Bulgarie : contestations nationales, espoirs européens


Depuis le 14 juin 2013, la Bulgarie s’invite dans l’actualité. Les protestations contre le gouvernement de Plamen Orecharski (Parti socialiste bulgare) se poursuivent sur tout le territoire, malgré le froid glacial. En février 2013, les rassemblements contre le gouvernement de Boiko Borissov (Gerb, centre droit) avaient entraîné sa démission. Depuis un an, les Bulgares manifestent donc de façon systématique, afin d’obtenir la rupture avec un modèle de société oligarchique, technocratique et figé.

Une société en mouvement

Vingt-cinq ans après la chute du communisme (1944-1989), la Bulgarie est en mouvement. La peur a disparu des esprits ; dans le contexte du difficile enracinement démocratique, la société civile a pris la parole et elle n’est pas prête à la céder. La Bulgarie est un petit pays (110 911 km²) situé à la frontière orientale de l’Union européenne, au cœur des Balkans. Sa situation géographique, entre Orient et Occident, et sa proximité avec le Moyen-Orient en font un pays stratégique dans l’Union européenne. La ratification de la convention de Schengen, sans effet pour le moment, atteste de son rôle clé en termes de sécurité pour l’Union européenne. Dans le même temps, les conflits qui ont lieu au Moyen-Orient l’engagent immédiatement ; elle voit ainsi affluer de nombreux réfugiés syriens depuis 2011.

En 2012, selon les chiffres de l’Institut national des statistiques, le Pib de la Bulgarie était de 39 667 millions d’euros. Au plan macroéconomique, le pays fait figure de bon élève européen. Il se caractérise par son relatif équilibre budgétaire, son faible niveau d’endettement, sa croissance (1 %) et la haute qualification de sa main-d’œuvre. Ce n’est pas là le moindre des paradoxes, car la stabilité macroéconomique ne s’accompagne pas de la prospérité économique, bien au contraire : le Pib par tête (5 436 euros) est le plus faible de toute l’Union européenne. Le taux d’industrialisation du pays est élevé (31 % du Pib), et les investissements directs étrangers (les premiers partenaires commerciaux européens de la Bulgarie sont l’Allemagne et l’Autriche) se concentrent dans les domaines des constructions mécaniques, de l’informatique et de l’agriculture.

Depuis les élections législatives anticipées du 12 mai 2013, le gouvernement de Plamen Orecharski gouverne avec le Mouvement pour les droits et libertés de Lioutvi Mestan (Mdl/minorité turque). Il n’a pas la majorité au Parlement et doit s’allier à Ataka (parti nationaliste) pour l’obtenir.

Le mouvement de protestation bulgare est inédit par sa durée et par sa puissance. La prise du Parlement dans la nuit du 23 au 24 juillet 2013, le ralliement des syndicats et l’occupation de l’université en octobre 2013 attestent de son ampleur. Il se caractérise par la revendication d’une réelle démocratie sans compromissions et d’un modèle économique équitable. Sa dynamique résulte de plusieurs composantes : la rupture inachevée avec l’ère communiste, la faiblesse du renouvellement du personnel dirigeant et l’absence de structuration du champ politique.

Depuis 1991, la Bulgarie est une République parlementaire dans laquelle se sont succédé pas moins de onze gouvernements. L’Union des forces démocratiques (Ufd/centre droit) a échoué à se structurer et c’est le Parti socialiste, héritier de l’ancien Parti communiste, qui est au pouvoir. Lassée par les alternances sans changement, la société civile mène la contestation.

