Le poème-île. Poèmes présentés par Jacques Darras


Le poème-île

Poèmes présentés par Jacques Darras

Invoquera-t-on la distance en heures de vol ou jours de navigation séparant la France de l’île de la Réunion pour expliquer la relative ignorance où les lecteurs, poètes compris, se tiennent de la personne et de la poésie de Boris Gamaleya ? Sans doute, mais les Antilles d’Aimé Césaire ou d’Édouard Glissant, guère plus proches dans l’espace, n’ont jamais empêché ces poètes de figurer sur le devant de la scène française. Il semble par contre qu’il y ait une forme de malédiction – grand mot, peut-être ? – affectant l’hémisphère sud. Comme si, passé une certaine latitude, les signes s’inversaient et les courants devenaient impossibles à remonter. Qui, par exemple, a entendu parler de Jean Albany, prédécesseur de Gamaleya à La Réunion ? Qui a vraiment lu Malcolm de Chazal, que l’on feint de redécouvrir épisodiquement en liaison avec André Breton mais qui glisse aussitôt dans les oubliettes ? Loys Masson, si présent sur la scène parisienne naguère, qu’est-il devenu ? On croirait que la poésie n’a pas vraiment droit d’implantation dans les terres solaires, réserves par excellence du tourisme et de la détente. On croirait que l’éloge de la langueur s’est définitivement alangui avec les belles créoles de Baudelaire et les Mélanésiennes de Gauguin. Difficile, ô combien, de fracturer le cadre des clichés !

Débarquer dans la poésie de Boris Gamaleya, c’est par les criques et les anfractuosités d’un texte dont nombre d’éditions sont actuellement indisponibles1. Le mieux est donc de se précipiter sur les plus accessibles dans le commerce à savoir, en priorité, Jet d’aile et vent des origines2 et, en second lieu, le Bal des hippocampes3. La rareté, on le voit, le dispute à la confidentialité dans le cas du poète réunionnais. Nous sommes bien conscients, le disant, d’exciter le goût de la curiosité, voire de l’aventure, qui doit animer le vrai lecteur de poésie. Lequel sera récompensé de ses efforts. Pourquoi ? Parce que la poésie de Gamaleya est originale, singulière et, chose assez rare en matière de poésie contemporaine, un guide excellent à l’exploration de l’espace insulaire dont elle procède. Boris Gamaleya fut pourtant un Réunionnais accidentel, peut-on dire, fils d’un Ukrainien exilé au lendemain de la révolution d’Octobre et d’une créole réunionnaise. Après des études secondaires à La Réunion, des débuts dans le journalisme, une licence de russe obtenue en Sorbonne, le poète revient chez lui, où il milite dans le parti communiste et se voit frappé par l’ordonnance Debré qui l’« exile » en France pour douze ans jusqu’en 1973, date à partir de laquelle il enseignera le français, rompra avec le marxisme et se retirera dans la plaine des Palmistes.

Foncièrement, Boris Gamaleya est un esprit indépendant, sensible à l’extrême à l’insularité farouche du paysage réunionnais conjuguant cimes volcaniques (le piton de la Fournaise), lave incandescente et vagues déferlant brutalement sur les hauts-fonds marins. Ses textes sont faits d’images brèves, vives comme autant de visions aperçues dans l’échancrure de la roche et des nuages. Quiconque s’aventure en randonnée dans l’île croit marcher dans du « Gamaleya ».

Les anges ont changé de fanal. L’œuvre envanillée
subsiste sur une toute petite côte de soleil. Je te reconnais à
ton ombre. Illumination !
……………………
La nuit à plein panier colporte les anneaux de Saturne –
– les amas de Persée – les musiques torrentielles.
Demain notre amitié peinte en vert retrouve dans tes
mots leurs notes écrasées.
Chambrées d’échos en effulgences.
Octavies – rentrées de terres.
Éruptions en parapente.
Par tous ses pores s’envole ton âme cormoran.
Là-haut – de l’autre côté de l’arbre –
la vérité assassine le nez du petit pantin
you-hoo !

Soit une œuvre en plateau, laisse après laisse, sente après sente, où le blanc d’intervalle permet au marcheur la digestion de l’image précédente, le laisser vibrer de sa résonance. Mais ce qui constitue l’originalité littéraire du poète réunionnais, c’est d’avoir su patiemment créoliser sa langue et rendre la progression de son lecteur savoureusement délicieuse par l’évocation, dans le dialecte local, des innombrables parfums et odeurs. Lire Jets d’aile, par exemple, c’est suivre la « route des colocases » jusqu’à tomber sur un poème « salazie » (on se reportera au lexique magnifiquement établi par le grand connaisseur de cette poésie, Patrick Quillier) qui vous rend muet :

Files d’attente sont pour le vent les badamiers de la
ravine Marguerite.
Le martin se donne à un autre langage à des années-
lumière des sacrés dauphins de l’écume.
Des noms de sable nous tombent des mains.
Et tes mains vont aux falaises – à leur fragilité d’oiseaux
nus
au piédestal des estellies accru du chant de notre foi à
travers houles…
agalégas blottis au fond du monde…
menus soleils des gazillons

« Les mots les plus indiens fondent les patries de l’écriture », dit ailleurs le poète, qui pousse la langue française à fond, la déborde par elle-même, la ravit, l’enlève à ses prudences et à ses pruderies où elle, classique par nostalgie, voudrait toujours s’enfermer, s’épurer dans une géométrie versaillaise, craintive qu’elle est de tout dévergondage. Boris Gamaleya sera donc notre parfait antidote pour le moment présent – à savoir son mélange d’attirance transgressive pour l’inconnu et de goût de l’indépendance absolue. Sans compter que, péché suprême ! sa « créolisation » de la langue n’hésite jamais à annexer l’anglais mauricien voisin pour varier la consistance de sa géologie poétique. Pour nous, un vrai bonheur !

la nuit – un drôle de chant pilonne ses coqs
tes doigts civilisent les pierres grises
je t’entretiens très haut parmi mes belongings
trek à plateau-cailloux tentations à l’eau
bergeries désertées du diable iconoclaste
nuit ramdam massacre de dents de lait
des bras fauves casent une âme bleue
(« Cocophonies », dans Jets d’aile)
  • 1.

    On signalera Vali pour une reine morte, premier texte marquant du poète (Saint-André, Graphica, 1986), espèce de drame-oratorio mettant en présence Cimendef, l’esclave marron, et Rahariane, sa compagne, alias l’île elle-même. Mais aussi la Mer et la Mémoire (Saint-Denis, Agm, 1987) ; Piton la nuit (Saint-Denis, Éditions du Tramail, 1992) ; Lady Sterne au Grand Sud (Saint-Denis, Azalées, 1995). Enfin, la revue marseillaise Phœnix a consacré au poète en 2012 un numéro spécial (no 5).

  • 2.

    B. Gamaleya, Jets d’aile, vent des origines, Paris, Éditions Jean-Michel Place, 2005.

  • 3.

    Id., le Bal des hippocampes, Paris, Éditions de l’Amandier, 2012.