresse suivante : www.sciencespo.fr/evenements
Le 26 mai 2015 à 19 h 30, Dick Howard et Heinz Wissmann donnent une conférence à la Maison Heinrich-Heine sur le « Citoyen Habermas » ; la revue Esprit reviendra sur l’œuvre philosophique et l’engagement politique de Habermas dans son numéro d’août-septembre. Plus d’informations sur la rencontre : http://www.maison-heinrich-heine.fr/fr/citoyen-habermas/ (entrée libre dans la limite des places disponibles).
Dans les mois à venir, nous parlerons du pape François et des jésuites. Nous analyserons ensuite le phénomène de l’économie du partage, ou économie collaborative, pour voir si et en quoi le fait de partager ou de louer sa voiture, son appartement… remet en cause la notion de propriété.
Sur notre site (rubrique « Actualités »), retrouvez des bouquets thématiques d’articles (sur la psychiatrie, la violence terroriste…), des textes en accès libre (grève à Radio France, Tunisie…), notre enquête sur la montée du Front national ainsi que les vidéos de nos débats à la Gaîté lyrique.
- 1.
Hannah Arendt, The Promise of Politics, texte établi par Jerome Kohn, New York, Schocken Books, 2005.
- 2.
H. Arendt, la Crise de la culture, Paris, Gallimard, 1989, p. 221.
- 3.
Ibid.
- 4.
Voir François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Le Seuil, 2003 ; Croire en l’histoire, Paris, Flammarion, 2013.
- 5.
Voir Robert Morrissey, Napoléon et l’héritage de la gloire, Paris, Puf, 2010.
- 6.
Lilti s’inspire ici des travaux du sociologue Gabriel Tarde, l’Opinion et la foule [1901], Paris, Puf, 1989, p. 18.
- 7.
Jürgen Habermas, l’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise [1962], Paris, Payot, 1992.
- 8.
Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, trad. Philippe Bouquet, Arles, Actes Sud, 1989.
- 9.
Didier Fassin, « On n’entend pas ce que les gens ont à dire sur eux-mêmes », Le Monde des livres, 11 novembre 2010.
- 10.
Id., la Force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Le Seuil, 2011. Voir le compte rendu de Joël Roman dans Esprit, mars-avril 2012.
- 11.
Ce travail a été repris dans D. Fassin, « L’asile et la prison », Esprit, mars-avril 2015.
- 12.
Voir l’article que Vincent Amiel a consacré au réalisateur dans Esprit, mars-avril 2013 : « Terrence Malick : de la nature à la grâce ».
- 13.
Gaïto Gazdanov, Chemins nocturnes, Paris, Viviane Hamy, 1991.
- 14.
Id., Éveils, Paris, Viviane Hamy, 1998.
- 15.
Id., le Spectre d’Alexandre Wolf, Paris, Viviane Hamy, 2013 (première édition Paris, Robert Laffont, 1951).
- 16.
Id., le Retour du Bouddha, Paris, Viviane Hamy, 2002.
- 17.
Imre Kertész, Un autre. Chronique d’une métamorphose, Arles, Actes Sud, 1999.
- 18.
Id., Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, Arles, Actes Sud, 1995.