L’avenir européen de la Bulgarie

La proximité culturelle, historique et énergétique (à travers les sociétés South Stream/Gazprom) avec la Russie jette une ombre sur l’appartenance européenne de la Bulgarie. Cependant, comme le déclarait récemment un diplomate bulgare, la Bulgarie n’est pas le cheval de Troie de Moscou dans l’Union européenne. Pour les Bulgares, l’Union européenne représente la prospérité et le bien-être économique. Depuis son adhésion à l’Union européenne (2007), la Bulgarie a bénéficié des fonds structurels et de cohésion européens. Pour la programmation 2007-2013, elle a reçu une enveloppe de 6, 7 milliards d’euros, tandis que pour la prochaine échéance (2014-2020), celle-ci s’élèvera à 7 milliards d’euros. L’absorption de ces fonds est toutefois perfectible (38 % d’absorption en mai 2013) par l’accroissement du nombre de projets. Depuis les élections législatives anticipées, la Bulgarie s’est dotée d’un vice-Premier ministre en charge des négociations avec la Commission européenne, ce qui devrait faciliter les choses. La nomination d’un ministre en charge des Fonds européens en mars 2010 avait préalablement permis d’améliorer la situation. L’intégration européenne ne fait pas véritablement débat en Bulgarie, tout le spectre politique y est favorable, y compris le parti d’extrême droite Ataka qui manifeste au plus un euroscepticisme de circonstance.

À la différence des mouvements espagnol ou italien, les protestations en Bulgarie se sont concentrées sur les dirigeants nationaux, sans s’étendre à ceux de l’Union européenne. Ce qui n’est pas neutre en ces temps d’euroscepticisme diffus. Le gouvernement Orecharski dispose de 16, 5 % d’opinions favorables, alors que 80 % des citoyens souhaitent la tenue d’élections anticipées, au plus tard avant mai 2014. La proximité avec les élections européennes est frappante. En l’absence d’alternative politique aux dirigeants en place, où pourrait-on trouver l’alternance ? Pourquoi l’hypothèse d’élections anticipées est-elle cependant porteuse d’espoir ?

Il n’est certes pas exclu que de nouvelles formations populistes et/ou nationalistes entrent au Parlement, alors qu’aux dernières élections les nationalistes d’Ataka n’avaient pas fait de score notable, arrivant en quatrième et dernière place derrière le Gerb de Borissov, la coalition pour la Bulgarie dirigée par le Parti socialiste de Stanichev et le Mdl de Lioutvi Mestan. La paupérisation et l’exaspération d’une large partie de la population pourraient cependant favoriser un vote en ce sens. Dans le même temps, l’extrême droite s’unifie. Le fractionnement des partis nationalistes se réduit du fait de l’union des diverses formations populistes. Le Gord du député européen Slavi Binev et le parti politique « Front national pour le salut de la Bulgarie » (Fnsb) ont ainsi fusionné. Le Fnsb avait auparavant absorbé deux autres partis nationalistes : « Nouvelle force » d’Anton Sirakov et « La Bulgarie intégrale » de Grigor Velev. Leur objectif est de franchir le seuil de 4 %, afin d’entrer au Parlement et de devenir ainsi le pivot de la scène politique au détriment du Mdl qui exerce aujourd’hui cette fonction.

Les élections devraient également permettre l’arrivée de nouveaux partis au Parlement. Elles participeraient, en outre, à la structuration du système politique, en favorisant le changement de personnel, en stimulant les réformes à l’intérieur des partis, en créant de nouveaux programmes politiques, tel qu’un changement d’orientation de la politique nucléaire par exemple, alors que la Bulgarie s’apprête à rouvrir le chantier de la construction d’une centrale nucléaire à Béléné. À côté des partis politiques traditionnels, la société civile se structure : différentes plates-formes d’idées ont éclos sur le net, comme autant de sites participatifs d’expérimentation de la démocratie numérique. Citons ici « La Bulgarie peut » ou encore « Un », qui ont vocation à élaborer des idées et des projets pour l’avenir du pays.

La Bulgarie est aujourd’hui en mesure de parachever la rupture qui n’a pas totalement eu lieu lors de la chute du mur de Berlin et de l’instauration de la démocratie. En l’absence de leader politique de premier plan, la modification de l’équilibre des forces politiques en présence laisse présager qu’aucun parti ne disposera de la majorité à lui seul pour gouverner à l’issue des prochaines élections législatives. La formation de larges coalitions de centre gauche ou de centre droit ou encore d’une coalition à l’allemande entre le Parti socialiste et le Gerb sont des hypothèses très probables. Reste à savoir si de telles alliances permettront de trouver des solutions aux problèmes du pays ou ne feront qu’exacerber le sentiment de colère de la population vis-à-vis de sa classe politique.