Mineurs emprisonnés, un système de violence
« J’étais à terre sous les coups et je me disais : “Tiens cinq minutes !” Mais c’est long cinq minutes », raconte M., seize ans, en évoquant sa première promenade.
Le 23 avril 2014, le Journal officiel publie un rapport levant le voile sur la violence dont les mineurs de la maison d’arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone sont à la fois victimes et auteurs1. Intervenant depuis 2012 au sein du quartier des mineurs2, j’ai rencontré, observé, échangé avec les jeunes détenus, les professionnels de l’administration pénitentiaire, les éducateurs de la protection judiciaire de la jeunesse. À partir de l’ensemble de ces échanges, je propose de porter un regard sur cette violence qui, loin d’être le fait d’individus, est engendrée par une organisation, des mécanismes sociologiques et anthropologiques œuvrant dans l’univers carcéral accueillant les mineurs délinquants.
Glisser et grimper
Les victimes, les SS (les surveillants), les isolés… Le langage des jeunes détenus traduit cette violence. La violence physique s’exprime essentiellement à travers deux mots : glisser et grimper. « Je vais le faire glisser » est une forme édulcorée de « Je vais le défoncer ». Celui qui tombe se retrouve sous les coups d’une partie du groupe. Loin du « un pour un » souvent réclamé par les victimes, faire glisser n’a rien de loyal. Les prétextes se nourrissent d’un regard, d’une cigarette refusée, d’un compte à régler. Faire glisser, c’est l’assurance d’une agitation, de récits venant animer un quotidien monotone. L’ennui offre à la rumeur et aux spectacles une place de choix.
À l’opposé, « Il va grimper » désigne le fait d’aller chercher au-delà des grillages un colis contenant les denrées les plus précieuses (cannabis, tabac, téléphone) expédié par un proche hors des murs. Grimper n’est pas sans danger, car les grillages de plusieurs mètres de hauteur se terminent par des pointes tranchantes. Les blessures, chairs transpercées, coupures profondes, laissent des cicatrices. Les destinataires du colis ne grimpent pas et un élu a souvent le choix entre grimper (et espérer une place dans le groupe) ou glisser !
Ces formes de violence sont récurrentes. Qui grimpe, qui glisse ? Essentiellement les nouveaux, les arrivants qui n’ont pas (encore) leur place dans le groupe. Dès la première promenade, ils sont jaugés. Les gestes s’enchaînent rapidement, les insultes, les coups, les cris, jusqu’à l’intervention des surveillants, qui mettront cinq minutes à intervenir après l’alerte lancée par le poste d’observation des cours de promenades.
Logiques de violence
S’il ne s’agit pas exclusivement de comportements individuels, quels sont les mécanismes sous-jacents aux phénomènes violents de domination par la force et l’humiliation ? « On est chez nous ici, il faut qu’on se fasse respecter », prétendent les Montpelliérains en conflit avec les Nîmois, les Sétois, les Biterrois. Pire : « Les Marseillais veulent prendre le pouvoir ! » Le groupe se soude autour d’une origine géographique et contre un nouveau à la fois bouc émissaire et bizut. L’équilibre est fragile, les victimes d’aujourd’hui seront les bourreaux de demain. Un système que les jeunes repèrent parfaitement et dénoncent en entretien individuel mais qui les dépasse totalement.
La violence s’inscrit dans une logique collective, ciment de la cohésion du groupe : nous contre les autres (les victimes, les isolés). La construction identitaire, individuelle et sociale des mineurs incarcérés se nourrit de ce sentiment d’appartenance.
La cour de promenade est le théâtre de tous ces processus. L’espace dénué de tout équipement matériel et humain laisse les mineurs seuls. Mais où sont les adultes ? Quelles sont les mesures mises en place face à une violence pourtant connue, anticipée, dénoncée ? L’administration pénitentiaire répond par un équipement vidéo dont les jeunes ont parfaitement repéré la faille : un angle mort auquel l’administration prévoit de répondre par un élargissement du dispositif de vidéosurveillance. Tandis que de son côté, le procureur de la République annonce la poursuite systématique des auteurs des violences. Surveiller et punir, donc.
Où est l’esprit de l’ordonnance de 1945, qui privilégie l’action éducative quand les blessures physiques, identitaires, sociales se mêlent à la sanction ? Où est la dimension éducative dans la cour de promenade de Villeneuve-lès-Maguelone ?
La violence au sein du quartier des mineurs intervient essentiellement lorsqu’ils sont seuls, sans adultes. Que se passe-t-il lorsque les éducateurs de la protection judiciaire de la jeunesse, les magistrats, les surveillants, l’ensemble des intervenants de la justice des mineurs ne peuvent plus les accompagner ni garantir leur protection, faute de moyens et de temps ?
Dans Pas de quartier ? Délinquance juvénile et justice des mineurs3, Pierre Joxe dénonce la dissolution depuis 2002 de l’ordonnance de 1945 par les plus hauts responsables de l’État français. Il montre que la succession des réformes conduit à un durcissement du droit des mineurs et à des incarcérations plus nombreuses, plus longues. Le recours à la sanction pénale ne semble plus l’exception4. La dimension éducative de moins en moins présente prive la justice des mineurs de son essence. Un choix politique où l’enfant n’est plus qu’un individu responsable qui doit subir les conséquences de ses actes, un choix qui refuse de considérer « contre tout bon sens le facteur social dans les origines de la délinquance5 ».
- 1.
« Recommandations en urgence du Contrôleur général des lieux de privation de liberté du 26 mars 2014 relatives au quartier des mineurs de la maison d’arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone », Journal officiel de la République française, 23 avril 2014.
- 2.
Au titre de l’association Amt Arc-en-ciel/Le Zinc dans le cadre d’un partenariat avec la Protection judiciaire de la jeunesse (Pjj/Stemo Montpellier).
- 3.
Pierre Joxe, Pas de quartier ? Délinquance juvénile et justice des mineurs, Paris, Fayard, 2012.
- 4.
Ordonnance no 45-174 du 2 février 1945 relative à l’enfance délinquante.
- 5.
P. Joxe, Pas de quartier ?, op. cit., p. 168.