Le Limonov d'Emmanuel Carrère
Emmanuel Carrère a consacré un récit à un personnage bien réel, Edouard Limonov1 : écrivain underground à l’époque soviétique, puis émigré aux États-Unis et en France, « ami des Serbes » pendant les guerres balkaniques, enfin activiste politique sulfureux dans la Russie postsoviétique, pour n’énumérer que quelques avatars de cette existence tumultueuse.
Une approche originale, mais partielle
L’exercice de biographe n’est pas simple lorsqu’il s’agit d’un être vivant. Habituellement, on se fonde sur des récits croisés : témoignages d’amis et d’ennemis, articles et analyses dans la presse, confessions, voire écrits, de l’intéressé. Emmanuel Carrère a certes fait un grand reportage sur Limonov pour le premier numéro de XXI2 pour lequel, dit-il, il a interrogé une trentaine de personnes, mais pour « meubler » son livre, il a choisi une voie différente : en vrai postmoderniste, il a décrit la vie de Limonov, en s’inspirant presque exclusivement de ses œuvres, bien que Limonov lui-même ait maintes fois affirmé que ses livres, pour autobiographiques qu’ils soient, contiennent des éléments de fiction tant sur le plan des faits que de la psychologie3. Cette confiance aveugle a joué quelques mauvais tours à Carrère, comme en témoigne le récit qu’il livre sur la collaboration de Limonov avec un quotidien de l’émigration russe à New York, Rousskoïé diélo, créé en 1912 et ressemblant esthétiquement à s’y méprendre à la Pravda. Carrère décrit même son rédacteur en chef, Moïse Borodatikh, sous les traits d’un vieux rétrograde antisoviétique. Le problème, c’est que ce quotidien n’a jamais existé. Limonov a collaboré pendant un temps au quotidien Novoïé Rousskoïé Slovo, créé en 1910, qui ne ressemblait en rien à la Pravda et a publié les meilleurs auteurs de l’émigration, de Bounine à Soljenitsyne ou Brodsky. Son rédacteur en chef s’appelait Andreï Sédykh, écrivain et publiciste de renom. Où Carrère a-t-il pu puiser des informations aussi déformées ? Dans la prose de Limonov, notamment dans une nouvelle du recueil Cognac Napoléon, paru en français chez Ramsay en 1990. Et c’est loin d’être le seul exemple…
À la décharge de Carrère, je dirais que son approche n’était peut-être pas entièrement préméditée. Dans ce livre, il raconte qu’après avoir fait le premier jet de son texte, il a tenté de parler à cœur ouvert avec Limonov, tentative qui a échoué. Il le confesse à la fin de son livre :
Je l’interroge, il répond, quand il a fini de répondre, il se tait en regardant ses bagues et attend la question suivante. Je me dis qu’il est hors de question de me taper plusieurs heures d’entretien de ce genre, que je me débrouillerai très bien avec ce que j’ai.
Et en effet, Carrère se débrouille bien avec ce qu’il a : à partir des textes de Limonov qu’il passe au crible pour pêcher par-ci par-là non seulement des faits, mais des détails savoureux (vrais ou faux, on ne saura jamais), il reconstruit, comme il le dit, « un vrai roman d’aventures ». S’il avait fait cet exercice par rapport à un auteur occidental vivant, on lui aurait sûrement reproché de ne pas avoir mené la moindre enquête. Mais la Russie est perçue comme une sorte d’espace mystérieux (ô l’insondable âme russe !) et Carrère, qui y est allé à quelques reprises et qui en plus a pour mère une russisante de renom, Hélène Carrère d’Encausse, inspire d’emblée confiance.
Je ne veux pas dire que Carrère entraîne son lecteur dans un monde imaginaire. À quelques détails près, les descriptions qu’il donne de la Russie soviétique et postsoviétique sont assez exactes. Ce que je lui reproche, c’est d’avoir utilisé sa plume pour faire une sorte de vulgarisation de l’œuvre de Limonov, en créant un personnage littéraire qu’il fait passer pour l’homme lui-même.
Faut-il juger Limonov ?
Le personnage de Limonov est tellement complexe et emblématique qu’il mérite une biographie qui irait bien plus loin et serait bien plus honnête intellectuellement que ce livre où Carrère écrit :
[Limonov] se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends pour ma part mon jugement.
