La solidarité, un investissement d'avenir
Depuis 2008, les inégalités de revenu ont crû en France, mais moins que dans la plupart des pays d’Europe ; le taux de pauvreté1 a peu évolué et continue à se situer autour de 14 %, en dessous de la moyenne européenne. Tout va donc bien ? Hélas non ! Certes, les amortisseurs fiscaux et sociaux ont joué leur rôle et ceux qui veulent mettre à bas le modèle social français parce qu’ils le jugent « dépassé », « trop lourd » ou « peu stimulant » feraient bien de réfléchir aux conséquences d’une explosion des inégalités et de la pauvreté.
Inégalités enkystées
Mais les statistiques ne disent pas comment les inégalités et la pauvreté se sont dangereusement enkystées, reproduites de génération en génération. L’ascenseur social est en panne. La pauvreté s’est intensifiée : les pauvres sont de plus en plus pauvres et ils sortent de plus en plus difficilement de leur situation d’exclusion. Des régions entières décrochent par rapport à une quinzaine de métropoles qui concentrent toujours plus le dynamisme du pays.
Une telle dérive remet en cause le pacte républicain : les Français supportent de plus en plus mal ce qu’ils vivent comme des injustices ; face à une inégalité des chances croissante, les citoyens ne se sentent plus égaux. Tout cela fracture la société française : entre ceux qui accèdent à l’éducation, à la culture, à un logement décent et à un emploi et ceux qui n’y accèdent pas ; entre ceux qui peuvent bouger, saisir les opportunités et, à la fin, « rafler la mise » et les sédentaires qui prennent de plein fouet la faible croissance et le chômage de masse ; entre les jeunes des banlieues et ceux des « bons quartiers » ; entre les quinze métropoles évoquées et des pans entiers du territoire national qui se sentent abandonnés. Tout cela devient insupportable pour une partie de la France et fait le terreau du populisme ; le vote du Front national se nourrit de ce mal-être, avec son cortège de replis sur soi et de stigmatisations.
Mais l’enkystement des inégalités et de la pauvreté a aussi un effet direct sur la capacité de croissance et de développement de notre pays. Certains s’appuient sur l’exemple des pays anglo-saxons, avec de fortes inégalités, pour démontrer que celles-ci peuvent être « dynamiques » : récompense de la réussite, valorisation de l’effort, effet d’imitation de ceux qui ont réussi. Dans un pays comme la France, l’effet créé est inverse : les inégalités trop profondes de patrimoine, de revenu, de chances minent le potentiel productif des individus et des territoires2. Les catégories sociales à faible revenu ne peuvent investir dans les compétences ; les régions « à la traîne » freinent le développement global ; la captation des rentes technologiques par un petit nombre d’entreprises ou de personnes stérilise les capacités et gêne la diffusion des gains de productivité.
Dynamiques de l’égalité
La conclusion est claire : il faut s’attaquer résolument à la reproduction des inégalités et à l’intensification de la pauvreté, et permettre à chacun d’exprimer son potentiel et d’exercer réellement sa citoyenneté. Pour enrayer la reproduction des inégalités, la priorité, c’est l’éducation, la formation et, au premier rang l’accueil de la petite enfance, la scolarisation précoce et l’enseignement primaire. La France dépense moins que d’autres dans ce domaine : il faut dégager les moyens nécessaires pour assurer les apprentissages de base, faute de quoi nous ne réduirons pas le décrochage scolaire qui touche, chaque année, 150 000 jeunes. Doit-on remettre à plat le collège unique ? Il est en tout cas urgent de réhabiliter les filières professionnelles et l’apprentissage. On le dit depuis des années et rien ne change, peut-être parce que ceux qui sont aux responsabilités sont rarement touchés par la ségrégation de notre système éducatif. La formation continue concerne trop peu l’employabilité des moins qualifiés, notamment face au choc du numérique. Seuls 12 % des chômeurs bénéficient de formation3. Il faut porter ce pourcentage à au moins 50 %, comme dans les pays nordiques.
La lutte contre les discriminations permet aussi de mobiliser des potentiels productifs, jusque-là stérilisés : égalité hommes femmes, lutte contre les « délits d’origine » sociale, ethnique ou géographique. La discrimination est une honte sociale ; elle a aussi un impact économique profondément négatif.
Il faut enfin réhabiliter l’aménagement des territoires selon deux principes : ne rien faire, au contraire, qui puisse entraver le dynamisme des quinze métropoles qui « tirent » le développement de la France ; tout faire, en revanche, pour désenclaver ces territoires qui se sentent « à l’écart » mais rassemblent 60 à 70 % de la population française. Cela passe par le développement des moyens de transport et l’accélération de la mise en place du très haut débit, le maintien des services publics essentiels, l’accès aux soins et à la culture, et des incitations fiscales à l’investissement. Au-delà, il faut encourager la mise en réseau : accroître le rayonnement des métropoles autour d’elles, les rendre solidaires de leur environnement géographique, conduire les villes moyennes à travailler ensemble, pousser les petites communes à se regrouper. La Caisse des dépôts, qui dispose des outils et de la puissance de feu nécessaires, pourrait soutenir ce mouvement.
La solidarité comme investissement
Pour tout cela, la solidarité doit être traitée comme un investissement et non comme un coût4. Cet investissement, tout le monde en bénéficie parce qu’il réduit les fractures de notre société, redonne de l’espoir et donne sens à la promesse républicaine.