Je me moque des frasques sexuelles de Limonov. Je me moque de savoir si oui ou non il s’est fait sodomiser par des « grands nègres ». Là, moi aussi, je suspends mon jugement. Mais comment suspendre son jugement sur les textes nauséabonds de Limonov publiés au cours des années 1990 dans son journal Limonka ? En voici un exemple :
[…] en vérité, les citoyens russes ont envie que les fascistes arrivent au pouvoir – eux, terrifiants, soignés, jeunes – et règlent tous les problèmes… Le patriote a envie que les fascistes égorgent sans pitié les Tchétchènes trop impudents et il saluera la volonté vaillante et ferme du chef des fascistes, impitoyable comme un Assyrien. Celui-ci larguera des bombes sur toute la Tchétchénie criminelle, il mettra en cage les Caucasiens et leur apprendra à respecter les Russes…
À l’époque du parti national-bolchevik et de Limonka, Edouard ne tarit pas d’éloges sur l’extrême gauche partout dans le monde, ne faisant pas d’exception, même pour les Khmers rouges déjà destitués. Dans un article, il raconte le Cambodge sous Pol Pot, en saluant la destruction de l’intelligentsia et des citadins en général, et conclut ainsi :
Comme c’était déjà le cas dans le passé, on a empêché la réalisation de cette expérience : la construction de la grandiose Ville du Soleil, de l’Utopie socialiste. Aujourd’hui, c’est le prince Sihanouk qui gouverne le Cambodge. Cet ancien compagnon de Pol Pot permet aux filiales de banques américaines d’y faire des affaires sans anicroche. La Chine a oublié le livre rouge de Mao et mène une politique de réformes capitalistes. On ouvre des zones économiques libres au Vietnam. Mais quelque part dans la jungle, à la frontière thaïlandaise, il existe encore des places libres de l’influence mortifère du capitalisme. Là, règne l’ordre communiste, là, les gens se traitent comme des frères, là, il n’y a ni argent ni intelligentsia. Là, les Khmers rouges construisent un paradis…
Pourquoi Carrère, qui raconte savoureusement comment Limonov éjacule à telle ou telle occasion, ne cite-t-il aucun de ses textes parus dans Limonka ? Et pourquoi, s’il nous raconte sommairement les aventures de Limonov en ex-Yougoslavie (on ne saura jamais au juste ce qu’il faisait là-bas), mentionne-t-il à peine ses escapades en Abkhazie et en Transnistrie ?
Grand patriote russe et soviétique, Limonov a vomi l’indépendance tchétchène, mais il a énergiquement soutenu celles proclamées par l’Abkhazie et la Transnistrie, car cela a permis de lier à la Russie ces provinces géorgienne et moldave dont les citoyens possèdent désormais un passeport russe. La guerre atroce en Abkhazie (1992-1993) s’est soldée par une purification ethnique à grande échelle : pas moins de 250 000 Géorgiens qui y vivaient en ont été chassés, leurs maisons offertes comme butin aux « soldats de fortune » ou brûlées, pour que les anciens propriétaires ne puissent plus jamais revenir. Pourquoi alors tous ces silences de la part de Carrère ? Ne serait-ce pas parce qu’il a puisé ses informations sur Limonov essentiellement dans les écrits de ce dernier en français, alors que, justement, tout (et surtout son œuvre de publiciste fasciste) n’a pas été traduit dans la langue de Molière ?
Licences trop poétiques
Chez Carrère, Limonov est représenté comme un personnage à la fois macho et vulnérable, aventurier et séducteur, aussi assoiffé de succès que dénué de principes. Après avoir professé des idées fascistes extrêmes, il s’est joint à l’opposition démocratique, tout simplement. Ce passage crucial, Carrère ne l’explique pas. En exergue de son livre, il prend une citation de Vladimir Poutine : « Celui qui veut restaurer le communisme n’a pas de tête. Celui qui ne le regrette pas n’a pas de cœur. » En fait, Poutine a dit autre chose : « Celui qui ne regrette pas l’Urss n’a pas de cœur. Celui qui veut la restaurer sous sa forme ancienne n’a pas de tête. » Pourquoi cette substitution de l’Urss par le communisme ? Pure négligence de la part de Carrère ? Ou alors, veut-il suggérer par cette citation que Limonov (qui d’ailleurs voue à Poutine une haine féroce) a un grand cœur, puisqu’il regrette à ce jour non seulement l’éclatement de l’Urss, mais aussi l’effondrement du régime communiste ?
Et ce n’est pas seulement un regret. En radical intransigeant, Limonov a bien étudié et assimilé la tactique bolchevique. Tant qu’il était possible de prêcher ouvertement ses idées fascistes haineuses, il le faisait. Lorsqu’il s’est vu interdire toute possibilité de propagande, lorsqu’il a connu la prison pour ses activités subversives, il a adopté la tactique visant à renverser la « ploutocratie » qui empêchait son ascension politique. Il a même mobilisé ses troupes de jeunes natsbols (nationaux-bolcheviks) pour gonfler les rangs de l’opposition démocratique. Des gens comme Kasparov ou Nemtsov sont plus ou moins obligés de s’allier avec lui, car il est le seul révolutionnaire professionnel parmi eux. Donnez-lui la possibilité de faire de la propagande, la possibilité de participer à des élections vraiment démocratiques à n’importe quel niveau, et il risque de gagner. Mais pour faire quoi après ? Pour ma part, je ne me sens pas rassurée. Le phénomène Limonov est à prendre au sérieux.
- 1.
Emmanuel Carrère, Limonov, Paris, Pol, 2011.
- 2.
E. Carrère, « Le dernier des possédés », XXI, hiver 2008, p. 44-55.
- 3.
Voir par exemple Edouard Limonov, Journal d’un raté, Paris, Albin Michel, 1982 ; Autoportrait d’un bandit dans son adolescence (1986), rééd. Paris, Albin Michel, 2011.