Le premier thème essentiel, c’est la prévention de l’exclusion. Il est en effet toujours plus facile de prévenir les situations de grande précarité que d’aider une personne à sortir de l’exclusion : lutter contre le décrochage scolaire, prévenir la perte d’emploi par le renforcement des compétences et des qualifications, développer le chômage partiel pour limiter les licenciements conjoncturels, élargir le champ du compte personnel d’activité5, réduire le risque d’expulsion locative en accompagnant les personnes et en prévenant le surendettement, assurer le recours aux soins avant l’urgence… Les difficultés se répondent et s’amplifient mutuellement : la perte d’emploi conduit souvent à la perte de logement. Il faut donc traiter ces difficultés de façon coordonnée et le plus tôt possible : on doit s’organiser pour éviter que l’urgence s’impose.
Le chômage de longue durée concerne 2, 5 millions de personnes en France (1, 5 million sont inscrites à Pôle emploi). C’est le moteur de l’exclusion et la gangrène du corps social, tant il détruit les personnes et les familles. Une reprise économique, même forte, ne le réduira pas spontanément parce que les entreprises en quête d’emplois s’adresseront d’abord aux chômeurs « récents ». Les chômeurs de longue durée méritent donc une attention prioritaire et spécifique. Un plan a été engagé par le gouvernement ; il faut lui donner plus de substance. Les chômeurs de longue durée doivent pouvoir accéder à des formations adaptées beaucoup plus nombreuses et bénéficier d’un accompagnement renforcé et personnalisé vers l’emploi, à Pôle emploi et dans les structures d’insertion par l’activité économique6. Au-delà de l’État, des collectivités territoriales et des entreprises, les partenaires sociaux doivent s’en saisir ; il y a matière à négocier un accord national interprofessionnel sur la formation et les conditions de remise en emploi. Ce serait un formidable message de solidarité.
Le troisième thème, qui est au cœur de la lutte contre la pauvreté, c’est la question des minima sociaux. Il en existe dix ! Plus ou moins incohérents entre eux, plus ou moins sujets au non-recours par les ayants droit et, en tout cas, incompréhensibles. Christophe Sirugue a proposé de les simplifier et de les regrouper pour se diriger, à terme, vers un seul minimum social, quitte à le moduler en fonction de l’âge, du handicap ou du parcours d’insertion7. Ce serait une réforme fondamentale de notre système social, qui apporterait clarté et cohérence tout en « déstigmatisant » ceux qui en bénéficient. Une telle entreprise apporterait une réponse offensive à ceux qui dénoncent de manière gravement démagogique l’« assistanat », sans mesurer les dégâts que fait ce mot chez les intéressés.
La solidarité en France et en Europe, c’est aussi la question des exilés qui fuient la guerre et l’extrême pauvreté. La France et l’Europe ne peuvent pas tout faire, mais elles peuvent certainement faire mieux. Un accueil digne et une intégration organisée seraient conformes à nos valeurs comme à nos engagements internationaux. Et assumons aussi que ce peut être un levier de développement économique et culturel, comme l’ont été les vagues précédentes d’accueil. Ce serait aussi une occasion de redonner une âme à l’Europe. Nous sommes nombreux à attendre un discours d’accueil. Peut-on être fier que les réfugiés syriens ou irakiens préfèrent éviter la France parce qu’ils savent qu’ils n’y sont pas les bienvenus ?
Enfin, il faut évoquer le fait qu’un jeune sur quatre ou sur cinq est laissé au bord de la route à l’entrée dans la vie d’adulte : 150 000 décrocheurs annuels, 24 % des 18-25 ans au chômage, 25 % des places d’hébergement occupées par des 18-25 ans… C’est une partie de l’avenir du pays qui se joue. Des mesures significatives ont été prises (service civique, généralisation de la garantie « jeunes », ouverture de la prime d’activité aux 18-25 ans), mais il faut frapper plus fort. Nous avons un urgent besoin d’un plan national pour la jeunesse (formation, santé, emploi, logement, accès à la culture) qui donne confiance dans l’avenir. Quel beau projet pour la France ! Et comme Mme Merkel l’a proposé, il y a là un thème qui peut redonner, aux yeux de nos concitoyens, un sens à une Europe qui leur paraît bien étrangère à leurs problèmes.
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La solidarité renforce la cohésion du corps social et permet à chacun d’exercer sa citoyenneté. Elle diffuse l’espoir, la confiance et donc l’optimisme dont nous avons tous besoin. Elle mobilise les potentiels et les énergies. La solidarité n’empêchera probablement pas le terrorisme, mais elle peut s’attaquer à certaines de ses causes et, surtout, elle rend le pays plus fort et résistant pour y faire face. C’est en fait un véritable projet politique qui redonne sens aux valeurs de la République : investir dans la solidarité, c’est projeter la France dans la construction de son avenir.
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Président de la Fnars.
- 1.
Pourcentage des ménages dont le revenu est inférieur à 60 % du revenu médian.
- 2.
Ocde, l’Articulation entre productivité et inclusivité, Paris, Éditions Ocde, 2016.
- 3.
Ce taux atteint 20 % si on prend en compte les 500 000 nouvelles formations annoncées en début d’année.
- 4.
Cette question sera au centre du prochain congrès de la Fnars en janvier 2017. La Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale deviendra à cette occasion la Fédération des acteurs de la solidarité.
- 5.
Prévu dans la loi El Khomri, il assure la portabilité des droits face aux aléas des parcours professionnels.
- 6.
Des expérimentations innovantes de retour à l’emploi des chômeurs de longue durée sont actuellement engagées : l’expérimentation territoriale « zéro chômeurs » conçue par Atd Quart Monde et engagée par la loi du 29 février 2016, le dispositif d’insertion « Premières heures » d’Emmaüs, les dispositifs de médiation active pour l’emploi… Il faudra les généraliser en cas de succès.
- 7.
Christophe Sirugue, « Repenser les minima sociaux. Vers une couverture socle commune », rapport au Premier ministre, avril 2016.